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Les jeunes plumes des ailes de l'imagination viennent se poser par ici...

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-Andore-

 
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Poitouruzou
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MessagePosté le: Mar 21 Mai - 17:17 (2013)    Sujet du message: -Andore- Répondre en citant

Andore 
  
Contexte :  En les terres sombres d'Andore, règnent d'éternelles ténèbres... Le monde étouffe sous les ombres oppressantes. La vie n'est qu'une suite de contraintes cruelles. La population souffre du joug infâme d'un tyran. La corruption gangrène la société, dévorant la dérisoire bonté qui subsiste encore. Le mal est partout. Le mal est dans chaque être. Le mal draine la terre, qui se fait infertile. Plus de lumière, plus de sourires. Seules les ombres. Plus de soleil. Plus de ciel. 
Depuis six mille ans, Andore agonise lentement. 
  
Et l'espoir ? Qu'en fait-on ? 
L'espoir est fragmenté. Il réside en chacun. Chaque homme et chaque femme qui souffre. Chaque vie qui tremble, prête à s'éteindre. Il ne peut se faire de nouveau complet... Mais tout n'est pas perdu. Il existe encore un ordre en Andore, qui n'a pas oublié la lumière du soleil. Un ordre qui se bat. Un ordre qui meurt... Les derniers Chevaliers de Feu, qui perpétuent les anciennes traditions. Mais à quel prix ? A quel prix cet affront ? C'en est finit de leur bataille. Celle-ci tout du moins. Après des millénaires de luttes, les ultimes remparts tombent... Les légions de l'empereur approchent désormais. Les derniers apprentis sont envoyés au loin. Ils ont une mission : s'infiltrer dans le sombre palais du tyran. Au péril de leur vie, l'assassiner. Jusque dans leur dernier souffle, rechercher la lumière perdue. C'est une quête insensée. Mais c'est aussi la dernière chance d'Andore, qui se meurt lentement, se dessèche et se flétrit. 
Il faut marcher jusqu'à trouver le soleil. Non. Le retrouver.  
Vous êtes l'un de ces apprentis chevaliers. Et pas grand chose d'autre : Tout juste un jeune adulte ; des adolescents pour les plus jeunes. Votre épée de carbone rangée dans le fourreau de cuir battant votre dos, les épaisses capuches noires couvrants vos têtes, vous glissez le long des montagnes escarpées. Vos maîtres vous ont remis à chacun une pierre volcanique pour invoquer des flammes, et bien trop tôt hélas, les armures légères des chevaliers de l'ordre. Vos pouvoirs sont encore faibles, et vous ne pouvez comptez que sur un enseignement inachevé.  
Mais alors, comment vaincre les ténèbres ? 
Il est dit dans les anciennes légendes, que le Soleil et la Lune s'unirent, et que de leur passion naquit la terre elle même. Cet enfant fut baptisé du nom de Karpoforos, "Féconde". A sa surface, rugirent des volcans et s'éleva l'océan. C'était un enfer de lave brulante et de vagues déchaînées, un monde en formation dont le chaos donna naissance aux trois continents formant notre monde. Cette période fut l'enfance turbulente notre grande Mère. Ce n'est que plus tard, quand elle s'assagit, que nous vîmes le jour, nous et les grandes sylves, refuges de bêtes qui ne sont plus que légendes. Depuis ces temps immémoriaux, la jeune fille est devenue une femme.  
Et les ténèbres l'ont violés. 
Il est dit dans les anciennes légendes, que c'est de cette union abjecte qu'est né le mal. Depuis, il foule la Terre et la corromps... Ses fils ont finalement réussit à imposer leur empire d'ombres sur le monde. Nous le vivions tous. Les ténèbres se délectent de ce qu'ils croient être notre fin. Seulement, ils ne savent pas tout... Le Soleil et la Lune ont soutenus leur fille. Ils extirpèrent son âme du sol qu'elle imprégnait, puis lui promirent d'un jour lui rendre sa véritable enveloppe, mais qu'avant cela, pour agir, ils devraient l'incarner à la surface de son propre corps. 
Ainsi, son âme fut-elle envoyée dans une enveloppe mortelle.  
Longtemps, elle se réincarna, et mourut sans avoir même entamée l'ébauche d'une bataille. Le temps passant, les vies s'accumulant, notre Mère oublia sa véritable nature... Mais nous la retrouvâmes. Et nous en fîmes un apprentie. 
Personne ne sait qui elle est. Personne ne sait si son incarnation est féminine ou masculine. Nous l'avons cachée parmi vous. La Terre se trouve dans votre groupe.  
Aujourd'hui, nous ne sommes plus vos maîtres. L'apprentissage est terminé. Vous devez marcher seul. Nous mourrons tous ce soir. Vous êtes notre dernier espoir. Partez vaillant, et gardez des liens soudés. Ne laissez mourir personne. N'importe lequel de vous peut être l'incarnation de la terre.  
Le moment venu, devant notre tyran, son esprit abandonnera ce corps qui la contient, pour prendre possession de celui du tyran. Oui. Vous le savez maintenant.  
Vous ne devez pas tuer notre oppresseur. Simplement l'approcher. Car son corps est la clé de tout... La voûte de ténèbres qui occulte le ciel, ne pourra être brisée, qu'une fois son corps encastré dans la serrure des Ombres. Alors le soleil brillera de nouveau dans le ciel, et la Terre regagnera sa véritable enveloppe. 
Maintenant, ils faut que vous le sachiez : Personne ne sait où se trouve cette serrure. 
Partez. 
  
C'est aidés d'une déesse que vous mènerez à bien votre quête. Mais... Qui est donc la Terre ? Lequel de vos compagnons se trouve être le calice de son esprit ?  
Et surtout... Comment trouver la serrure des ombres ? 
  
  
-Noms en vert : Personnages n'intervenant qu'une fois, faute d'une présence régulière de leur rp-iste par la suite.- 
  
  
-Prologue- 
  
Sèmil 
La nuit éternelle pesait sur les épaules de Sèmil, écrin de laine noire qui cachait son plomb sous d’épaisses ténèbres. Seule la Lune argenté se risquait à dispenser un éclat falot dans le ciel nocturne, morne radiance qui venait baigner tout les soirs les terres craquelées d’Andore. La pupille de la nuit fixait le défilé silencieux des apprentis chevaliers, file aphone contre les flancs des grandes montagnes. En tête du groupe, l’aîné serrait les dents. Derrière lui, il laissait à la fois sa vie passée, et le futur qu’il avait compté mener dans la citadelle. Le destin s’annonçait incertain, désormais. Mourrait-il sur les routes ? Vivrait-il assez longtemps pour connaître le visage de la Terre ? Sortirai-il infirme de la quête, estropié ou même fou ? De nombreux chemins s’ouvraient. La plupart étaient bien sombre. La seule perspective plaisante qu’il pouvait envisager, était la victoire. Mais celle-ci était des plus incertaines : ce sentier ci serpentait trop loin dans l’horizon, vers une lumière dont la radiance cachait la destination. Cette lumière, était celle du soleil que personne ne connaissait plus depuis déjà longtemps. Son éclat occultait le salut. Ou peut être, le sublimait bien trop pour des yeux mortels… Il restait en tout cas hors de portée de leur regard.
Mais il y’avait pire encore, et cela, dans le présent. Quelque chose qui l’étreignait plus que tout autre coup porté par l’oppresseur d’Andore…Le départ en lui-même, qui mettait fin à toute une ère.
Ils fuyaient, abandonnaient la citadelle rocheuse aux mains des hordes impériales. Alors que depuis si longtemps, cet ultime bastion résistait au tyran, il tombait désormais, crachant sur les steppes alentours les derniers porteurs de l’espoir. La Lune semblait se rire de leur sort, disque d’argent dans les cieux d’encres : en cette soirée, elle évoquait à Sèmil la pupille d’un monstre céleste. Un titan insensible à la bataille des mortels, qui mourraient sous son ventre, faibles insectes dont la vie était pareille à un souffle de vent. Fugace, éphémère, et d’une ridicule faiblesse. Mais le vent portait loin. Et conjugués, ils pouvaient se faire tempête. En le cas présent, le jeune homme comptait bien en arriver à ce résultat. Car l’union ne faisait-elle pas la force ? Les paroles d’un sage à n’en pas douter. Leur union serait puissante ; plus encore que n’importe quelle alliance. Les apprentis avaient grandis ensemble. Tous ne partageaient pas des relations cordiales, mais leurs rangs étaient soudés : ils se soutiendraient mutuellement, quoi qu’il advienne. Que ce soit par amitié, honneur, loyauté ou même pour servir ses intérêts personnels.

Et plus que tout, car Andore dépendait de leur réussite. Parmi eux, dans la mince colonne qu’ils formaient, marchait la Terre, mère de toute chose. Fille de la Lune et du Soleil disparu, dont le corps fertile avait donné naissance à leur monde. Et depuis que son esprit s’était extrait de ses propres entrailles… Elle mourrait, comme les hommes, marchant à la surface de sa croûte suppliciée par la nuit éternelle. Condamnée à foulé sa propre chair, jusqu’à la libération de son père stellaire. Si elle ne regagnait pas son corps… Il continuerait sa décrépitude. Andore poursuivrait sa lente déchéance, sous la nuit implacable et la Lune sourde. Plus jamais de forêts, de plaines et de faune vivace. Seule la poussière, qui enfermait la vie dans l’oubli. Les peintures anciennes et les textes lyriques qui évoquaient la nature, perdraient tout sens dans les esprits. En ces temps sombres, cela commençait déjà : le passé se faisait abstrait, tant le présent était une épreuve. Une notion frivole, dans ce monde si cruel. Et malgré tout, tant de choses importantes sombreraient… On perdrait peu à peu les souvenirs des arbres et du printemps. Le pollen et les fragrances suaves ne seraient que des réminiscences éthérées. La douceur, un fantôme désirable mais absent. Et le plus inquiétant, était que cela avait déjà commencé.
Sèmil promena un regard las sur les steppes. La roche grise affleurait en pointes depuis le sol fissuré, qui se ciselait en un réseau complexe de gouffres, de ravins et de pierres déchiquetées. Le paysage restait fidèle à sa morne constance, vide de toute vie végétale, sec, desséché, tout en collines éclatées et en cratères dentelés. Le visage même de la dévastation sévissant en Andore. Une étendue désertique, que les montagnes enfermaient dans un écrin de pics hérissés. La Terre était morte ici. Il n’en était d’ailleurs même plus question : ne restait qu’une gangue pierreuse et grisâtre, gangrène rocheuse qui étouffait la vie. C’était une vision familière à l’aîné, qui malgré sa froideur, mettait du baume à son cœur meurtrit.
Il doutait de pouvoir un jour reprendre la citadelle aux mains de l’empereur. Le jeune homme était certain que celui-ci la raserait, pour réduire à néant l’un des derniers symboles de la résistance. Et si tel se présentait le futur, les chevaliers qui se battaient, hargne, feu et acier trempés d’une détermination suicidaire pour armes, ne trouveraient de sépulture que dans les ruines de l’édifice. L’ultime rempart tombait en ce moment même derrière eux. La poussière qu’elle soulèverait après sa chute les cacherait aux yeux de l’ennemie, mais cela durerait-il ? Une fois la griserie passée, l’empereur prendrait conscience de leur fuite. Et malgré tout leurs efforts, finirait par les acculer un jour ou l’autre. C’était un moment que Sèmil redoutait. Il ne se sentait pas près à affronter les soldats… Du moins, pas avec la responsabilité qui pesait sur ses épaules. Il avait toujours considéré naturel de s’acquitter de cette tâche ; de veiller sur les autres apprentis, mais désormais, quand la mort menaçait de faucher l’un d’eux, la peur craquelait sa détermination. Si un de ses compagnons venait à mourir, jamais il ne se le pardonnerait. Déjà, le devoir faisait battre ses tempes, pulsation brulante qui bondissait dans son crâne. Pareil à un mal de tête lancinant, il jouait du tambour contre ses os, lui rappelant que le danger n’attendait qu’une occasion afin de traîner un des jeunes gens dans sa toile mortelle. Ils étaient tous des moucherons pour le moment. L’araignée les tenait sous son emprise. Si elle resserrait les mailles trop tôt…
Sèmil balaya cette pensé en s’ancrant dans le présent. Pour le moment, il devait guider le groupe. Ses craintes ne seraient fondées que s’il échouait. Et dans ce cas là, le jeune homme comptait suivre l’exemple de ses aînés, afin d’offrir un sursit aux autres apprentis. Si cela permettait l’accomplissement de la quête, sa vie n’était pas cher payée. Mais cette issue ne lui convenait pas pour autant ; il avait fait trop de chemin, trop d’efforts pour terminer ainsi. Le bretteur qu’il était se refusait à une pareille fin. Si la mort l’attendait au tournant, il l’accueillerait lame au poing. Et elle saignerait comme jamais sous la danse des épées. Même désarmé, Sèmil restait dangereux : jusqu’à son dernier souffle, il pourrait mordre et frapper. Il lui arrivait de se sentir proche du loup, cette bête sauvage que maints textes décrivaient comme un animal féroce, qui défendait de toute sa force sauvage la meute dont il partageait le quotidien. Mais quelques fois, au contraire, il se voyait félin. Réservé, faussement bravache, il se cachait derrière un simulacre de force, pour n’enfouir que plus profondément son véritable cœur. Comme un fauve qui léchait seul ses plaies, occultant ses failles en adoptant un air et une attitude confiante qui ne lui seyaient pas forcément. Dans son cas, il ne l’abandonnait qu’une fois loin des regards, quand les ténèbres qu’il maudissait, lui offraient pourtant une cache providentielle. Une fois un stylo en main, un petit cahier sur les genoux, quand il s’autorisait à laisser court à sa mélancolie intérieure, en composant des poèmes pour épancher sa peine. Le monde était pour lui un poison, qui le rongeait jour comme nuit. La corrosion menaçait de néantiser totalement son esprit. Sèmil n’arrivait pas à placer un début sur le commencement de son supplice. Quand tout cela avait-il débuté ?
Le jour même de sa naissance, sûrement.
Enfant déjà, quand l’innocence pétillait encore dans son regard, ses pensées étaient sombres. Il ne trouvait nul bonheur dans ce qui l’entourait. Le paysage oppressait son cœur, serrait sa gorge… Le seul lieu qui le réconfortait alors, était le jardin de la citadelle. Un minuscule verger qui préservait un peu de l’essence véritable du monde entre ses murs. Quelques buissons rabougris et fleurs malingres, à l’ombre d’un arbre dont le vert maladif désertait presque ses feuilles grelottantes. Les branches faibles qui s’élançaient vaillamment depuis le tronc tordu, supportaient difficilement cette dérisoire parure. Mais à ses yeux d’enfant, c’était un espace sauvage de verdure et de vie, d’où jaillissais l’existence primaire des plantes en sa plus grande splendeur : il n’avait pas de support de comparaison. Mais même ce sanctuaire, quand il avait grandis, c’était fait moins féérique. Sa splendeur envoutante c’était terni, et bientôt faite aussi morne que le reste du monde. Il avait souffert de cette désillusion plus que tout autre chose. Son monde s’était écroulé pour la première fois, quand le jardin avait perdu tout son charme. La seconde charge n’avait pas tardé à le frapper : la soudaine prise de conscience de sa solitude. Son père était distant, sa mère absente, et à six ans, Sèlim, plus seul que jamais. Cette période ne dura cependant pas, car l’ordre entra en période de recrutement, et de nouveaux arrivants vinrent égayer son quotidien. Le jeune garçon leur voua une reconnaissance sans borne, mais ne montra jamais à personne son véritable cœur. Trop fragile, il se forgea une carapace, qui au fil des années, devint une seconde nature. Finalement, il était devenu fort. Le poison d’Andore le rongeait toujours, mais la présence des autres apprentis amenuisait ses effets : sans la solitude, ce mal de vivre se faisait moins fort. Seul le soir traînait de nouveau l’âcre sentiment dans son sillage. Les journées étaient ponctuées par l’apparition de l’astre sélénite, qui revenait toute les nuits illuminé les cieux noirs. Sèlim haïssait la Lune, autant qu’elle l’envoutait. Son admiration envers le disque d’argent, était teintée d’une répulsion viscérale pour le poison qu’elle lui dispensait. Plus d’une fois, il se surprit à ressentir une rage brulante envers la funambule céleste, maudissant son apparition à chaque sombre crépuscule. Il saisissait alors son carnet, et épanchait le venin de son esprit sur des pages jaunies, fiévreux, libérant sa colère, sa frustration et sa douleur dans les lettres salvatrices. Les mots l’avaient sauvé de la déchéance. Il éprouva vite un amour passionné pour la littérature, exutoire secret de ses nuits qui l’emportait vers un monde moins acide.

Et désormais… Cela suffirait-il ? Pourrait-il résister à ce nouveau coup de butoir du destin ? Car alors même qu’il marchait en tête de la file, Cronoseus sur ses talons, le jardin brulait et son père se battait. Comme tout les maîtres, qui se lançaient dans une bataille effrénée, dont la mort serait l’ultime pas de dance. Fin de la valse des lames qui volaient, se percutaient et fendaient l’air en une harmonique qui ne souffrait d’aucun mensonge. Le fer chantait mieux que n’importe quel choriste….Mais il ne se taisait qu’une fois que le chef d’orchestre baignait dans son sang brulant. Le feu du combat embrasait encore les corps sans vie, d’un incendie qui lui, ne mourrait jamais. Il était de coutume dans l’ordre, de bruler les cadavres des chevaliers décédés, afin que leurs cendres entament un voyage éolien, portées par les vents d’Andore. Les restes d’un chevalier, disait-on, restaient des braises à jamais, qui rejoignaient le feu liquide des volcans pour eux-aussi chauffer la Terre et la faire perdurer. Même morts, ils restaient fidèles à leurs vœux de protéger le monde. C’était un cycle perpétuel qui ne cesserait qu’à la fin du temps lui-même, quand l’univers mordrait sa propre queue, et commencerait à se dévorer. Une fin imagée par de nombreux auteurs, qui aimaient voir le cosmos comme un dragon en perpétuelle croissance. Une vision qui laissait Sèlim perplexe. Il n’arrivait pas à s’imaginer autre chose que du vide, au-delà du ciel. Mais peut être cela changerait-il avec le retour du soleil ? Cette pensée éclaira son esprit, en y balayant un peu de noirceur. La perspective de voir enfin cette chose que de nombreux textes décrivaient en la parant d’une splendeur électrisante, éveillait en lui une détermination nouvelle. A quoi pouvait bien ressembler véritablement le soleil ? Etait-il comme dans les anciennes histoires ? Une sphère éclatante de lumière dorée... Cela lui paraissait difficile à imaginer. La seule lumière aveuglante qui lui était familière, se trouvait être celle des éclairs. Et pourtant, l’astre perdu était présenté comme une radieuse boule de flammes ! Pour les auteurs, cela s’expliquait d’une manière simple : le soleil était le feu du dragon qu’était l’univers. D’où la légende de grandes bêtes écailleuses capables de relâcher un souffle ardent sur leurs assaillants. Dans ce cas là, affirmaient-ils également, la Terre était en réalité son cœur, et la Lune, son œil intérieur qui veillait sur Andore.
Ces théories paraissaient bien ridicules au jeune homme. Ou la Lune était aveugle, ou le dragon stellaire perdait foi en les sentiments, pour troquer son généreux palpitant contre un cœur de pierre. En ce cas, l’univers était bien cruel de les livrer aux ténèbres…

Sèlim sortit de ses pensées. Ils avaient atteint une caverne découpée à un flanc de montagne. L’ouverture était d’une régularité singulière, rectangulaire et nette. Ses bords lisses rappelaient ceux d’une porte. L’ainé s’autorisa un soupir soulagé. Il se posta près de l’entrée, et fit signe aux autres de pénétrer dans la caverne.
 
-Nous avons atteint le repaire désigné par les maîtres. Dépêchez-vous d’entrer, avant que la citadelle… Ne tombe. Lâcha t’il d’une voix qu’il s’évertua à rendre ferme. Mais il était vidé de toute force, et la mention de l’ordre lui rappela la fin prochaine de son père. Les hordes de l’empereur ne nous trouverons pas ici. Mais nous allons devoir y rester pendant quelques jours… Alors que ceux qui sont le plus aptes à maîtriser les flammes, allument un foyer quelque part. Il serait stupide de prendre froid maintenant, non ? Notre réputation de chevaliers du feu en prendrait un coup, si nous allions combattre enrhumés. Plaisanta-t-il avec un sourire amusé.
Mais celui-ci se perdit bien vite dans les ombres de son visage, qui redevint sombre alors que les apprentis défilaient pour entrer dans la caverne. Il resta cependant droit et bien que silencieux, ne relâcha pas son attention des steppes, guettant les soldats de l’empereur. Quand Eileen passa devant lui, le jeune homme glissa une fleur dans ses cheveux. Il l’avait cueillit dans le jardin, avant de quitter la citadelle.
Tient. C’est un peu de lumière au milieu de la noirceur d’Andore. Son blanc est beau, parmi tes mèches rousses. Comme une étoile perdue dans un feu de joie… Ton bonheur resplendit, et il est si chaud qu’il cascade de ton crâne en une chevelure incendiaire. Tu es belle Eileen, magnifique. Tu resplendis. Si le soleil a un visage, c’est le tient.
Il lui adressa un sourire. La jeune femme était le fanal du groupe. Toujours souriante, ardente dans ses passions, déterminée… L’ordre avait besoin de personnes qui n’avaient pas encore oublié la manière d’être heureux. Shay, Eileen et Cronoseus étaient de ceux là. Sans eux, le groupe aurait été bien sombre.
Sèlim jeta un dernier coup d’œil aux steppes, puis recula de l’entrée. Il sortit sa pierre de feu d’une poche, et l’encastra dans la paroi la plus proche. Une minuscule aspérité s’y détachait. Quand elle fut comblée, l’entrée de la caverne disparut, remplacée par un mur de roche, qui sortit du plafond en crissant doucement.
La grotte était une des caches de l’ordre. Ici, l’empereur ne tuerait personne… Son existence était des plus secrètes. Seuls les maîtres en avaient connaissance, et ils ne révéleraient jamais son emplacement. Que ce soit par leur volonté, ou par leur mort…

Sèlim alla s’assoir près d’un feu, qui crépitait au milieu de la large caverne. Il avait été allumé par Forfallam, qui sans nul doute, était celui qui maîtrisait le mieux sa pierre, entre tout les apprentis. Le jeune homme le remercia d’un hochement de tête, en se posant sur une roche plate. Il se plongea alors dans ses pensées, fixant les flammes dansantes.
En ce moment même, tout ce qu’il avait connu sombrait. Le destin l’envoyait hors des montagnes, au loin, avec pour seules armes une épée et un arc. Mais ce n’était pas le pire : la vie de tous les apprentis était entre ses mains. Il devait à la fois les guider, les protéger et continuer de leur apprendre le maniement de l’épée. La charge pesait déjà sur ses épaules. Le passé aussi. Comme il était lourd en cet instant… L’air avait –il toujours été ainsi lesté de plomb ? Sûrement. Car telle était la vie en Andore.
 
« Dans des ténèbres où on ne trouvait nulle lueur,
Où il n’y avait pas même de leurs,
Pour apaiser les cœurs,
S’élevait pourtant l’espoir ;
Brasier caché dans le noir :
Un ordre fidèle à la lumière,
Qui combattait le tyran cruel.
 
Mais les combats de l’ombre sont finis,
La véritable bataille commence une nuit,
Quand quelques apprentis sont jetés sur les routes,
Jeunes et faibles mais surtout en déroute.
 
Pourtant la Terre a besoin d’eux,
Car le monde se meurt à petit feux. »


-Ebauche d’un poème. Par un fou.-
 
 
Genghis 
Gengis s'avança dans la pénombre. La grotte resplendissant de noirceur ne laissait rien apercevoir, mais Gengis discerna néanmoins une large salle haut de plafond. Gengis dés son entrée réfléchit à toutes les possibilités de fuite. Il n'y avait qu'une seul entrée d'où rentrait les autres apprenties, peu de cachettes.  
Pas le terrrain idéal... fit il d'une moue boudeuse
 
Néanmoins il établit un simple plan tactique basique. Si les sbires de l'empereur les découvraient. Ils devraient envoyer les "archers" et les "assassins" dehors sur le petit promontoire situé au-dessus de la grotte. Les grosses brutes et le gros de la compagnie resteraient dans la grotte comme appât. Les soldats rentreraient dans la grotte croyant facilement battre les éléments présent dans la grotte. Au signal, le premier cri de douleur des opposants, les archers tirent sur les assaillants restés dehors et couvrent les assassins qui descendent en rappel de la parois pour prendre les ennemis de dos. Dés que la moitié ennemi de la grotte serra neutralisé, les apprenties devraient sortir achevés les ennemis toujours couvert par les archers. Un plan simple et efficace dont il fit rapidement part à Sélim. Il acquiesça et le congédia du revers de la main. Il s'assit au bord du feu venant d'être préparé et se lança dans un récit épique où il était question d' un guerrier sans tête...
 
 
Kaalan 
Les chevaliers avançaient en une colone bien droite. Tout le monde restait silencieux. Personne n'avait envie d'ouvrir la bouche après un tel événement. Même pour Kaalan c'était difficile de ne pas regretter la Citadelle. Même s'il n'a pas l'habitude de tenir a quelque chose. C'était un peu sa seule maison. Si on ne comptait pas la maison pleine de sang dans laquelle il s'était retrouvé.
Le secret du lieu où on l'a retrouvé, ce sang ... Tout se mélangeait pour poser une seule question. Qu'est-ce qui c'était passé ?
Kaalan était amnésique car il était probablement tombé sur la tête, et la chute a dû être si violente qu'il en a perdu certains souvenirs. Et depuis, ça n'est jamais revenu ...
 
Tous les apprentis étaient silencieux, car ils quittaient une partie de leur vie. C'était compréhensible, même pour Kaalan. Mais ce dernier estimait qu'ils pourraient tout de même s'estimer heureux. Eux au moins, ils avaient un nom de Famille ...
 
Comme a son habitude, Kaalan s'éloigna du groupe. En vérité, il était quelqu'un de sensible, et son amnésie l'avait toujours beaucoup fragilisé. Mais comme il était trop timide, il avait fini par se barricader d'un mur de solitude. Il se cammouflait derrière un voile de froideur, il faisait croire à ses propres compagnons qu'il n'avait pas besoin d'aide. Mais en vérité, si un apprenti pouvait lui tendre la main sans que Kaalan ai à lui faire les révélations de son passé, il ne refuserait pas.
 
Soudainement, Kaalan vit la colone s'arrêter. Tout le monde se tordait le cou pour savoir sur quoi Sèmil s'était arrêté. Kaalan, de là où il était, pouvait voir qu'il s'agissait d'une grotte. Sèmil annonça quelque chose que Kaalan ne put pas entendre de là où il était. Puis il vit tous les apprentis se bousculer pour pouvoir entrer. Ils avaient trouver un abri ? Tant mieux. Mais Kaalan n'avait pas l'habitude de briser ses petites coutumes. Comme il le faisait souvent, il irait dormir autre part. Non loin, certes, mais il ne dormirait pas avec ses compagnons. Il avait une bonne raison pour ne pas vouloir de chaleur. Il rêvait souvent de sa première apparition. Il revoyait le isage de sa Mère lorsqu'il était venu au monde. Eta chaque rêve, elle disait ses mots, en le regardant tendrement.
 
- Bienvenue dans ce monde, Kaalan ...
 
Kaalan savait qu'il y avait une suite, mais il se réveillait toujours juste avant qu'elle prononce son tant désiré nom de famille. Il allait encore passer une nuit seul, hanté par le souvenir des rêves de sa Mère.
 
 
Arl 
Arl jeta un regard à l'homme qui se tenait derrière lui. Pitoyable...
Bien sur, il connaissait son nom: Shawn Sandart. La pire brute de la Garde. Le genre d'ordure à se briser les phalanges à force de frapper les premières années. Aucune personnalité, aucune fierté, juste l'incarnation de l'abruti de base.
Oh, bien sûr, il avait des excuses: des parents fusiliés, une soeur paraplégique, et un mental digne d'un escargot, incapable d'assumer le plus petit défaut dans sa vie de sauvage. Aucune classe, aucun courage...
La brute en question effectua un demi-tour avec la grace approximative de l'huître morte et planta son regard de merlu dans celui d'Arl.
-Qu'est-ce tu m'veux ?
Arl laissa tomber un oeil dédaigneux jusqu'au bout du bras de colosse où pendait un enfant, assomé.
Aucune originalité. De pire en pire...
L'envie d'abattre le déchet qui se tenait devant lui se faisait jour dans l'esprit d'Arl, en même temps qu'il savait qu'un meurtre gratuit lui vaudrait l'exclusion de la Garde Royale, et un mandat de recherche. Mais d'un côté, il n'avait plus très envie d'appartenir au groupe. D'abord à cause du nombre de soldats sans cervelle qui la composent, ensuite, à cause de son nom.
Pourquoi garder une garde "royale", quand Andore n'a pas connu de roi depuis des millénaires ? Juste des tyrans avides de pouvoir et de destruction.
Restait le problème de la loi.
Deux jours plus tôt, il n'aurait pas hésité. Mais la mission mensionnée dans la lettre que Moon, son geai, lui avait apporté changeait la donne. Il n'avait plus le droit de mourir. Ni même de faire connaître son nom.
Il ne restait plus que deux solutions: garder sa faux au frais ou...
Arl désigna l'enfant qui se balançait dans le prolongement du bras droit de Shawn.
-Toujours occupé à jouer à la poupée ?
Effet garanti. La tension du monstre explosa avant qu'il ne lache sa malheureuse victime pour se jeter sur Arl, le deuxième année assez fou pour se moquer de lui. Son épée jaillit du fourreau dans un hurlement de rage.
Calme comme le monde, Arl se décala de vingt centimètres et donna un unique coup. Le tête et le corps de la bête furieuse s'écrasèrent au sol, à deux mètres l'un de l'autre.
Légitime défense, avec témoin. Plus tard, on dirait qu'Arl était une malheureuse victime, acculé à un geste qui le hanterait toute sa vie. En réalité, l'acte était déjà rangé dans un coin de sa mémoire.
 
Une heure plus tard, Arl quittait le bâtiment, Moon sur son épaule.
L'histoire se répétait. La résistance renaissait. Et cette fois, Arl se mettrait du sang sur les mains, pour Moon, pour l'astre blanc, et pour...
 
 
Sèmil 
Sèmil observa les flammes de l'âtre, de nouveau perdu dans ses pensées. Déjà, de nombreuses questions se bousculaient sous son crâne, foule invisible mais tonitruante, qui happait son attention comme l'aurait fait une ruée affolée. Un échafaud labyrinthique se formait, tandis que les réponses et les interrogations s'entassaient frénétiquement sans qu'il réussisse à démêler le bon sens de l'optimisme, ou le pessimisme de la logique. Un troupeau de lemmings n'aurait pas fait mieux. Extérieurement, le jeune homme avait l'air préoccupé. Intérieurement, il était désespéré.
Pire. Dévasté, détruit, brisé, réduit à l'état d'âme en peine. D'erratiques souvenirs venaient le hanter sporadiquement, scènes et paroles spectrales dont le défilée le laissait chaque fois un peu plus blessé. Écorché vif, il n'aurait pas plus souffert. La douleur d'une mélancolie justifiée, d'une mélancolie qui prenait sa source dans le deuil de toute une vie ; cette douleur n'avait pas d'égale. Si au moins il avait put se laisser emporter dans la ronde du passé... Mais non. Pas maintenant. Cela l'amenait à une bataille intrinsèque : il se devait de faire pleinement sienne l'idée qu'il perdait tout, mais sombrer dans le désespoir alors que les autres apprentis étaient à ses côtés n'était pas envisageable. Il devait repousser la douleur... Pendant un temps. Au moins jusqu'à cette nuit, quand il pourrait se permettre une aparté avec lui même. Un dialogue silencieux entre la Lune et son carnet. Un relâchement s'imposait. Il lui fallait se libérer de la souffrance, se libérer de la peine. Il fallait qu'il se vide de toutes pensées négatives. Se purger grâce à l'écriture. L'encre coulerait sur le papier comme son propre sang, cette nuit. Plutôt que de s'affranchir d'Andore, il devait s'y fondre pour oublier le reste. S'emplir d'une souffrance pour en oublier une autre. Au moins, celle-ci lui serait-elle familière. Il pourrait lutter contre elle, par la simple présence des autres. Par la simple existence de ses amis, qui s'apparentaient à des frères. Il suffisait de repousser le deuil... De se laisser envahir par la force autour de lui, et de communiquer celle qui ne l'avait pas encore déserté. Ce groupe qu'ils formaient pouvait vaincre le désespoir. Prendre et donner la force, insuffler et absorber la force. Le partage... Au fond, cette quête devrait leur apprendre bien des choses. La puissance insoupçonnée de l'union, par exemple. Une entité multiple avait plus de chance de réussir qu'une présence isolée. Ils étaient tous des grains de sable, et la tempête qu'ils formaient, en se heurtant à la machine impériale, bloquerait ses rouages. Il suffisait qu'ils restent ensemble. Les dissensions devaient être évitées ; ce qui ne serait pas évident. La cohésion du groupe n'était pas parfaite. Certains apprentis étaient froids, distants, indisciplinés... Leur indépendance était un atout autant qu'une danger probable. Il leur assurait plus de chances de survie, mais réduisaient celle des autres. Si l'un deux ne venait en aide à un de leur compagnon en situation précaire, alors comment lui faire confiance ensuite ? Sèmil n'avait aucun doute, quant au fait que cela pourrait arriver. Il n'avait pas une foie absolue en leur groupe. Ils étaient après tout humains... Et jeunes. Un rien pouvait tout changer, une contrariété pouvait les mettre en danger. Malgré la quête qu'on leur avait confié, ils n'étaient pas tous assez mature pour en saisir la pleine portée. Ou alors, simplement inconscient. Le jeune homme lui même, n'était pas certain de vouloir garder conscience de l'ampleur de leur tâche. C'était une quête impossible qu'on leur avait confiée. Renverser l'Empereur... Oui, mais après ? Qui gouvernerait Andore ? Comment trouver la Serrure des Ombres ? Et le soleil... N'était-il pas dangereux qu'il réapparaisse après tout ce temps ? Et si leur peau ne le supportait plus ? Et si... Et si la Terre mourrait ? Tout espoir serait perdu. Ils devraient attendre une génération encore, et la retrouver- retrouver leur Mère parmi des milliers de mortels, quelque part sur Andore. Ou quelque part dans le monde. Si l'Empereur régnait depuis huit mille ans, ce n'était pas un hasard. L'Ordre avait mit plusieurs millénaires avant de trouver l'actuelle incarnation de la Terre. La chance qui leur était offerte ne devait pas leur échapper. Sinon...
Avant qu'il ait eu le temps d'y penser, de s'enfoncer plus encore dans son désespoir et ses ruminations, Sèmil y fut arraché. On lui parlait. Il releva la tête, et croisa le regard acéré de Gengis. Ses yeux étaient toujours à l’affût du moindre détail. C'était entre tous, l'apprentis dont il était le plus proche. Sa présence lui avait été salutaire et indispensable, bien des années auparavant... Depuis, leur lien n'avait fait que forcir, et peu importait qu'ils ne soient pas du même sangs, ils étaient devenus des frères. A eux deux, ils allaient pouvoir mener les autres apprentis : Gengis savait toujours comment désamorcer les conflits ; il n'en créait jamais. C'était un membre important de leur groupe, un élément calme et posé, qui savait réfléchir. Il tirait partir de chaque terrain, de chaque situation. Son analyse était fine et précise. Si Sèmil n'avait pas craint de se dévoiler, il aurait volontiers confié sa peine au jeune homme : ils étaient les aînés du groupe, en plus d'être amis. Sûrement aurait-il donc compris, mieux que personne d'autre, ce qu'il pouvait ressentir en tant que tel... Et il n'était pas le seul à perdre quelqu'un ce soir. Gengis n'avait-il pas choisit l'Ordre comme nouvelle famille, après tout ? Cela devait être difficile pour lui aussi. Comme pour tout les autres.
Le jeune homme eut un sourire en l'entendant évoquer la meilleur stratégie possible qui s'offrirait à eux en cas d'attaque. Certaines choses ne changeaient pas... C'était toujours bon à savoir. Il y'avait finalement des bases stables en ce monde décrépis. La terre n'était peut être pas perdue, après tout. Et le groupe, pas si désordonné et immature que cela. Lui qui avait toujours eu l’impression de fréquenter des gamins, prit soudain conscience que tous étaient bien plus que cela. Les apprentis étaient en âge de se protéger seuls, pour la plupart. Ils étaient entraîner à se défendre, à tuer... Non, ils n'étaient plus de gamins, plus du tout. Il s'était peut être montré présomptueux, en les jugeant si durement.
Sèmil ne perdit pas son sourire. Il laissa Gengis terminer d'exposer sa courte analyse, et apprécia la rapidité avec laquelle il avait tiré tant de conclusions. Hâtives mais réfléchies. Un tacticien, cela changeait toujours la donne... Surtout si celui-ci était un génie. Avec Gengis, ils étaient sûr de toujours tirer le meilleur partie du terrain su lequel ils se trouveraient.
Le jeune homme lui fit signe de rejoindre les autres, afin de se divertir, ou de les divertir lui même. Il ne voulait pas entraîner d'autres apprentis dans ses pensées maussades. Se morfondre seul était déjà bien assez désagréable ; autant que le reste du groupe profite de cette soirée de répit. Un peu de calme après cette fuite, voilà qui mettrait du baume sur les plaies de chacun. Dont les siennes.
Du coin de l’œil, il aperçut Kaalan qui ruminait lui aussi. Sèmil soupira. Aujourd'hui, ils avaient tous perdus bien trop de choses... Pour lui, cela devait être encore plus dur. Avant la chute de la citadelle, un foyer déjà lui avaient été arraché. Malgré sa froideur, le jeune homme n'était sûrement pas insensible à cette nouvelle perte. Savoir que l'un de ses compagnons pouvait ressentir une douleur semblable à la sienne lui était insupportable. Il ne pouvait pas le tolérer. Alors, il laissa la souffrance de son âme de côté. Oublia, pour quelques minutes au moins, sa propre douleur, afin de pouvoir museler celle d'un autre. Après tout, il survivait déjà depuis tant d'années, rongé par Andore ! Il pouvait bien attendre encore un peu avant de panser cette nouvelle plaie.
Sèmil s'avança vers Kaalan, laissant l'âtre derrière lui. Un peu de soutient ne pouvait faire de mal à personne. Et même la glace la plus froide finissait par fondre...
 
 
Eldän 
Eldän n'avais pas ouvert la bouche depuis le début du trajet des apprentis: la mort de son Maitre et ami l'attristait tellement! Il était celui qui avait le plus mal réagi -avec Sémil- quand les Maitres avaient ordonnés à leurs apprentis de fuir en les laissant combattre les sbires de l'Empereur. Son Maitre... celui qui l'avait recueilli, qui avait deviné avec falicité son secret et qui ne l'avais pourtant jamais révélé.
 
Durant le chemin qu'ils parcoururent sur les plaines désertiques et grisâtres d'Andore, il fut avalé par ses pensées à l'image du paysage qu'il contemplait: morne et triste. Quand ils arrivèrent à une grotte creusée par des années d'érosion, il n'émerga pas de son état comateux. Eldän se posa dans l'ombre.
Les souvenirs le hantaient, son enfance à la Capitale, son père et sa mère, puis sa vie à l'Ordre des Chevaliers du feu. Et très récemment, leur départ. Le visage attristé mais résolu de son Maitre quand il lui avait annoncer.
 
Il observa ses camarades autour du feu, près de lui. Sémil, qui semblait préoccupé, Kaalan morose et les autres apprentis. Gengis, le tacticien alla voir l'ainé et lui parla un instant. Cela fit naitre sur le visage de Sémil un sourire qui alla ensuite voir le sombre Kaalan. Sans doute pour le réconforter.
En tant qu'ainé, Sémil prenait son rôle de chef très à coeur et même si depuis leur départ il ne s'était pas beaucoup manifesté - comme la plupart des apprentis - il semblait reprendre du poil de la bête. Tant mieux.
Même si Eldän n'aimait pas l'idée de "chef" ou qu'on le dirige, il admit que leur groupe disparate allait avoir besoin de Sémil.
 
Il ferma les yeux.
 
 
Frimain 
- Putain... Mais tu vas avancer merde ! Frimain ne savait pas qui avait parlé. Et il s'en fichait. Profondément. Il sentait la fraîcheur des larmes le long de ses joues, l'odeur de la terre que la Citadelle venait de soulever dans sa lente chute. Tout cela, il le sentait dans un maëlstrom confus de toutes les sensations imaginables. Et il songeait, il songeait à son Maître, ce Maître qui l'avait aidé à devenir ce qu'il était désormais.
Ce Maître qui avait rejoint l'autre côté. Et peut-être le Soleil ? Qui sait ?
Cependant, il n'était plus de ce monde, et cela suffisait. Frimain trébucha, s'étendant de tout son long sur le sol humide. Le jeune adulte sentit ses forces l'abandonner. Tout était... obscur. Il tenta de se relever, et se fut pour trébucher sur le même obstacle. Son visage souillé de larmes s'abaissa lamentablement. Marre... Marre de vivre...
- Ne désespère pas. Nous avons tout perdu, nous aussi.
Frimain releva lentement la tête. C'était une voix féminine, à coup sûr. Et cette voix venait de lui donner les forces supplémentaires pour continuer. Il lui en était reconnaissant.
 
-
 
Ils avaient tout quitté. Tout. Tout ce qu'ils connaissaient, tout ce qu'ils avaient aimé, chéri jusque-là. L'Ordre, ainsi que la Citadelle était morte. Pour toujours. Et on ne pourrait rien y changer. Ces quelques compagnons, autour de lui, voilà ce qu'il restait de ce qui avait été sa famille, cette si grande famille. Ce qu'avait été l'Ordre pour nombre d'entre eux. Pour ce cher Kaalan par exemple. Mais il n'y avait pas que lui.
Frimain secoua la tête, remuant ses si sombres pensées.
Ils avaient sauvé une mince partie de l'espoir, certes. Mais tout n'était pas encore gagné, loin de là. Il se souvenait d'une phrase, entendue dans un des contes d'autrefois : "L'espoir ne meurt jamais." Une phrase qu'il aurait aimé véridique. Mais tout était si fragile ces derniers temps. Et cela se faisait sentir jusque chez les apprentis.
Ces apprentis d'ailleurs. Un bien étrange mélange. Il ne les connaissait pas tous, mais cela se fera avec le temps. Du moins il l'espérait. Parmi les figures connues, il y avait Sèmil, bien sûr. Celui qui sans le vouloir, devenait presque un père pour eux ; et cela, malgré l'intégrité brutale de bien nombre de ses camarades. Il l'aimait bien Sèmil. Une belle voix douce, posée, et une démarche plus qu'assurée, semblant toujours aller vers l'avant. Pourtant, il n'était pas sans failles ; et c'était cette fragilité qu'il aimait le plus chez lui.
Ensuite arrivaient les "Sombres". Ceux qui s'exprimait d'une voix glaciale, sortant des tréfonds de leur carapace. Fenant était de cela, ainsi que Flinn. Par exemple. Deux petites coquilles prêtes à se fendiller. Frimain connaissait des gens qui avaient été brisé psychologiquement lorsque leur mur avait volé en éclats. Il espérait donc que ses compagnons s'ouvriraient bientôt au monde. Il le valait mieux pour eux.
Près de lui, Gengis parlant à Sèmil d'une stratégie en cas d'attaque. Les apprentis auraient bien besoin de toutes les idées qui pourraient les mener à la fin de leur lutte. Celle-là était donc profitable. Dès sa répartie finie, l'homme revient au pied du feu, se lançant dans un de ses contes qui, paraît-il, menaient les rêves des enfants, il y a de cela fort longtemps. Chevalier sans tête...
La respiration du doyen, à ses côtés. Saccadée. Sans doute est-il plongé dans de noires pensées ? L'homme se lève, inspire profondément, pour se diriger vers Kaalan. Ce même Kaalan qui se tient à une légère distance des autres, là, tout près de l'entrée de la grotte. Presque imperceptible. Un peu de compagnie lui ferait le plus grand bien.
Frimain sera dans ses mains un bâton. Du sorbier. Du moins il lui semblait. Cela en avait en tout cas la texture et la senteur. Le jeune homme se laissa aller à sa taille, la chaleur des flammes sur son visage.
L'espoir ne meurt jamais.
 
 
Flinn 
Ils avaient quitté la Citadelle dévorée par les flammes. Bon. Et après ? Flinn ne s'était jamais senti chez lui dans la Citadelle, et ne se sentirait probablement chez lui nulle part jusqu'à la fin de sa vie. Il n'y était resté que dans le but de devenir plus fort. Alors, être en fuite dans les contrées sauvages ou entre les murs de la forteresse de l'Ordre, quelle différence ? En fuite. Elle était là la différence. Contrairement à la plupart des membres du groupe, trop faibles pour supporter ce genre d'épreuves, quitter une Citadelle embrasée, savoir qu'elle sera rasée dans peu de temps et que les Maîtres de l'Ordre combattaient pour leur permettre de fuir ne l'attristait pas, ne le touchait pas du tout. En revanche, le fait de fuir, et couverts par des Chevaliers du Feu en plus de ça, le blessait terriblement. Flinn souhaitait tout simplement aller au combat. Fuir ne faisait pas partie de son vocabulaire. La fuite n'était pas la Liberté. La fuite n'était pas la Force.
Alors, pour se retenir de faire demi-tour, il se disait que son combat aujourd'hui, était de disparaître aux yeux des soldats de l'empereur. Que s'il y parvenait, il aurait gagné une bataille. Mais cette maigre consolation ne l'empêchait pas de jeter de fréquents coups d’œil derrière lui. Il avait peur. Peur de regretter sa fuite, de penser que cela le faisait redevenir faible. Comme l'étrange impression que cette action réduisait à néant tous les efforts qu'il avait fournis jusque-là pour être Fort et Libre. Que tout n'avait servi à rien. Il se retourna une fois de plus, pour jeter un ultime regard à la colonne de fumée qui s'élevait au loin. Il ferma ses poings, crispant si forts tous ses muscles que son corps entier tremblait de rage. Certains se méprendraient peut-être sur les raisons de cette réaction, mais ceux qui le connaissaient le mieux sauraient qu'il n'était pas triste, mais simplement furieux de devoir fuir. Mais la réalité s'était imposée à ses yeux.
Si il devait rester se battre, il mourrait. Il le savait. Voilà pourquoi il était parti.
 
"Je ne suis pas encore assez fort." Cette pensée était le feu qui faisait bouillir son sang dans ses artères. Un jour, il serait assez fort pour être libre de choisir le combat. Et il ferait tout pour que ce jour arrive le plus vite possible.
 
Sèmil, le doyen, avait guidé le groupe jusqu'à une caverne discrète mais profonde. Sèmil... Flinn acceptait le fait que ce soit lui qui s'improvise "guide" des apprentis. Non seulement il était intelligent et expérimenté, mais il avait l'âme d'un chef. Il ne s'effondrerait jamais devant ses camarades, dont la présence renforçait son mental qui devenait inébranlable, et il savait faire ressortir les plus grandes forces des plus faibles d'entre eux. De plus, si Sèmil, quoi que bien bâti, n'avait pas un physique impressionnant, il était bien plus fort qu'il ne le paraissait avec une épée dans la main. En duel, si Sèmil utilisait son épée, Flinn ne pensait pas pouvoir le battre, quelque soit son arme ou sa stratégie. Peut-être le mettre en difficulté, mais ce n'était pas sûr, car le jeune homme ne se souvenait pas l'avoir déjà vu à son meilleur niveau, donc il n'avait aucune idée de la véritable étendue de ses capacités...
 
Gengis, âgé d'à peine quelques semaines de moins que le doyen, s'adressa à lui, évoquant une possible stratégie de défense en cas d'attaque. Flinn préférait de loin frapper dans le tas sans avoir besoin de tendre pièges et embuscades, mais reconnaissait que comme souvent, le plan de Gengis avait l'air efficace. Trop compliqué et trop coûteux en temps à mettre en œuvre, mais le résultat serait sûrement à la hauteur. Surtout considérant le profil de quelques apprentis...
 
Le plus en difficulté semblait Frimain. Il était aveugle, on ne pouvait pas lui en vouloir. Flinn se surprenait chaque fois qu'il se prenait de compassion pour ce jeune homme : sa cécité était une très grave faiblesse, et handicapait tout le groupe, pourtant... Il ne pouvait s'imaginer la frustration qu'il ressentirait contre un point faible aussi important et surtout, aussi invincible... On pouvait remédier à un manque de force, de technique, d'expérience, de vitesse, d'endurance, de connaissances... Mais pas à l'absence de ce qui était sûrement le sens le plus important en combat !
 
Flinn n'eût pas le temps de s'attarder sur les autres apprentis, puisque le groupe pénétra dans la caverne pour y passer la nuit. Un feu avait déjà été allumé, et Gengis s'apprêtait à se lancer dans une passionnante histoire. Un chevalier sans tête ? Etait-ce une force ou une faiblesse ? Les réflexions du jeune apprenti l'amenèrent rapidement à la conclusion qu'un guerrier sans tête ne pouvait pas être décapité, ce qui était forcément une force au combat. Alors que cette pensée s'envolait comme elle était venue, du fait de sa moindre importance, Flinn aperçut non loin de lui "le Vieux" Sèmil qui se levait, pour se diriger vers Kaalan près de l'entrée de la grotte. Il allait probablement tenter de le réconforter. "C'est une idée qui n'aboutira à rien", pensa-t-il. Kaalan était extrêmement froid et tourmenté. Flinn le soupçonnait de ne pas être aussi fragile que le commun des mortels, et d'encaisser ses problèmes avec mérite. Il ne l'avait jamais entendu se plaindre. Mais bon, il n'avait aucune idée des tourments qu'il endurait. Kaalan souffrait-il vraiment beaucoup, ou avait-il simplement du mal à résister à la plus petite des douleurs ? Son intuition lui soufflait que le première réponse était probablement la plus proche de la vérité, mais il n'avait aucun moyen de le savoir. De toute façon, au vu du renfermement actuel de cet apprenti, l'intervention de Sèmil avait toutes les chances d'être parfaitement inutile...
 
Le sang de Flinn bouillonnait toujours alors que la Lune imposait son règne dans un ciel infini, obscure et profonde étendue criblée de lumières scintillantes appelées étoiles. Une très légère brise se leva, caressant sa peau alors qu'il s'approchait de l'ouverture de la caverne. Sans savoir à qui il s'adressait, il annonça sur un ton qui ne demandait aucune réponse :
 
- Je vais chasser.
 
Et il quitta la cavité rocheuse pour s'élancer à travers les contrées sauvages qui s'étendaient jusqu'à l'horizon. Chasser. Il en avait bien besoin...
 
 
Velk 
Etoiles, lueurs du ciel nocturne, Eclairez mes nuits de discussions taciturnes.
Je ne puis m'emmêcher de penser que si
Je m'étais fait d'autres amis,
J'aurais été bien triste de ne pas penser à vous contempler,
Et ainsi être réconforté par votre beauté.
Vous, mes splendides confidentes,
Faites durer ma bonne humeur défaillante.
Et pour tout ceci je vous remercie,
Car sans vous, peinée aurait été ma courte vie.
 
Ces millions de lumières faiblardes, formaient une lumière éblouissante. Ce jeune homme, allongé dans son lit, les contemplait sans un mot depuis une bonne demi-heure. Réchauffé par la fourrure de son petit frère, couché sur lui, il se sentait au paradis. Il sentait les battements du coeur de l'animal, son souffle chaud sur sa main... Velk aurait pu rester comme ça des heures sans bouger. La forêt d'étoiles illuminait son esprit.
Il était bien. Il se sentait d'humeur rêveuse. Quelle heure pouvait-il être ? Peu lui importait de le savoir. Il se confiait aux astres nocturnes sans omettre le moindre détail. Ce soir, en allant se coucher, il avait senti une douleur dans le poitrail. Une douleur agréable après coup. C'était depuis ce moment-là qu'il discuttait silencieusement avec ses amies. Pourquoi cette douleur lui avait-elle offert une telle béatitude ?
- Pouvez-vous m'indiquer le chemin, étoiles ?... Dites-moi ce qui m'attend ce soir. Allez-vous me pousser à commettre un acte quelconque ?... Je ne sais que penser... Kire semble aussi serein que moi, pouvez-vous nous faire savoir pourquoi ?
Et pourquoi donc cette douleur soudaine le travaillait-il ? Peut-être n'était-ce qu'une folie...
- Tout de même, Kire... Quelle drôle de soirée n'est-ce pas ?
Le chien se contenta de gémir d'une voix grave. Peut-être s'en fichait-il après tout... Et peut-être avait-il raison...
- Je vais forger, ça me changera les idées.
Kire se leva puisque, bien entendu, il avait compris ce qu'avait dit son cadet. Les deux frères s'étirèrent exactement en même temps, et se dirigèrent vers la forge au rez de chaussé.
 
L'apprenti forgeron ouvrit le coffre près de l'enclume, et en sortit une arme à moitié finie seulement. Elle avait la forme d'un cimeterre, un cimeterre que Velk tentait de terminer depuis une année. Une année à la forger, à la briser, la recommencer. Une année d'acharnement qui n'avait toujours pas portée ses fruits. Le jeune homme, étant forgeron depuis sept années, avait mis au point une hypothèse visant à mélanger plusieurs alliages afin de créer une arme blanche aussi résistante que tranchante. Sa mère lui avait pourtant répétée que la chose était possible, mais pas pour un apprenti comme lui. Les échecs plus cuisants les uns que les autres avaient renforcés sa détermination, d'autant plus qu'il progressait de plus en plus vite. Il était parvenu il y a quelques mois à donner forme à son arme. Il ne lui manquait plus qu'à trouver le moyen de fusionner les alliages, car sans ça la lame était fragile comme une planche de bois. Durcir l'arme, c'était la clé pour finaliser son projet. Il s'était promis, pour ne jamais abandonner, que lorsqu'il aurait terminé cette lame, il partirait pour le Centre d'Andore, afin d'y rencontrer les Chevaliers de Feu.
Sa mère l'avait élevée des légendes de cet Ordre qui luttait depuis des millénaires afin de retrouver le soleil. Velk ne serait prêt à y entrer qu'à condition de terminer ce nouvel alliage. Seule une simple technique le séparait de son plus grand rêve. Une simple fusion...
L'apprenti forgeron enfila ses gants de travail, mit son foulard sur son nez, et continua son oeuvre.
Peut-être les étoiles l'aideraient-il à terminer cet alliage ce soir...
 
 
Zejaléa 
Zejaléa n'aimait pas tuer les êtres purs quels qu'ils soient. Elle savait bien que Flinn était l'un de leurs chasseurs les plus efficaces et ne lui jetait pas la pierre, néanmoins elle préférait se nourrir le plus possible de racines qu'elle avait soigneusement appris à reconnaître et à cuisiner sommairement pour éviter que la famine s’immisce au sein du groupe, mais surtout pour préserver le peu de vie restante. Elle espérait que ce savoir serait utile à tous, car avec quelques feuilles décrépies, elle avait appris à faire des baumes primaires...Le problème majeur étant de trouver les plantes adéquates dans cette immensité désertique. Heureusement, pour le moment il lui restait encore nombre de pousses séchées dans une petite sacoche.  
La jeune fille tentait d'être discrète, sans pour autant passer pour quelqu'un de froid bien que sa timidité ne lui permette pas d'engager la conversation spontanément avec qui que ce soit. Elle s’efforçait d'être bienveillante à l'égard du groupe. Après tout, ils avaient tous vécu une soirée terriblement dure où il leur avait fallu abandonner les personnes chères à leur cœur et fuir devant l'armée. Mais elle n'avait pas la flamme de ainsi que son sourire joyeux. Eileen...Zejaléa l'admirait pour ce qu'elle représentait dans le groupe. C'était l'optimisme incarné, et la touche de couleur dans leur palette terne où seuls le noir et le blanc se déclinaient. Zejaléa ne lui parlait pas, bien qu'elle l'admirait beaucoup. Que pourrait-elle lui dire ? De plus, Eileen semblait si heureuse que garder son humeur sombre et ses doutes pour elle était certainement le meilleur service que Zejaléa puisse lui rendre. Elle était tout simplement inaccessible, trop parfaite pour que la médiocrité de la frêle fille aux cheveux noirs n'ose la toucher.
 
Lors de la marche, elle avait regardé Sèlim, de 10 ans son aîné, les mener en lieu sûr...Il semblait meurtri, mais qui ne l'était pas ? De plus son sang-froid serait certainement un atout parfait pour le groupe hétéroclite qu'ils formaient. Elle avait également adressé quelques mots d'encouragement à Frimain lorsqu'il avait chuté...Cela lui faisait mal au cœur de le voir ainsi, pas à cause d'une quelconque faiblesse ou d'un handicap, mais car il était le seul d'entre eux qui n'avait aucune chance de jamais voir la lumière dans le ciel d'Andore...Zejaléa espérait que les légendes disaient vrai et que le jeune homme sentirait la douce chaleur de l'Astre Solaire sur ses paupières aveugles, si toutefois les jeunes Chevaliers arrivaient à mener à bien leur quête désespérée...
 
Elle contempla les flammes et sombra dans un demi-sommeil pour tenter d'oublier que ses maîtres s'étaient allés de ce monde...Elle ne reverrait jamais ses lieux de refuge favoris, ni le sourire encourageant d'un Maître, guide bienveillant disparu dans la violence des assauts d'une nuit bien triste...
 
 
Arl 
Arl s'éloignait du bâtiment noir de la Garde Royale pour rejoindre l'Ordre. Au milieu du silence de la nuit, il percevait le chant de Moon, à quelques dizaines de mètres de là. Soudain, une vague de sentiments l'envahit. La nostalgie des parties de cache-cache de sa jeunesse, la honte de la lacheté de sa fugue, le bonheur que lui insufflait la présence de l'oiseau. Plus que tout, cette présence dominait dans son esprit. D'un côté, il craignait qu'il arrive malheur à l'oiseau, sachant que cela sonnerait la mort de sa conscience, mais d'un autre côté, il estimait sa chance d'avoir à ses côtés un tel compagnon.
Moon...
Quelque chose de neuf se faisait jour dans l'esprit d'Arl, alors qu'il mesurait ce qu'il avait vécu en compagnie de l'oiseau, et ce qu'il leur restait à traverser. Il sentait la présence de l'oiseau, tout près, mais ce n'était pas tout. Il y avait... autre chose...
-Moon ? MOON !
A l'instant où il avait compris, il avait hurlé. Puis, il s'était mis à courir. Il devinait le geai qui cheminait dans la direction opposé mais... A rythme d'homme. On avait capturé Moon.
Il traversa à toute allure la forêt, et, derrière une fougère... Il se heurta à un mur. Il venait d'arriver dans un village, où ses chances de trouver l'oiseau étaient rares. ravalant sa fierté, il se résolut à demander de l'aide. Au moment ou il prit cette résolution, une jeune personne accompagnée d'un énorme chien passa devant lui.
-S'il vous plaît, mademoiselle...
La personne afficha une expression offusquée avant même qu'Arl ne puisse terminer sa phrase.
-Tu m'as appelé comment ?!
-Quelle honte que les écoles de ce village, répondit Arl avec tout le sarcasme dont il était capable. On dit "Comment m'as-tu appelé ?". D'autant plus que j'ai cru être clair.
Sous ses dehors dédaigneux, il avait senti la menace, et il rapprocha la main de la garde de son épée.
-Regarde-moi bien, étranger. Et provoque-moi encore une fois, si tu ne crains pas les coups, dit le villageois qui semblait finalement être un jeune homme.
-Ayant servi dans la Garde Royale, je peux prétendre à être habitué aux coups. Mais mon rapport avec l'impolitesse ne changera pas de sitôt, et si vous n'étiez pas un civil, je pense que je vous aurais déjà provoqué en duel. D'ailleurs, si vous y tenez -il sortit sa faux- je n'y vois aucune objection.
Arl braqua tout ses sens sur l'homme qui se tenait face à lui. Si celui-ci attaquait, il risquait de se révéler un adversaire redoutable.
-Dans ce cas, je ne vois pas de raison pour te laisser en un seul morceau, dit l'inconnu en enlevant sa veste, révélant un magnifique cimeterre à sa ceinture.
Le jeune homme posa également son énorme sac, et murmura quelque chose à son animal.
-Tu va t'apercevoir que personne ne m'insulte sans en subir les conséquences, prévint-il en se craquant les falanges.
L'inconnu saisit la faux d'Arl de sa main gauche, vif comme l'éclair, et décocha un coup de poing monstrueux en direction de son visage.
Arl, au sol, cracha quelques gouttes de sang pour se relever, épée en main. Il se tint là, quelques secondes, puis, lorsque le poing de son adversaire se leva à nouveau, il roula pour se relever d'un bond sur le côté du colosse, entaillant légèrement son épaule. Ce dernier lança un nouveau coup vers l'ancien impérial qui esquiva d'un mouvement de tête habile. Le coude du géant de muscles arriva plus vite encore que les autres coups.
Arl n'essaya même pas d'esquiver. Moon surgissait à nouveau dans son esprit ! Il était juste au-dessus d'eux, et fondait en piqué vers le colosse. Celui-ci, ne comprenant pas l'ébahissement d'Arl, lui plaça un nouveau coup dans l'abdomen qui l'envoya au sol.
Arl s'en fichait. Moon était sauvé, c'était tout ce qui comptait. Et en plus, il arrivait pour l'aider !
Il se releva péniblement. Le spectacle qui s'offrait à lui le sidéra.
Moon était tranquillement installé, et il jetait de regards nonchalants tout autour de lui. Installé sur l'épaule de l'homme au chien.
Arl glissa lentement son arme dans son fourreau.
-Je crois que je vous dois des excuses. Arl Kairul, apprenti de l'Ordre.
Il venait de dévoiler son identité sans aucune crainte. L'homme qui se tenait devant lui méritait sa confiance.
 
 
Velk 
La nuit fut longue... Très longue pour le forgeron... Après avoir commençé à forger, la passion l'emporta sur tout le reste. Le sommeil ne fut plus qu'un courant d'air dans la tempête qu'était alors sa fougue dansle travail. Le métal occupait son esprit. Les flammes embrasaient son regard... Ce ne fut qu'au bout d'une demi-heure qu'il trouva enfin la solution ; une solution qui se trouvait depuis le début dans le mot qu'il ne cessait de se répéter : La fusion. Ce ne fut qu'en observant son matériel, un bassin d'eau froide, un enclume, une cheminée... Il lui suffisait de donner forme à sa lame encore fragile, lui offrir tous les atouts néscessaires pour en faire une arme dévastatrice, puis la plonger dans de l'eau glacée en feu. La chose était difficile, mais loin d'être impossible. Ses muscles ne ressentaient pas la douleur, ni le poids du marteau de cinq kilos. Ses yeux ne voyaient pas la lumière des flammes. Sa peau n'en sentait pas la chaleur... Velk mit toute sa passion, toute sa force, tout son savoir dans la fabrication de ce cimeterre. Il lui donna une forme courbée, épaisse et fine à la fois, des pointes sur le dos, un creux dans le tranchant pour lacérer la chair, et des sculptures tribales magnifiques... Il se sentait merveilleusement bien, plus vivant que jamais auparavant. Il sentait ses gestes guidés par une force passionnée qu'il ne maîtrisait pas.
Le travail dura des heures entières, jusqu'au delà du petit matin. Velk se sentait animé d'une joie de vivre implacable. Il sortit un grand sac fait en tissu résistant, et le remplit au maximum de provisions. Il mit ensuite un grand manteau cache poussière et enfila une ceinture avec un foureau qu'il avait à l'avance fabriqué spécialement pour ce jour. Kire semblait aussi excité que lui, agitant la queue joyeusement.
Malheureusement, l'apprenti forgeron craignait aussi ce jour... Car ce jour, il allait devoir quitter sa mère. Sa mère qui avait tout partagée avec lui...
Velk se dirigea vers la chambre de cette dernière, et lui déposa un tendre baiser sur la joue en versant une larme.
-Adieu Maman... murmura-t-il en serrant les dents.
Il aurait tant souhaité la prendre dans ses bras, l'étreindre durant des heures afin de mieux lui faire ses adieux... Mais il dut se résoudre à ne pas le faire. Plus les adieux duraient longtemps, plus ils étaient douloureux... C'était ce que lui avait dit son père quelques jours avant de mourir.
Velk sortit de sa maison, se découvrant au froid mordant de l'Ouest, les poings serrés par la douleur qu'il endurait.
 
La mauvaise humeur s'était emparée de lui. Il n'attendait qu'un sac de frappe pour se défouler, et avec le nombre de petites frappes vivant dans le village, son désir aurait des chances d'être satisfait. Le jeune forgeron caressait la tête de Kire qui marchait à ses côtés afin d'apaiser sa douleur, mais ce soin n'était que minime.
-S'il vous plaît, mademoiselle... l'apostropha une voix masculine.
-Tu m'as appelé comment ?! vociféra Velk en jetant un regard de braises à cet inconnu.
-Quelle honte que les écoles de ce village, répondit l'étranger d'un ton sarcastique. On dit "Comment m'as-tu appelé ?". D'autant plus que j'ai cru être clair.
Velk tenait son défouloir. Ce petit rigolot allait voir ce qu'il en coûtait de se mesurer à lui.
-Regarde-moi bien, étranger. Et provoque-moi encore une fois, si tu ne crains pas les coups, prévint Velk en s'approchant de lui.
-Ayant servi dans la Garde Royale, je peux prétendre à être habitué aux coups. Mais mon rapport avec l'impolitesse ne changera pas de sitôt, et si vous n'étiez pas un civil, je pense que je vous aurais déjà provoqué en duel. D'ailleurs, si vous y tenez, continua-t-il en sortant une faux, je n'y vois aucune objection.
-Dans ce cas, je ne vois pas de raison pour te laisser en un seul morceau, répondit Velk nonchalemment en enlevant sa veste et posant son sac à terre. N'interviens que si je suis en réel danger, murmura-t-il à Kire qui sentait la tension monter.
L'apprenti forgeron se craqua les cervicales.
-Tu va t'apercevoir que personne ne m'insulte sans en subir les conséquences, prévint-il en se craquant les falanges.
Sans crier garre, Velk saisit la faux de l'étranger de sa main gauche, et lui jeta un crochet droit capable d'étourdir un ours. S'il ne s'était pas trompé, ce type devrait se relever de ce choc. Ce dernier était effectivement à terre, un filet de sang s'échappant de ses lèvres, mais semblait parfaitement conscient. Velk leva le poing, prêt à recommençer - ce qu'il n'aurait pas fait en temps normal ; frapper un ennemi à terre l'avait depuis toujours répugné. Seulement, la colère guidait ses gestes : Il se s'arrêterait pas avant d'avoir apaisé ses maux.
L'inconnu roula à terre, se releva d'un bond, et creusa une entaille dans l'épaule du forgeron. Ce dernier décocha un nouveau coup de poing en direction de son visage, habilement esquivé. Cette réaction était si prévisible... Velk plia son bras, et jeta son coude à la rencontre de l'abdomen de son adversaire qui ne bougea pas. Il tomba au sol béâtement... Le jeune forgeron ne cachait pas son incompréhension, et fut plus que surpris quand un bel oiseau aux reflets bleutés se posa sur son épaule comme s'il n'émanait de lui nulle menace. Cet oiseau était étrange ; il émanait quelque chose de particulier, mais impossible de mettre le doigt dessus. Kire semblait l'observer comme s'il s'agissait d'une chose extraordinaire.
-Je crois que je vous dois des excuses. Arl Kairul, apprenti de l'Ordre, déclara l'inconnu en se levant.
Velk le regardait avec des yeux immenses. Ce qui se produisait était absolument inconcevable, ce n'était qu'une fable créée par son esprit. Il se demanda même s'il n'allait pas se réveiller d'une seconde à l'autre. Cet homme, totalement inconnu, qui l'avait provoqué et avait prétendu faire partie de la Garde Royale, se présentait comme si de rien n'était et prétendait à présent faire partie de l'Ordre ! Le forgeron resta ainsi de longues minutes, son interlocuteur patient attendant une quelconque réaction.
-Tu veux dire que tu te présente comme un Chevalier de Feu sans savoir qui je suis, alors que je pourrais te démolir pour te ramener à la Garde Impériale ?! Tu te fous de moi ou c'est juste une coincidence de malade ?! beugla Velk confus.
Soit ce Arl disait vrai, et Velk saisissait la chance inestimable qui s'offrait à lui, soit Arl mentait et se prenait la correction de sa vie...
 
 
Lifaen 
La lune, majestueuse présence dans le ciel nocturne, brillait avec force alors que les apprentis de l’Ordre avançaient en fil indienne le long d’une proie rocheuse. Dans leurs dos, l’éclat irréel du château en flamme illuminait sinistrement l’obscurité. La citadelle était loin derrière eux et pourtant, même à cette distance, Lifaen eut un haut-le-corps en regardant les flammes s’élever paresseusement. Sa vieille peur du feu était toujours présente… Qu’elle ironie du sort, un chevalier du feu ayant peur des flammes ! C’était là un handicape bien gênant, mais Lifaen avait toujours fait avec. Pourtant, il ne connaissait même pas l’origine de cette phobie… Une main rassurante se posa sur son épaule, une douce chaleur lui fut transmis… la sollicitude de ses pairs le gênait plus qu’autre chose, mais cette nuit là elle était bienvenue. L’apprenti ne se retourna pas pour voir de qui il s’agissait car cela n’avait pas d’importance. Il savait que n’importe quel membres de l’ordre pouvait se trouver à l’origine de ce soutient. Un courant… spécial passait entre les apprentis, même si certains ne s’aimaient pas vraiment, ils seraient toujours là pour soutenir l’un des leur. C’était là une certitude, chaque apprenti donnerait sa vie pour protéger un de ses compagnons.
Lifaen détourna les yeux du brasier et laissa la douce chaleur de ce soutient l’envahir. Les battements de son cœur ralentirent et retrouvèrent rapidement un rythme normal. Sa peur ne disparut pas, elle se contenta d’aller somnoler dans un coin de son âme, prête à surgir à la moindre faiblesse de l’ex assassin.
Très peu de gens connaissaient l’histoire de Lifaen, pour la plupart des membres de l’Ordre, il avait juste surgi d’un coup dans leurs vies et s’était trouvé une place d’apprentis parmi eux. Il s’imposa rapidement comme un combattant hors-pair, ne cédant du terrain qu’à Sèmil. Le jeune homme faisait parti des plus âgés des apprentis, même si entre eux l’âge corporel n’avait que peu d’importance car chaque apprenti était l’égal des autres. Ils étaient tous unis, ce qui, en cette période de troubles, était un avantage non négligeable.
Maintenant que la citadelle, leur foyer, était tombée, les apprentis de l’Ordre avaient deux objectifs : Capturer l’empereur et retrouver le soleil, rien que ça. Une véritable promenade de santé, bien évidemment. Avec un peu de chance, ils seraient tous rentrés pour le diner. Le jeune homme fit un sourire ironique, leur tâche se promettait d’être bien ardue. Pour sa part, liquider des gens il pouvait faire, mais retrouver un astre perdu ? Pourquoi pas aller au pays des petits lapins roses pendant qu’on y était ! Quoi que, se rendre au pays des lapins roses était bien plus facile que d’aller chercher le soleil. Et, d’abord, quand ils l’auraient retrouvé, comment arriveraient-ils à le remettre à sa place ? Aucun d’eux ne savait voler. Autant dire que c’était mission impossible.
Et Lifaen aimait ça.
Un peu de challenge ne lui ferait pas de mal, il s’ennuyait tant au quotidien ! Alors que tous les apprentis arboraient un air sombre, le jeune homme rayonnait. Il sentait poindre en lui une humeur taquine, une folle envie de manier les mots avec humour et dérision. Lifaen manier les mots aussi bien que ses dagues et était passé maître dans l’art de parler, ses mots touchants toujours but. Il maniait la dérision avec autant de maestria et adorait les joutes verbales, les pitreries. Il lui arrivait très souvent d’utiliser son incroyable agilité pour animer quelques peu leur groupe et il adorait se disputer joyeusement avec ses compagnons.
Néanmoins, cette bonne humeur et cet humour presque légendaire cachaient un travers bien sombre de lui-même.
Lifaen portait une sorte de… masque. Il dissimulait son âme noire comme le charbon par un faciès joyeux et des pitreries incessante. Personne n’avait jamais vu qui il était vraiment. Personne n’avait jamais vu son âme profonde, ses pensées les plus secrètes. Et tant mieux pour eux.
Ils arrivèrent enfin à destination, une cache de l’Ordre. Sèmil les fit entrer un par un, Lifaen se mit en dernière position, juste derrière Eileen. Lorsqu’il vit le petit jeu de l’ainé, son cadeau pour la jeune femme, un grand sourire malicieux éclaira le visage du jeune homme. En entrant, il adressa un clin d’œil taquin au premier bretteur de l’Ordre. Une occasion de se moquer du grand Sèmil, le preux chevalier, il ne fallait surtout pas la rater.
Alors que l’ainé des apprentis prenait en charge la suite des opérations et donnait quelques ordre, se sortant durant quelques instants de son étrange apathie, Lifaen fit semblant de s’échauffer. Enfin, il prit une voix mélodramatique et s’exclama alors :
-              Voyons, Sèmil, mon chéri, n’ai-je pas le droit moi aussi à une fleure ? Ce privilège est-il donc réservé aux gentes dames ? Ces mots doux que tu m’as susurré à l’oreille, tu les répètes ainsi à la première venue ? Je croyais que c’était sérieux entre nous. Suis-je ainsi bon à jeter pour que tu me remplace par la première rivale venue ?
Quelques rires fusèrent et l’ainé s’empourpra de subir ainsi le cynisme de son compagnon. Ce dernier fixa l’apprenti avec un grand sourire sur le visage, ses yeux riaient à sa place. Néanmoins, il remporta peu de succès, son humour et son autodérision ne remportant que peu de succès auprès ses camarades. Mais Lifaen s’en fichait, il s’amusait follement.
Pourtant, il se sentit fondre face au regard que lui adressa Eileen et il décida de renoncer à ses pitreries, du moins pour cette fois.
Le jeune homme se redressa et décocha un sourire taquin à la rouquine avant de s’éloigner comme si de rien n’était, laissant Sèmil nager en pleine confusion. Ce dernier se reprit rapidement et conseilla qu’ils allument un feu avant de retourner à l'étrange prostration dans laquelle il était tombé depuis la chute de la citadelle. Le cœur de Lifaen bondit dans sa poitrine et il adressa un regard implorant à certains de ses camarades qui ne firent qu’hausser les épaules. Lifaen devra donc se trouver un abri dehors pour pouvoir dormir cette nuit. Il se glissa à la suite de Flinn et sortit de la grotte.
Sans plus se préoccuper de son camarade, le jeune homme entreprit de repérer légèrement les lieux. Après une courte marche, Lifaen retourna devant l’entrée bouchée de la grotte. Il s’assit à quelques mètres de là, perdu dans ses pensées.
 
La contraction frappa sans prévenir.
Tout d’un coup, Lifaen fut pris de violents spasmes, un léger filet de sang gouttant au coin de sa bouche. Vite, il devait à tout prix se restaurer. Malgré les violentes contractions de sa poitrine et les spasmes de son corps, l’apprenti réussit à tirer de sa besace une fiole remplit d’un liquide rouge.
La lune éclaira mieux le contenu de cette fiole et on put identifier clairement de quoi il s’agissait.
Du sang humain.
Lifaen fit sauter le bouchon d’un coup de dent, puis vida d’un trait son contenu. Peu à peu, sa crise se calma, son organisme avait eu sa dose de sang et il était pour le moment stabilisé. Mais une nouvelle crise guettait Lifaen qui redoutait ces terribles contraction que le prenaient de plus en plus souvent et qui le forçait à ingérer du sang humain.
Foutue maladie.
Lorsque la crise, impressionnante par sa violence et sa rapidité, fut définitivement finie, l’apprenti laissa son esprit dériver doucement, son regard dans le vague. De sombres pensées l’assaillaient, son masque était tombé et ses traits d’ordinaire joyeux et moqueur avaient coulés pour lui laisser un faciès triste et souffrant.
 
Flash.
Souvenirs.
 
Le décor a changé, les protagonistes aussi. Désormais il n’y a plus que Lifaen, beaucoup plus jeune, et un homme habillé de noir. Au premier coup d’œil, on reconnait Ellun’drill, l’assassin légendaire. Les deux hommes se tiennent sur le toit d’une maison de deux étages, il fait nuit et la Lune, ronde et majestueuse, s’élève paresseusement au dessus d’eux. Pas un chat en bas, l’assassin et son apprenti sont seuls. D’un geste, Ellun’drill indique à son élève de se reculer d’à peu près cinq mètres du bord. Puis, sa voix s’élève, elle ressemble à une brise fraiche.
-              Très bien mon petit, aujourd’hui je vais inaugurer un nouvel exercice. Un assassin se doit d’être rapide, insaisissable. Tes ennemis ne doivent pas avoir le temps de comprendre ce qui leur arrive. Alors, c’est tout simple, je vais lancer une pièce dans le vide. Tu dois la rattraper, si elle tombe, tu sautes avec elle. Compris ?
-              Oui maître.
Sans un mot de plus, l’assassin légendaire lance une pièce d’or en l’air. Lifaen s’élance, il court à une vitesse hallucinante et pourtant il manque son objectif de loin. Il saute à la suite de la pièce sans aucune hésitation. Elle touche le sol avant lui qui a du mal à se rattraper, il chute lourdement sur les pavés. La hauteur cause une violente douleur mais rien de mortel. Sans un mot, l’apprenti remonte en haut du toit et tend la pièce à son maître.
-              On recommence, dit ce dernier.
Lifaen acquiesce, il se met en position et tente de nouveau sa chance. Il échoue. Comme les trente fois suivantes. A chaque fois, le jeune garçon remonte au toit et se remet en position. Il est couvert de blessures et de bleus en tout genre, sa cheville le fait boiter légèrement mais il tient, il continue. Un autre essai, un autre échec. La cheville de Lifaen émet un craquement sinistre et se tord dans un ange étrange. L’élève se tient la cheville en gémissant, il souffre.
La voix d’Ellun’dril s’élève, froide et dure. Un mot. Un ordre sans appel.
-              Recommence.
 
 
Changement de décor
 
Lifaen se tient au centre d’une clairière. Il est plus jeune, plus inexpérimenté. Cinquante mètres devant lui, il y a une cible. Enfin, cible est un bien grand mot, il s’agit d’une minuscule rondelle de bois de quelques centimètres de diamètre. Derrière lui, un homme, une ombre. Une certaine aura se dégage de lui, ça présence écrase tout mais pourtant il semble aussi volatile que l’air. Un mot pour le qualifier, libre. Un autre, ombre.
Ellun’dril, le légendaire assassin, s’exprime alors d’une voix claire, puissante, caressante.
 
- Bien. Mon cher Lifaen, voici l’exercice d’aujourd’hui. C’est simple, tu dois toucher la cible avec tes dagues.
- Et… si je la rate ? intervient l’élève.
- Tu recommences jusqu’à ce que tu réussisses.
 
La sentence tombe comme un couperet, froide, implacable. Le maître renchérit alors d’un ton sans appel.
 
- Tu ne mangeras pas, tu ne dormiras pas tant que tu n’auras pas touche cette cible. Je te donnerai le minimum en eau chaque jour.
- Chaque… Jour ? Répète Lifaen, pas sûr de vouloir comprendre.
- Oui. Même si cela doit durer jusqu’à ce que tu meures de faim, tu n’arrêteras pas sans avoir toucher la cible.
 
Avec de grands yeux, le jeune homme acquiesce. Il n’a pas le choix. Sans un mot de plus, il se positionne face à sa cible et lance la première dague.
 
Une semaine.
Cela fait une semaine que Lifaen lance sans relâche ses dagues de jets. Une semaine de torture intense, son organisme réclamant du sommeil, de la nourriture, une pause. Lorsqu’il a le malheur de ralentir le rythme ou de s’endormir les dagues de sont maître creusent un sillon sanglant dans son dos. Il est faible, sur le point de s’écrouler. A ce rythme, il mourra dans l’instant. Une brise serait capable de le renverser, sa vie ne tient plus qu’à un file. Et pourtant, il continue. Il lance ses dagues sans relâche, endurant la douleur sans un bruit, sans une plainte. Il est impressionnant de détermination. Son esprit n’est plus qu’une flèche de volonté pure, se détachant des besoins matériels. Il est plus mort que vivant, son corps est à l’agonie, réclame de l’attention, des soins.
La dame Sélène est à son zénith, sa douce lueur envahit la clairière. Lifaen lance.
 
Bruit sourd.
Dague qui s’enfonce.
 
Il a réussit. Le jeune homme contemple avec étonnement le manche de son arme qui dépasse de la rondelle de bois. Pendant un moment, il est là invincible, sa joie éclatant silencieusement.
Puis, il redevient humain.
 
Il s’évanouit.
 
Ellun’dril lui accorde quelques jours pour se reposer. C’est tout. C’est dur mais c’est ainsi.
Puis, revoilà l’élève et le maître dans la clairière. Une nouvelle rondelle de bois est au centre. Sans un mot, Lifaen se poste au même endroit, dans la même position. La voix de son maître, la légende vivante Ellun’dril, s’élève.
 
- On recommence, mais cette fois avec les yeux bandés.
 
 
Flash
Présent.
 
L'ex assassin secoua la tête et reprend le masque de son sourire, s'extirpant de ses sombres souvenirs. Il fixa le paysage légèrement boisé qui s'étendait autour de lui, formant un rideau sombre et mystérieux. C'était un miracle que des arbres aient réussi à survivre malgré l'absence du soleil.
C'était un miracle que le monde ait survécu, même.
Enfin, le jeune homme ne se faisait pas d'illusion. Andore se mourrait. Le temps leur était compté.
Pourtant, Lifaen en était curieusement détaché, leur quête ne l'intéressait guère. Il ne se voilait pas la face, il était plus un assassin qu'un apprenti de l'Ordre...
L'ex assassin secoua la tête, interrompant le fil de ses pensées et se refusant à s'étendre plus sur le sujet. Cherchant un distraction, il fixa de nouveau la forêt.
Et étouffa un juron.
Il aurait tout donné pour se trouver un ville, se mouvoir à nouveau parmi les ruelles sombres des bas quartiers et les toits pentus des habitations. En ville, il était sur son terrain, dans son domaine, il était le maître du jeu.
Mais pour l'instant, il allait continuer de suivre les apprentis de l'Ordre et il était peu probable que ces derniers décident de s'approcher d'une cité avant des lustres!
 
Avec un soupire, le jeune homme détourna son regard du petit bois, ses pensées tourbillonnantes semblant se matérialiser dans la buée que la fraîcheur de la nuit lui faisait exhaler.
Il était seul, une fois de plus.
Il se produisit alors une chose extraordinaire.
Une forme massive sortit des fourrés. Il s’agissait d’un Loup majestueux à la fourrure gris claire et aux grands yeux jaunes. Il s’approcha doucement de l’ex assassin, faisant jouer sa musculature de prédateur. Une fois arrivé à un mètre de Lifaen, ils se fixèrent dans les yeux.
Le jeune homme avait pris son regard de prédateur, son regard de panthère, ses yeux émeraude étincelaient.
Le fils de la Lune le fixait avec un mélange de curiosité et d’amusement, ses grands yeux jaunes clamaient sa ressemblance avec Lifaen.
Ils étaient deux prédateurs se jaugeant.
Alors, aussi extraordinaire que cela puisse paraitre, le Loup inclina légèrement la tête. L’ex assassin lui rendit son salut. Une lueur nouvelle brillait dans les yeux du Loup.
Le respect d’un prédateur à un autre.
Avec un sourire, Lifaen lui désigna instinctivement la place à côté de lui et le loup se mit nonchalamment en mouvement. Le canidé s’allongea à côté de Lifaen, son corps chauds plaqué contre celui du jeune homme. Il veillait avec lui.
 
Lifaen n’était plus seul.
 
 
Ezraël 
Tomber... La citadelle allait tomber. Tomber aux mains de l'ennemi, sans qu'il ne puisse rien faire. Elle allait s'écrouler, aussi sûrement que s'écroulerai un château de carte sur lequel on souffle. Emportant tout un passé avec elle. C'est là-bas qu'Ezraël avait vécu depuis sa naissance. C'est là-bas qu'il avait appris à marcher, à parler puis à se battre. C'est là-bas que se trouvait toute son enfance, et toute une partie de son adolescence, et bientôt il n'y aurait plus rien. Quand tout allait tomber sous le joug de l'empereur, seul la poussière subsistera en guise de souvenir. Haute perchée dans le ciel, la lune semblait se moquer d'eux, se riant de son blanc pâle, des querelles qui opposaient les vivants. À ses côtés les étoiles chatoyaient comme jamais, comme si elle furent heureuse de leurs triste sort. Les poings serrés, se mordant la lèvre inférieur, Ezraël marchait fièrement tête levé vers le firmament, une lueur de révolte illuminant le vert émeraude de ses yeux. De toute sa vie, jamais il n'avait autant haït le ciel. Alors que tout s'écroulait, les astres continuaient à briller indifférant de l'injustice qui régnait dans ce monde. En ce moment le ciel aurait du partager leurs tristesse et faire taire sa pâle lumière morbide. La pluie aurait du tomber sur eux, témoignant de sa compassion. Mais non.. Le ciel se fichait éperdument de leurs fortune. Et pourtant c'était pour l'illuminer que les chevaliers de feu se battait ! Enfin se sacrifier, aurait été le mot le plus exacte. Compte tenu de ce qui venait de se passer. Enfin qu'importe ! En ce moment Ezraël aurait voulu crier sa rage, se libérer de toute la frustration qu'il portait depuis leurs départ de la citadelle. Et surtout, plus qu'autre chose, faire marche arrière et se ruer à l'assaut des troupes de l'empereur. Venger la mort très prochaine de ses maîtres, venger la perte de leurs ultime bastion.. Et surtout se libérer de la frustraion. A chacun de ses pas, la fine lame de carbone qu'il portait dans son dos semblait vouloir lui rappeler sa présence. Comme témoignant son envie de mordre la chair, et de se repaître du sang de ses ennemis. Au fur et à mesure qu'ils continuaient leurs marche, les mains d'Ezraël se faisait de plus en plus crispé et parfois elles venaient effleurer l'extrémité de son épée, se glaçant au contact froid du métal. Retenant tant bien que mal son envie de découdre et son malaise actuel, Ezraël continua de marcher essayant de se distraire en écoutant le bruit régulier de ses bottes qui décollaient du sol dur, avant de s'y reposer mollement.
 
Puis enfin mettant fin à la longue marche, une caverne apparut, et les chevaliers allèrent s'y réfugier. N'écoutant la plaisanterie de Sémil que d'un oreille distraite Ezraël entra dans leurs refuge temporaire. Il rabattit sa capuche, libérant sa crinière écarlate qu'il secoua avec vigueur avant de jeter sa cape négligemment dans une des cavités de la grotte. Il fit de même avec son épée qui chuta sur la roche avec un bruit métallique, et se répercuta bruyamment dans toute la caverne. Ignorant les regards de reproche jetés par certains de ses compagnons, Ezraël se dirigea vers le fond de la caverne. Être avec ses compagnons autour du feu ne lui disait rien. De toutes façon qu'il soit avec eux, ou seul l'ambiance resterait la même, morose. Et c'était normal. Ils n'allaient pas tous danser et faire la fête le soir ou tout un pan entier de leurs passé s'écroulait. Non ce soir était le temps des larmes et du chagrin. Ce soir Ezraël porterait le deuil de ses maitres. Puis demain il continuerait à avancer, il se remettrait à sourire parce qu'il le faut, parce qu'il faut oublier et avancer, sinon on tombe. Mais bon tout ça sa serait demain.
 
Ezrael s'appuya négligemment sur une des parois rocheuses, devant lui seul le noir le plus complet était présent. D'un geste lent, sa main s'enfonça dans une des ses poches de sa tunique noir, de laquelle, elle ressortit une pierre de feu. Qu'il fit aussitôt sauter dans les airs à intervalle régulier, la rattrapant sans se manquer une seule fois, d'un geste élégant. Les traits de son visage étaient encore légèrement crispé de frustration. La jointure de ses doigts blanchissaient chaque fois un peu plus quand il refermait sa main sur le petit caillou, et des claquements sec de la langue se firent entendre. Se battre, se lamenter sur le sort des maîtres, Ezraël avait envie de tout faire à la fois. Le sang se mit à couler en lave brûlante dans ses veines, et son coeur à palpiter. Il se mordit les lèvres avec colère. Jusqu'à la il avait bien maintenu son envie d'en découdre, alors pourquoi ne ressortait elle que maintenant ? D'habitude il explosait immédiatement comme une bombe, peu habitué à contenir le flot d'émotion, mais la il l'avait retenu pendant trop longtemps.. Trop longtemps. Sans qu'il ne s'en rende compte tout de suite, ses ongles entraient dans sa chair. Le sang commençait à perler en petite gouttes rouges avant que la douleur ne se fasse ressentir. Lachant brutalement sa pierre, il secoua sa main en grognant. Puis il se pencha encore une fois avant de reprendre la pierre et de la fourrer dans sa tunique.
 
Se retournant il regarda le groupe que tous formaient. D'abord il y avait Sémil doyen du groupe, et celui que tous considérait comme chef, Ezraël y comprit. Certes il avait un certain dédain pour l'autorité, mais il éprouvait un respect pour cet homme qui du jour au lendemain portait le poids de toutes leurs vies, ainsi que celui de la réussite. Ca n'avait pas vraiment dut être facile, aussi pour cette raison il lui obéirait du mieux qu'il peut. Ensuite venait Gengis, qui avait exactement le même âge que Sémil. Stratège du groupe, il se révèlerait certainement très utile pour les batailles à venir. Même si Ezraël ne prenait généralement pas la peine de comprendre tout le concept d'une tactique, préférant s'en donner à coeur joie sur tout ce qui s'offrait à lui. Et puis après Gengis, il y avait Lifaën. Un peu trop mystérieux au gout d'Ezraël, celui-ci était sans aucun doute redoutable au combat, de plus il savait parfaitement détendre l'ambiance du groupe. Après à l'écart du groupe se trouvaient Flinn qui venaient de s'élancer dans le noir de la nuit et Kalaan seul dans son coin. Tout deux taciturnes et réservés, Ezraël ne les considérait pas comme la meilleur compagnie du monde. Bien qu'évidemment la vie de ses deux compagnons lui importaient beaucoup. Une silhouette se leva et marcha s'aidant d'un baton vers l'entrée de la grotte où se trouvait Kalaan. Ezraël identifia cette personne comme étant Frimain. Il ressentait une admiration pour le jeune homme, se battre alors qu'il était privé du sens considéré comme le plus important lors d'une bataille ! Mais malgré tout on pouvait sentir une force calme émaner du jeune aveugle, et aussi Ezraël trouvait sa présence plutôt rassurante. Et puis, il y avait Zéjaléa, une des rares femmes présente dans le groupe. Elle semblait plutôt fragile, mais étant une chevalier, il ne se doutait pas des capacités de la jeune femme.
 
Plus apaisé qu'il y a quelques minutes, Ezraël se dirigea de nouveau vers le feu, conservant cependant une mine sombre. Oui sourire c'était pour demain. Il se rassit devant l'âtre autour duquel ne figurait plus que Gengis, Eldan, Frimain et Zéjaléa. Sémil s'étant éloigné pour aller voir Kalaan. Et Lifaën était sorti bien avant eux, pour faire on ne savait trop quoi.
Devant les yeux d'Ezraël, les flammes dansaient allègrement, projetant leurs reflets sur ses cheveux écarlate qui semblèrent eux aussi en mouvement. Le jeune homme aurait apprécié que ses paupières se ferment d'elle même, mais le sommeil avait décidé de le bouder. Aussi profitant de la quiétude de ses propres sentiments, Ezraël laissa ses pensées vagabonder vers les souvenirs maintenant douloureux, de son ancien maître. Et surtout de la citadelle où il avait passé toute son enfance.
 
 
Louve 
Les cris, les larmes, le Feu, la fuite. Sa fuite. Maigre silhouette parmi l'épaisse poussière soulevée par la chute de la Citadelle, elle avançait. Déterminée. Plus que jamais. Son maître était mort, il ne reviendrait pas. Et pourtant, cela la laissait de marbre : Sylvain n'aurait sûrement pas voulu qu'elle pleure. Peut-être était-ce sa dernière volonté ? Autant s'y tenir, et rester droite. Ils avançaient, en colonne bien rangée, une quinzaine de survivants à vue de nez. Des apprentis ; aucun ne semblaient avoir plus d'une trentaine d'années, et certains n'étaient que de frêles adolescents, presque des enfants. Mais sur eux reposait désormais sa vie ; ainsi, elle leur ferait désormais confiance. Jusqu'à sa mort si il le fallait.
Aujourd'hui, le monde venait de sombrer. Encore un peu plus, plongeant lentement vers un gouffre qui s'annonçait, là, à quelques pas, gouffre qui montrait sa présence chaque jour. Abîme. Pourtant, eux avaient été choisi. Les élus. Ceux qui redonneraient le Soleil à cette Terre déchue. Ceux qui allaient sûrement mourir avant d'avoir accompli cette tâche ô combien malaisée. La lumière méritait-elle autant de sacrifice ?
Une question qui ne fallait bien sûr jamais poser.
 
Marchant en tête de la colonne, Sèmil, ce cher Sèmil. Celui que l'on pouvait qualifier de "doyen", celui qui avait décidé de prendre d'autorité la place de "guide" dans ce groupe on ne peut plus disparate. Certes, il avait pris les choses en main. Certes. Mais tout de même... On ne pouvait pas imposer à elle une puissance supérieur de seulement trois ans son aîné. C'était contre sa nature. Désormais, elle surveillerait le jeune adulte, prête à lui sauter dessus à la moindre faille. Car l'enjeu était bien trop important.
Sèmil ne devait pas faiblir.
 
Proche de lui, Gengis, ce que l'on pouvait appeler un tacticien. Toujours à l'affût, toujours prêt à donner son avis sur la question. L'un des plus ancien... Louve l'avait toujours écouté avec un grand sérieux ; même si elle préférait foncer dans le tas. Dans cette ouverture d'esprit, il en fallait bien un comme le jeune adulte. Cela en apportait grandement à la cohérence du groupe.
 
Kaalan ensuite, le masque typique de la froideur. Manchot. Ce qui pouvait l'handicaper lors des combats qu'ils auraient à mener, plus tard. Et si lui était handicapé, eux l'étaient par la même occasion. Louve espérait qu'il se donnerait au mieux. Epéïste, il était bien meilleur qu'elle. Mais une erreur était vite arrivée, et ils n'avaient pas besoin de cela.
 
Frimain marchait en queue de file, perdu dans ses pensées. Lui, bien qu'elle ne se l'avoierait jamais, elle l'admirait. Profondément. Il avait toujours était droit, calme, décidé à donner le meilleur de lui-même. Et cela, malgré sa cécité. Il méritait amplement sa place.
Certes, il n'était pas la meilleur lame du groupe, ni celui qui maniait le mieux sa Pierre de Feu ; et pourtant... il se donnait, voulant toujours apprendre plus, voulant toujours se donner à fond. Comme pour se faire pardonner... Il l'était déjà pour elle.
 
Flinn. Quelque chose d'étrange que lui : taciturne, peu sociable. Elle l'appréciait pourtant. Pour son style de combat particulièrement, pour toutes ces autres choses aussi. Cet homme était l'exemple même de ce qu'elle aurait aimé être. Et elle sentait qu'elle s'y approchait. petit à petit. Mais enfin...
 
Elle n'eut pas le temps de s'attarder sur les autres apprentis. Sèmil venait de commander une halte...
Commander une halte... Bien sûr...
 
 
Sèmil 
Sèmil fut déçu, mais cela ne le surprit pas le moins du monde. Au moins aurait-il essayer. Il retourna près du feu, abandonnant Kaalan aux ombres froides qu'il semblait tant affectionner. Le jeune homme s'était heurté à un refus catégorique de tout contact sociale. Cela ne l'avait pas étonné outre mesure ; il s'y était attendu. Sèmil avait juste espéré pouvoir brisé cette carapace de glace que son compagnon s'était édifié, à la faveur du drame qui venait de bouleverser leur vie à tous. Mais il s'était trompé : Kaalan était encore plus renfermé qu'avant, encore plus froid. Plutôt que de s'ouvrir afin que l'amitié ne le réchauffe... Sèmil n'avait pas insisté. Essayer de franchir cette gangue ne servirait à rien, il devait attendre qu'elle ne se brise seule. Sinon, elle ne ferait que croître plus encore, telle un organisme parasite qui finirait par l'étouffer. C'était à Kaalan d'accepter que le monde ne le touche, et pas au au monde de forcer ses barrières. Alors, plutôt que de faire preuve d'une persévérance inutile, il l'avait laissé seul. Après tout, chacun avait sa manière de se protéger. Certains, comme lui, s'emplissaient du monde pour s'affranchir de la douleur, et d'autres eux, comme l’apprenti manchot, s'y fermaient pour mieux panser leurs plaies. Et au fond, les deux solutions n'en étaient pas : Andore était corrosive, et l'enfermement oppressant. Il n'y avait pas de bien être durable, en cette terre mourante. Juste une agonie perpétuelle, pour tous.
La souffrance de vivre. L'existence était une douleur en elle même.
Le jeune homme se posa sur une pierre plate.
Les flammes dansaient dans l'âtre, gracieuses, flamboyantes. Elles s'élevaient, retombaient ; enflaient puis mourraient. De jaune à orange, puis d'orange à rouge, se perdant dans l'air en étincelles mouvantes. Le rythme était effréné, insoutenable, et pourtant, le feu ne perdait pas de sa vivacité ; non, il gardait la cadence. Il était infatigable, et les ondulations fascinantes de sa danse captèrent le regard de Sèmil. il resta longtemps envouté, comme emporté dans la chorégraphie spontané des flammes, comme espérant pouvoir la suivre de ses seuls yeux. Son âme s'y perdit, et rejoignit les attrayantes acrobates, ces valseuses solitaires qui n'attendaient qu'un cavalier. Pendant de longues minutes, le monde se résuma à l'âtre, à cette scène où dansaient des nymphes incendiaires, dryades enflammées aux mouvements éoliens et aux courbes élégantes. Magnifiques et brulantes, belles et dangereuses. Des anges splendides, échappées d'un pierre volcanique, des anges issues des profondeurs magmatiques de la Terre. Si la vie s'était résumée à une danse... Une danse avec des flammes... Cela aurait été si simple. Il aurait suffit de relâcher son corps, de laisser le rythme primaire l'envahir, puis de rejoindre les autres sans soucis, sans responsabilités. Des étoiles sans formes qui n'auraient jamais à mener de batailles, à défendre de peuple ou à perpétuer un Ordre. Seulement des étoiles... Et pas de préoccupation. Aucune douleur, aucune souffrance. Une existence éphémère et heureuse. Une étincelle parmi tant d'autres, qui sauterait de flammes en flammes.
Sèmil s'arracha à sa transe. Il sentit une étrange sensation se retirer du ses muscles ; faite de nuages cotonneux qui se glissaient de nouveau dans le ciel. Son regard se fit plus clair. Il n'avait pas remarquer les brumes dont les volutes l'avaient traîner dans un rêve... Étais-ce cela, la faiblesse ? Se laisser emporté par un élément, puis sombrer dans d'oniriques pensées, en relâchant son attention ? Étais-ce cette délicieuse inconscience ? Étais-ce cette innocence ingénue, cette croyance stupide en un songe éveillé ? Si seulement il avait pu se la permette... Si seulement Andore pouvait encore rêver...
Tout d'un coup, cela lui vint. Plus que le printemps, plus que le soleil. Plus que les fragrances florales, plus que la paix et l'harmonie. Il voulait apporter autre chose au monde. Quelque chose qui lui faisait défaut, depuis bien des éternités, depuis que l'Empereur était monté sur le trône. Quelque chose qu'enfant, il n'avait pas sut savourer, mais qui désormais, lui parraissait capitale. Une chose dont il venait de saisir la porté.
 
-Je veux retrouver nos rêves. Lâcha t'il au cercle d'apprentis. Je veux que nos descendants puissent rêver comme l'ont fait nos ancêtres. Pas parce-que le Soleil brille dans le ciel, ou que le printemps embaume l'air... Mais parce-qu'ils pourront se permettre de s'assoir, d'observer l'herbe, et de retrouver l’entièreté de leur nature. De redevenir des humains entier, à l'âme capable de s'envoler ; à l'âme pure et candide. Je veux leur apporter le rêve.
Il releva la tête, de ses mains croisés, et redressa son dos voûtés. Ses yeux rencontrèrent ceux aveugles de Frimain. Les deux prunelles bleus le transpercèrent, éclair d'azur dans lesquels il crut reconnaître un souvenir oublié et céleste... Une phrase lui vint, sans qu'il sache où elle prenait ses racines. Les mots fleurirent surs ses lèvres.
L'espoir ne meurt jamais.
Un étrange sentiment le traversa, mélange de compréhension et de plénitude. Pourquoi ces mots lui faisaient-ils tant de bien ? Pourquoi le regard de Frimain était-il si lucide ? Étais-ce car la cécité n'avait pas touché son âme... Et que le miroir de ses yeux pouvait encore en renvoyer le reflet ? Pouvait-on lire dans des iris aveugles ?
Nous pouvons réussir, car nous incarnons l'espoir. Notre force ne peut mourir. Les fleurs fanent et les pierres se font poussières, mais le feu brulent toujours aux confins de la Terre. Si nous sommes tous des étincelles, si nous portons tous une flamme ou ses prémices en nous, alors notre incendie s'étendra sur Andore en y brulant la corruption. Et sans les ténèbres pour masquer le le ciel, sans les ombres pour occulter la beauté de ce monde... Sans tyran pour nous soumettre...
Une joie sauvage gonfla son cœur. Ses paroles furent vibrantes ; presque un rugissement de soutient à tout les autres apprentis, une vague de chaleur irradiée par des mots qui ne souffraient d'aucun manque de foi. Il croyait en leur victoire. Il croyait en chacun d'eux.
Nous allons rêver un monde nouveau, et l'édifier sur les cendres de l'ancien.
 
 
Ezraël 
Ses yeux se perdant dans le feu crépitant, son visage teinté d'orange, Ezraël n'était plus là. Il se trouvait à présent dans une des salles de la citadelle, une épée en bois dans ses mains d'enfants. En train de s'acharner sur un mannequin en mousse, son maître souriant lui prodiguait des conseils. Changement de tableau. Toujours dans la même salle, cette fois il était assis en tailleur sur le sol, ses yeux verts brillants d'admiration, devant des flammes que faisait jaillir le même maître. Ezraël cligna des yeux, retournant dans le présent. Il observa un long moment les ombres mouvantes que les flammes projetaient sur la paroi de pierre, avant de porter son attention une seconde sur le récit conté par Gengis. Un guerrier sans tête. Comme c'était glauque. Le bizarre tableau d'un homme en armure sans aucun visage en train de se battre lui donna envie de rire l'espace d'une seconde. Mais le poids douloureux des souvenirs lui fit bien vite passer l'envie de rire, et il reprit sans tarder un air sérieux.
Dans le silence nocturne seulement brisé par le crépitement des flammes et la voix de Gengis, l'ambiance semblait bien morose. Et en un sens c'était assez agréable. Cette nuit serait l'une des rares ou Ezraël prenait bien le temps de penser, de méditer. Les flammes devant lui, semblaient attirer son regard, comme un souris est attiré par du fromage. Et ses pensées voguaient encore une fois, inexorablement sur les moments heureux de son passé.
Ses yeux se perdant encore une fois dans les flammes, on put les sentir devenir de plus en plus éloignés. Les mots de Gengis se firent lointain, sonnant presque comme une douce litanie. Dans l'ambiance presque religieuse de la nuit, Ezraël se remémora touts ses souvenir, les paupières mi-closes. Dans les flammes rougeoyante qui s'élevaient en longues languettes embrasées, il laissait son passé se faire consumer. Toutes ses mémoires, tout ses souvenirs, tout son passé, il les enterrerait ce soir. Cette nuit il se rappellerait une dernière, une ultime fois de son passé, avant d'avancer, d'avancer avec chacun de ses camarades sans se retourner. Ezraël ferma complètement les yeux, les paroles de Gengis sonnait comme celle d'un prêtre. Et dans le crépitement des flammes, il vint poser ses souvenirs, son passé, ses mémoires. Bientôt elles se transformeraient en cendres, et vogueraient au gré du vent pour aller rejoindre les vestiges de leurs bastion tombé. D'infime secondes, de longues minutes défilèrent, tandis que tout s'embrasait. Puis lentement, ses paupières se rouvrirent, ses yeux légèrement humides il porta sa main à son coeur. Prononçant silencieusement le nom de son maitre pour la dernière fois, il le remercia toujours sans dire aucun mot. Avant de porter cette même main au dessus du feu palpitant, laissant une flamme brûlante caresser son échine et de fermer les yeux prononçant à voix basse « Adieu » .
Ezraël laissa ses paupières se rouvrirent doucement et les éclats de voix de Gengis se firent de suite plus fort, plus réel. Revenant dans l'instant présent, laissant son passé en proie aux flammes, il reprit soudainement conscient de la présence de chacun de ses camarades. Sémil était revenu parmis eux, il semblait absorbé dans ses pensées. Puis il lâcha d'une voix soudaine :
 
- Je veux retrouver nos rêves, Je veux que nos descendants puissent rêver comme l'ont fait nos ancêtres. Pas parce-que le Soleil brille dans le ciel, ou que le printemps embaume l'air... Mais parce-qu'ils pourront se permettre de s'assoir, d'observer l'herbe, et de retrouver l’entièreté de leur nature. De redevenir des humains entier, à l'âme capable de s'envoler ; à l'âme pure et candide. Je veux leur apporter le rêve.
 
Sémil releva la tête, tandis que Frimain prenait la parole :
 
 
- L'espoir ne meurt jamais.
 
Cette phrase, si courte fut-elle, Ezraël le savait elle saurait donner confiance à chacun de ses camarades. Et Sémil rajouta :
 
- Nous pouvons réussir, car nous incarnons l'espoir. Notre force ne peut mourir. Les fleurs fanent et les pierres se font poussières, mais le feu brulent toujours aux confins de la Terre. Si nous sommes tous des étincelles, si nous portons tous une flamme ou ses prémices en nous, alors notre incendie s'étendra sur Andore en y brulant la corruption. Et sans les ténèbres pour masquer le le ciel, sans les ombres pour occulter la beauté de ce monde... Sans tyran pour nous soumettre...
 
Un sourire vint se former sur les lèvres d'Ezraël et il sentit son coeur se gonfler de fierté. Pour lui l'heure des pleurs était achevé. Maintenant il fallait avancer et comme l'avait dit Sémil, brûlait la corruption. Purifier Andore de la souillure que lui avait faites l'empereur, et venger par le sang et le fer, la mort de milliers d'innocent. Protéger par son épée, la précieuse vie de chacun de ses camarades et s'élever comme le fer de lance contre les forces maléfiques. Maintenant il faudrait se jeter corps et âme dans leurs long périple sans jamais regarder derrière. Oui Andore les appelait, Andore les suppliait.
Et Ezraël était prêt. Prêt à se battre pour ses camarades dont la vie lui était si chère. Prêt répandre la mort, répandre les flammes et répandre sa colère en un torrent de sang. Pour un avenir radieux, pour le soleil, tous se battrait avec ardeur, et Ezraël sentit un sourire optimiste s'épanouir sur ses lèvres. Tandis que d'un ton enjoué il s'adressait à Sémil.
 
Tu sais Sémil... On brûlerait plus facilement la corruption si tu savais maîtriser ta pierre !
 
 
Oui, en fait sourire et rire c'était pour maintenant. Se murer dans la tristesse plus longtemps était inutile. Maintenant il fallait avancer. Il fallait vivre.
  
  
Frimain 
- Je veux retrouver nos rêves. Je veux que nos descendants puissent rêver comme l'ont fait nos ancêtres. Pas parce-que le Soleil brille dans le ciel, ou que le printemps embaume l'air... Mais parce-qu'ils pourront se permettre de s'assoir, d'observer l'herbe, et de retrouver l’entièreté de leur nature. De redevenir des humains entier, à l'âme capable de s'envoler ; à l'âme pure et candide. Je veux leur apporter le rêve. Sèmil. Un flot de pensées qui venait de se libérer. Libre, volatile, empreint de cette vérité si souvent oubliée. Un rêve... Quelque chose qui s'écoulait dans leurs veines, dans leurs sangs mêlés. Autrefois. Un souvenir enfouis, mais pourtant bien présents dans cet esprit que cet Andore contemporain avait atrophié, avait réduit à néant. Sans aucun scrupule quelconque.
- L'espoir ne meurt jamais.
Un sentiment de déjà-vu, un sentiment qui venait d'au-delà les tripes... Ses mains tremblèrent. Imperceptiblement peut-être, mais elles tremblèrent. Et pourtant... Un sentiment de plénitude l'envahit, un sentiment...
-Nous pouvons réussir, car nous incarnons l'espoir. Notre force ne peut mourir. Les fleurs fanent et les pierres se font poussières, mais le feu brulent toujours aux confins de la Terre. Si nous sommes tous des étincelles, si nous portons tous une flamme ou ses prémices en nous, alors notre incendie s'étendra sur Andore en y brulant la corruption. Et sans les ténèbres pour masquer le le ciel, sans les ombres pour occulter la beauté de ce monde... Sans tyran pour nous soumettre...
L'eau éteint les flammes ; l'eau pourra causer leurs pertes, leurs pertes à tous. Mais cela, il ne pouvait se l'avouer, pas à cet instant, pas à cet instant précis. La flamme de la ferveur de Sèmil les enveloppait tous, tous autant qu'ils étaient. Certes, le groupe qui se serait voulu uni n'existait pas pour l'instant, mais cela viendrait, cela viendrait avec le temps.
Andore les appelait à l'ultime bataille, Andore voulait sentir le Sang du traître abreuver sa Terre.
- Nous allons rêver un monde nouveau, et l'édifier sur les cendres de l'ancien.
Puis tel le Phénix, il renaîtrait. Tel le Phénix...
- Tu sais Sémil.. On brûlerait plus facilement la corruption si tu savais maîtriser ta pierre !
Frimain retint avec peine un sourire amusé. Ezraël...
L'heure n'était plus aux pleurs.
 
 
Eldän 
-Je veux retrouver nos rêves. Je veux que nos descendants puissent rêver comme l'ont fait nos ancêtres. Pas parce-que le Soleil brille dans le ciel, ou que le printemps embaume l'air... Mais parce-qu'ils pourront se permettre de s'assoir, d'observer l'herbe, et de retrouver l’entièreté de leur nature. De redevenir des humains entier, à l'âme capable de s'envoler ; à l'âme pure et candide. Je veux leur apporter le rêve.  
L'exlamation soudaine de Sémil, transperçant le silence tira Eldän de sa torpeur.
 
-L'espoir ne meurt jamais.
 
Eldän retint un sourire ironique devant cette phrase. L'espoir ? Il n'était pas mort mais avait largement diminué, rétréci, s'était refermer sur lui-même jusqu'à former qu'une chimère en laquelle peu de personne croyait encore. L'espoir avait fuit ce monde depuis bien longtemps et n'en subsistait encore que quelques lambeaux se dissimulant ça et là dans le coeur de quelques personnes.
Eux. Certains apprentis, pas tous.
Pas Eldän. L'espoir ne l'animait pas dans cette quête désespérée voué à l'échec. Leur but n'était pour lui qu'une raison de vivre, le moyen de donner un sens à la vie. Mais il n'abandonnerait pas. Jamais. Car avant tout ils étaient un groupe et si un seul ne faisait pas tout pour les autres, pour ce monde, alors l'union de leurs forces se désagrègerait.
L'espoir ne représentait rien pour lui - même si ça ne l'empéchait pas de vivre gaiement - mais, si pour les autres l'espoir existait, alors il devait tout faire pour que ils continuent d'y croire. Et surtout ne pas leur exposer son point de vue afin de ne pas ternir celui de Sémil et les démoraliser.
 
-Nous pouvons réussir, car nous incarnons l'espoir. Notre force ne peut mourir. Les fleurs fanent et les pierres se font poussières, mais le feu brulent toujours aux confins de la Terre. Si nous sommes tous des étincelles, si nous portons tous une flamme ou ses prémices en nous, alors notre incendie s'étendra sur Andore en y brulant la corruption. Et sans les ténèbres pour masquer le le ciel, sans les ombres pour occulter la beauté de ce monde... Sans tyran pour nous soumettre...
 
Encore une déclaration de Sémil visant à remonter le moral des apprentis. Le doyen savait lacher les mots justes et plusieurs regards brillèrent d'une force nouvelle dans la pénombre de la grotte.
Une plaisanterie fusa, comme pour montrer que l'espoir était de nouveau de mise:
- Tu sais Sémil.. On brûlerait plus facilement la corruption si tu savais maîtriser ta pierre !
Ezraël. Perpétuellement aux extrèmes de ses émotions. Un moment dans une colère extraordinaire et un autre joyeux à l'extrème. Le jeune homme aux cheveux roux était exubérant et hyperactif dans toute les situations. Ça en devenait parfois fatiguant mais Eldän l' appréciait pour ça.
 
La fatigue commença à peser sur ses épaules. Il était temps de dormir. Le lendemain allait être difficile.
 
 
Flinn 
Flinn rentra de sa chasse plus vite que prévu. Et pour cause : il n'y avait aucun gibier dans les environs. Pas même la moindre piste d'animal à suivre... Rien. Le sol rocheux et poussiéreux de la région était particulièrement exempt de traces de passage, comme figé, immuable à travers les siècles. Même si la végétation était, par un miracle inconnu, suffisamment présente pour permettre la vie d'animaux, il semblait que les bosquets alentours étaient particulièrement dépourvus d'habitants, tout-à-fait déserts. Enfin, non, pas tout-à-fait. Flinn avait repéré les discrètes traces d'un Loup. Un fils de la Lune, de plus d'un demi quintal à en juger par les empreintes. Mais il ne s'y était pas attardé, par un étrange sentiment de... Il ne saurait dire de quoi, mais le fait était qu'il n'avait pas envie de chasser ce noble animal qui, selon toute probabilité, ne serait pas agressif. Non, ce n'était même pas une probabilité, c'était une certitude. Une certitude que le vent lui avait soufflé au creux de l'oreille et qui s'était glissée jusqu'à son cœur. Il n'y avait qu'un Loup pour vaincre comme sa la froideur méthodique et implacable, et surtout impitoyable, de sa chasse. Il ne fallait pas déranger l'animal, mais plutôt le respecter.  
Etant donnée l'absence totale de tout indice concernant une quelconque autre présence animale, le jeune chasseur rentrait auprès de ses compagnons, dans la caverne. Cette promenade avait été suffisante, il était temps de... Bah, il ne savait pas de quoi il était temps, mais ce n'était pas un problème. Il le saurait bien assez tôt. Arrivé près de l'entrée de la cachette, les paroles de Sèmil montèrent jusqu'à lui. Il avait l'air de terminer un discours important. Il parlait des raisons de cette quête, et de la force des Chevaliers.
 
- L'espoir ne meurt jamais.
 
C'était une belle phrase, et même si Flinn était devenu totalement indifférent, étranger, insensible à toute notion d'espoir, il savait que l'absurdité de cette phrase était entièrement effacée par sa force, et par la force qu'elle donnait au groupe. Sèmil était vraiment un bon meneur. Flinn s'adossa à la paroi rocheuse près de l'entrée et attendit en écoutant la fin du discours.
 
- Nous pouvons réussir, car nous incarnons l'espoir. Notre force ne peut mourir. Les fleurs fanent et les pierres se font poussières, mais le feu brulent toujours aux confins de la Terre. Si nous sommes tous des étincelles, si nous portons tous une flamme ou ses prémices en nous, alors notre incendie s'étendra sur Andore en y brulant la corruption. Et sans les ténèbres pour masquer le le ciel, sans les ombres pour occulter la beauté de ce monde... Sans tyran pour nous soumettre...
 
Leur Force. Voilà qui était très bien parlé, voilà qui rendrait le groupe fort. Oui, à cet instant Flinn savait que tous les apprentis étaient plus forts et motivés que jamais. Même lui se sentait invincible maintenant, inarrêtable. En cet instant, le groupe était devenu un brasier, dont le regard brûlant était fixé sur leur objectif, certes si loin, si invraisemblable, mais... Rien ne semblait plus en mesure de se dresser devant eux et de les empêcher de l'atteindre.
 
- Nous allons rêver un monde nouveau, et l'édifier sur les cendres de l'ancien.
 
Encore une très belle phrase. Un monde nouveau. Mais, cela manquait de quelque chose...
 
- Tu sais, Sèmil, on brûlerait mieux la corruption si tu savais mieux maîtriser ta pierre de Feu !
 
La remarque d'Ezraël apportait ce qu'il manquait. L'humour, le ton léger, le rire qui était une force, dont Flinn manquait mais dont le groupe aurait grand besoin. Cependant, il manquait toujours quelque chose... Il allait devoir l'apporter, maintenant. Même s'il ternissait la bonne humeur lancée par Ezraël, il était indispensable de corriger cette erreur de Sèmil. Flinn s'avança dans la grotte, et parla tout en se rapprochant des flammes au centre.
 
- Il y a une différence énorme entre rêver sa vie et vivre ses rêves. "Nous allons rêver un monde nouveau" ? C'est bien, ça.
 
Mais il ne suffit pas de le rêver. Il faut le construire. Et pour cela il faut se battre. Alors, pour ce monde nouveau, quel que soit l'obstacle, nous le franchirons. Quel que soit l'adversaire, nous l'écraserons. Car nous allons vivre des rêves. Et en rêve, on peut tout imaginer. Il n'y a plus de limites. Nous devons donc faire voler en éclat les limites, pour vivre nos rêves. Et pour cela, il n'y a pas de secret. Il va falloir se battre.
 
Il avait prononcé cette dernière phrase en tendant son poing au-dessus du feu. Flinn ne supportait pas les faibles, mais le discours de son aîné venait de lui faire comprendre une chose importante. Il ne suffisait pas de se contenter des les mépriser. Il fallait aussi les rendre forts. Et il pouvait toujours participer à cela de cette façon. Ces quelques phrases ne changeraient pas le fond du problème, et les faibles ne deviendraient Forts qu'en le devenant au fond d'eux-mêmes. Mais si cela pouvait effacer leurs faiblesses, pourquoi s'en priver ?
 
Malgré les flammes qui se reflétaient dans son regard, le fond de ses yeux était toujours aussi froid. "Les yeux sont les fenêtres de l'âme", avait un jour dit un philosophe inspiré d'Andore, aujourd'hui oublié. Mais si l'âme de Flinn persistait à donner ce ton glacial à son regard, à l'extérieur, c'étaient les flammes de l'âtre, les flammes du groupe qui brûlaient sur ses iris, comme des volets à ces fenêtres. Il avait voulu faire prendre conscience de la réalité aux autres apprentis, mais après la première phrase, les mots étaient sortis d'eux-mêmes comme une force qui n'attendait que des Chevaliers qui en avaient besoin pour se révéler à eux. Maintenant, c'était une certitude. Ils étaient Forts.
 
Le regard de Flinn parcourut le groupe rapidement, évitant imperceptiblement ceux de Zejalèa et d'Eileen. Mais il ne put éviter les immenses yeux de Louve. Et ces yeux qui plongeaient dans les siens - ou était-ce lui qui plongeait ? - lui firent l'effet d'un coup de poignard. Son passé remonta à la surface et balaya sa force comme une vague invincible. Flinn s'assit à l'écart dans un coin de la grotte. Finalement, ce n'était plus une certitude. Sa force était devenue plus que jamais un doute pâle tandis que les regrets et les tourments s'emparaient de lui comme un vent glacial, tourbillonnant dans son cœur. Une unique larme perla au coin de son œil sans qu'il ne tente de la retenir. Flinn n'était plus là. Il se débattait au fond de lui-même. N'y tenant plus, il se leva et ressortit de la cavité rocheuse. Une fois au dehors, il entreprit le seul exercice qui lui permettait de se soustraire à l'emprise de son passé. Lentement, il se mit en garde, sa respiration devint plus régulière, profonde et calme. Il déplaça ses appuis avec une lenteur incroyable, et une fois entièrement en position, sa concentration était enfin totale. Chaque articulation de son corps étant sous son contrôle précis, il expira longuement. Inspira profondément.
Souffla d'un coup.
Son poing tendu fendit l'air dans le même temps, avec un sifflement léger, mais acéré. Il était prêt à s'entraîner efficacement. Et continua un bon moment, sous le regard d'une Lune laiteuse et noble, Forte.
Comme lui.
Il était Fort.
 
 
Arl 
Arl courrait à couvert en direction du campement de l'Ordre. Il devait y arriver, et vite. Il avait du se séparer de l'homme qu'il avait rencontré deux jours auparavant, pour des raisons évidentes.
Deux hommes armés ne passent pas inaperçus, ils n'empruntaient pas le même chemin, et, la plus importante, Arl aimait la solitude.
Un plan de la région était installé au fond de sa sacoche de toile, mais il n'avait aucune raison de s'en servir. De un, l'itinéraire de l'Ordre était évident: il s'agissait d'apprentis, qui préfèreraient donc la guérilla que le combat ouvert, ce qui incluait un chemin essentiellement constitué de falaises, montagnes et forêts, pour les peus qu'il en restaient. Ils éviteraient les camps impériaux de Sroën et d'Araklan, dont les sentinelles pouvaient surveiller un terrain de dix-huit hectares. Enfin, ils utilisaient des pierres de feu, et devaient donc éviter les régions trop humides. Cela ne laissait que peu de possibilités.
Cela allait leur coûter la vie.
De deux, ils allumaient stupidement des feux de camp, ce qui revenait à peu près à appeler les hommes de l'empereur, en agitant des pancartes et en se dessinant des cibles sur le ventre.
Il avait fallu dix minutes, avec ces informations et l'aide de Moon pour localiser le groupe.
Il courrait de plus en plus vite, lui d'habitude si calme, avec une énergie hystérique. Combien lui restait-il de temps ? Il était à pied, et eux à cheval...
La douleur allait le tuer s'il n'atteignait pas le camp. Les deux flèches qui lui traversaient la jambe et l'épaule, l'empêchaient de réfléchir, mais il savait trois choses.
D'abord, l'Ordre était d'hors et déjà connu et pourchassé. Ensuite, les hommes qui les traquaient étaient sûrs d'eux, ce qui expliquaient qu'ils laissent pour mort un homme sans l'avoir touché à un point vital. Enfin, que ces hommes étainet des imbéciles, pour la raison précédente et parce qu'ils empruntaient un itinéraire deux fois trop longs et qu'ils s'autorisaient des pauses.
Arl se mit à tousser...
De la fumée ! Le camp était proche.
A peine eût-il eu cette pensée qu'il s'effondra dans la poussière. C'était trop bête...
Il allait mourir sans même avoir aidé l'Ordre.
Il perdit connaissance.
 
Moon sentit la conscience de son ami s'évanouirent dans le vide. Il fondit en piqué vers le corps, le regarda attentivement, puis s'envola à nouveau, et se dirigea vers les flammes.
Là, des hommes et des femmes (il n'arrivait pas encore à faire la différence. Comment les humains faisaient-ils ? Au moins, avec un geai, on peut facilement connaître le mâle et la femelle. Arl disait le contraire... Il n'arrivait pas à comprendre pourquoi.) discutaient autour d'un feu.
Les idiots... C'est ça le problème des humains. Aucun instinct, incapables de comprendre quand le danger arrive...
Moon examina le groupe. Il lui fallait une personne psychologiquement proche d'Arl, ou il ne pourrait pas établir le contact. Les humains sont si superficiels. Pour eux, ils sont les seuls êtres pensants, du coup ils ne cherchent même pas à savoir s'il y en a d'autres.
Ils s'enferment des des idées préconçues et ne voient pas plus loin que le bout de leur nez en se persuadant que le monde est à eux.
Il choisit d'abord celui qui semblait être le mâle dominant, puis il se posa sur son bras et se concentra sur les images des cavaliers de l'Empereur qui marchaient vers eux, et sur celle d'Arl, inconscient à quelques centaines de mètres de là.
Peine perdue... L'homme lui caressa les ailes d'un air distrait.
Il réessaya avec quatre autres (dont un qui essaya de l'embrocher pour le faire cuire) avant de se poser sur l'épaule d'un(e) humain(e) à la peau très blanche, plutôt petit(e), qui avait des yeux bleux et des cheveux noirs.
Moon lui envoya les deux images, et elle (il semblait qu'il s'agissait d'une fille, au son de sa voix) se leva pour alerter les autres.
 
 
Lifaen 
Lifaen fixait les fourrés avec un regard rêveur, absent. Aucun bruit ne venait troubler le silence nocturne et la lune illuminait agréablement la scène. La fraicheur de la nuit était agréablement compensée par le compagnon lupin du jeune homme, la chaleur naturelle du loup se transmettant à l’ex assassin. Un miracle avait beau avoir permis à un bois de subsister en ces lieux, la vie, animale comme humaine, n’avait pas survécu aux arides conditions de vie. Pourtant, le chasseur de la Lune était venu, malgré l’absence de proies pour le sustenter, le loup avait rejoint l’ex assassin. Ce loup… Ce n’était pas la première fois que Lifaen le voyait et certainement pas la dernière. Les deux êtres étaient liés, leurs routes s’emmêlaient inextricablement. C’était là une singulière histoire que celle de leur affection.
 
Passé.
 
Il y a de cela une dizaine d’année, le jeune homme était alors un adolescent et déjà un assassin accompli, ces deux êtres singuliers s’étaient rencontrés. A cette époque et depuis quelques temps déjà, l’ex assassin s’était détaché de son maître, effectuant la plupart de ses contrats en solo. Le jeune homme était un être solitaire, un prédateur que l’on surnommait déjà "la Panthère" ou encore "l’Ombre sanglante". La solitude avait toujours été le lot de Lifaen qui s’en accommodait fort bien. Malgré toutes les apparences et les masques qu’il se donnait, il était et resterai à jamais un être solitaire, une ombre se fondant dans la masse, ce qui convenait parfaitement à son métier, à son être tout entier.
Il y a donc une dizaine d’année, Lifaen, au fil de ses pérégrinations sans but précis, s’était retrouvé en plein cœur d’Andore, là où la vie animale était encore foisonnante et plus ou moins pure. Une immense forêt s’étendait devant le jeune homme qui, mût par son fidèle instinct, s’y était enfoncé sans crainte. Après quelques jours de marche placés sous le joug d’un étrange sentiment qui le poussait à aller de l’avant, l’assassin trouva ce qui faisait hurler son être tout entier.
Passé et présent se rejoignant étrangement, il faisait nuit à ce moment là. Les arbres formant une barrière à la lumière de la lune, l’assassin avançait dans l’obscurité, même si cette dernière ne l’incommodait en aucune façon. Le jeune homme n’avançait pas au hasard, il était guidé par une lumière, un éclat au loin qui l’intriguait tel une flamme attire un papillon.
Il découvrit avec surprise que cette lumière intrigante n’était autre que celle de la Lune, majestueux astre du ciel nocturne. En effet, les arbres avaient brusquement cessé leur écrasante progression et s’ouvraient sur une petite clairière, ilot de platitude dans cette sylve agressive. Lifaen était à un point de la forêt ou peu d’animaux vivaient encore, seul de petits mammifères avaient survécu dans cette partie. La clairière en elle-même semblait irréelle, tout droit sortie du monde onirique. L’herbe légèrement bleutée s’agitait légèrement sous une brise inexistante, donnant l’illusion d’une mer agitée de soubresauts. Quelques rochers émergeaient de cet océan herbeux, s’élevant à une hauteur peu élevée. De rares fleurs venaient égailler la monotonie du sol, véritables feux d’artifices colorés semblant capter la lumière sélène pour magnifier leur existence. Plus loin s’étendait un petit lac d’une dizaine de mètres de diamètre tout au plus. C’était de là que venait la lumière aveuglante, de l’intérieur même de cette étendue d’eau. En s’approchant, l’assassin découvrit la source de cet éclat. Le fond du lac était tout bonnement tapissé de cristaux inconnus, sûrement formés par les nombreuses catastrophes ayant secouées la région, qui reflétaient avec une myriade de rayons la lumière de la Dame Sélène.
Malgré la beauté de cette vision, quelque chose clochait. En y regardant de plus près, Lifaen remarque que le reflet de la lune n’était pas d’un blanc immaculé mais souillé par des trainées rouges. Du sang.
A cette vision, le jeune homme frémit et sa poitrine se contracta alors que sa maladie se réveillait. D’une geste fluide, il sortit un flacon de sang et le vida d’un trait avec de petits spasmes extatiques. Les idées parfaitement claires et fluides grâce à la consommation de sang, l’assassin observa les alentours pour connaitre l’origine de la souillure de l’eau. Un long gémissement l’informa de la localisation de ce qu’il cherchait, il s’agissait visiblement d’un animal, certainement blessé. Sans aucune crainte, le jeune homme s’approche de la forme qu’il avait repérée.
Un chasseur Sélène, fils de la Lune. Il y avait là un loup, visiblement d’un âge moyen, couché sur le sol. Sa respiration était laborieuse et son flanc se soulevait avec difficulté. Un léger filet de sang coulait depuis la pointe de son museau et une plaie récente ornait le flanc du canidé. Ce dernier leva ses yeux jaunes vers la sylve du regard de Lifaen. Les yeux du loup reflétaient un éclat étrange, mystique. En un instant, les deux êtres comprirent qu’ils étaient liés.
Il s’agissait plus d’une impression qu’autre chose, de quelque chose qui, dans la tempête des pensées de Lifaen, se démarquait du reste. Ils étaient étrangement semblables, tous les deux des prédateurs, tous les deux des solitaires… Car oui, il apparaissait très clairement que l’être lupin n’appartenait à aucune meute, ce qui était fort étrange pour un chasseur de la Dame Sélène. Mais après tout, Lifaen n’était-il pas semblable ? Dans un monde ou tous se regroupaient par divers moyens, (guildes, Ordres, religions, associations etc…) le jeune homme n’était-il pas lui aussi une panthère solitaire ? S’il avait été un loup, il n’aurait certainement appartenu à aucune meute, comme l’animal qu’il fixait en ce moment même. L’assassin avait beau essayer de se détaché du regard du chasseur de la Lune, il n’y arrivait pas, il était comme magnétisé. Ce loup et Lifaen… Le fils de la Lune et la panthère… Ils étaient inextricablement liés.
Le jeune homme ne pouvait tout simplement pas laisser le canidé dans cette situation. Avec un sourire rassurant envers l’être lupin, il s’agenouilla près de lui et sortit des flacons de sa besace.
 
Présent.
 
Lifaen tourna son regard pour fixer son compagnon lupin dans les yeux. Depuis cette aventure, le chasseur de la Dame Sélène était souvent apparu pour rester un peu avec le jeune homme, parfois durant des mois et parfois durant de simples heures. D’une certaine manière, il était le seul véritable compagnon de l’assassin, le seul être pour qui il ait de l’affection.
Enfin… Ce n’était pas totalement vrai, il y avait les membres de l’Ordre. Lifaen les aimait bien, ils étaient plus ou moins ses amis, ses frères, et sœurs, d’armes. Mais pas ses camarades. Pour cela, il aurait fallut être un membre de l’Ordre.
Or, malgré les apparences, Lifaen n’était pas un membre de l’ordre.
Bien évidemment, il jouait la mascarade, un masque de bonne humeur et de docilité, mais ce n’était pas pour autant que l’assassin faisait parti de l’Ordre. Même s’il l’avait voulu, il n’aurait pas pu en faire parti, ne serait-ce qu’à cause de sa phobie.
Oui, il était membre de l’Ordre pour l’apparence, pour l’image du groupe, sinon il restait ce qu’il avait toujours été. Un assassin.
Un solitaire.
Un Condamné à une vie seule ponctuée par une valse avec la mort.
 
Lifaen était panthère.
 
 
Ezraël 
Sourire taquin au lèvres, Ezraël attendait que Sémil réponde, cependant Flinn -qui entre temps était revenu- prit la parole :  
- Il y a une différence énorme entre rêver sa vie et vivre ses rêves. "Nous allons rêver un monde nouveau" ? C'est bien, ça.
 
Mais il ne suffit pas de le rêver. Il faut le construire. Et pour cela il faut se battre. Alors, pour ce monde nouveau, quel que soit l'obstacle, nous le franchirons. Quel que soit l'adversaire, nous l'écraserons. Car nous allons vivre des rêves. Et en rêve, on peut tout imaginer. Il n'y a plus de limites. Nous devons donc faire voler en éclat les limites, pour vivre nos rêves. Et pour cela, il n'y a pas de secret. Il va falloir se battre.
 
 
Un instant les yeux d'Ezraël se firent lointain. Il méditait sur les paroles de Flinn, souriant légèrement. Décidément il réfléchissait beaucoup aujourd'hui ! Totalement d'accord avec le guerrier taciturne, le jeune homme se contenta de hocher la tête pour signifier son accord. Et avant qu'un de ses camarades ne puisse s'exprimer Ezraël se laissa basculer en arrière, s'étalant de tout son long sur le sol poussiéreux de la caverne en poussant un très long grognement. Son doigt se leva, pointant le plafond et il demanda :
 
 
- En parlant de se battre... c'est pour quand qu'on dérouille les troupes impériales ? Enfin je veux dire... A partir de demain, on file tout droit vers le palais de l'empereur, puis on le découpe hein ?
 
Plutôt simpliste comme plan. Mais c'était comme ça qu'Ezraël pensait. Il ne s'encombrait pas de futilité telle que la prudence. C'était inutile trop long. Lui ce qu'il aimait,, ce qu'il voulait c'était de l'action. Du combat ! Si il n'avait pas l'occasion de trancher quelques têtes dès demain, sa frustration se ferait très bien sentir. Pour l'instant la présence chaleureuses de ses camarades, ainsi que l'ambiance calme de la nuit l'apaisait quelque peu. Même si Ezraël rêvait de pouvoir planter son épée dans quelque chose.
 
Avant qu'un de ses camarades ne puissent répondre, des battements d'ailes parfaitement audibles se firent entendre et résonnèrent dans la caverne. Se redressant brusquement Ezraël aperçut un oiseau.. ou un pigeon plutôt.. Enfin un volatile quoi ! Celui-ci se posa successivement sur l'épaule de plusieurs de ses camarades, avant d'aller de se poser sur la sienne. Absorbé quelque seconde dans la contemplation des yeux jaunes de l'animal. Ezraël eut soudain la vision plaisante de l'animal rôti sur une broche. Se léchant les babines le jeune tenta de saisir le pigeon de sa main droite, mais celui-ci fut plus rapide. Et s'envola sur une autre épaule. Aussitôt que le volatile eut quitté son épaule Ezraël se rua vers le coin de la caverne ou il avait lâché son épée, la récupéra et revint prestement près du feu en s'écriant :
 
- Bon ! J'ai faim.. Très très faim et le pigeon a l'air appétissant alors qui v...
 
 
Il s'interrompit quand Zéjaléa que le pigeon avait choisi comme perchoir se leva brusquement.
 
 
Fenant 
La fuite de la citadelle avait été un moment... pénible pour Fenant. Mais peut-être du au fait qu'il avait déjà vécu cela, il avait été moins affecté que d'autres. Eldän, Frimain, Sèlim... Tous trois semblaient particulièrement affecté par les récents évènements. Et bien qu'il ne le montrait pas, lui-même l'était tout autant: son maître était le seul avec qui il avait partagé son histoire, en grande partie parce qu'il y avait une place importante. Il n'avait parlé à aucun apprenti de ce qu'il avait vécu, et pourtant, le fait de voir la Citadelle en flammes avait ravivé des souvenirs oubliés... Oubliés et douloureux. La garde de sa lame se fit plus lourde dans son dos, durant les quelques instants où son esprit fut tourné vers son passé, avant que la marche et le présent reprennent le dessus.  
*Pas le temps pour le passé.*
 
Il était dur avec lui-même, il le savait. Personne ne pourrait lui reprocher d'être triste et abattu après ce qu'ils venaient de vivre. Mais pour que cela se fasse sans danger, il fallait qu'ils soient libre. Pas au sens de non-enchaîné, mais au sens libre d'aller où ils le veulent. Et pour le moment, c'était loin, très loin d'être le cas. La pause dans la grotte était l'occasion de faire le point, de laisser les esprits se reposer, et de se décider à aller de l'avant. Mais lui même était quelque peu fatigué... Il se posa rapidement près du mur, toujours vêtu de sa cape et somnola légèrement. Ce fut les paroles de Sèlim qui le ramena à son environnement. Des paroles qui avaient pour but de réveiller. Des paroles de guide. Il ne cachait pas les difficulté, mais laissait voir l'espoir et se concentrait sur l'objectif pour ne laisser qu'entrevoir les embûches qui se dresseraient sur le chemin. Fenant se redressa: ses paroles étaient bien celle qu'ils avaient besoin. Bien qu'à peine plus âgé qu'eux, Sèlim était bien l'apprenti qu'ils leur fallait pour leur servir de guide plutôt que de chef. Les buts profonds de chacun pouvaient être différents, mais tous passaient par un point commun, et c'était sur ce point là que Sèlim venait de recentrer l'attention. La pointe d'humour de Ezraël fit sourire Fenant. La tristesse s'était envolée. Il ne restait plus que l'ardeur de vivre.
 
Les phrases de Flinn, bien que dures, étaient justes. Ce rêve que tous souhaitaient bâtir, il ne se réaliserait pas sans mal. Mais lui aussi mettait l'espoir: en se donnant les moyens d'y arriver, il se fera.
 
Un oiseau rentra dans la grotte, et retint vaguement l'attention de Fenant. C'était rare qu'un animal à priori sauvage s'approche aussi près d'un feu, et surtout qu'il reste après la tentative ostensible de Ezraël de le capturer. Quand Zéjaléa se leva, le regard un peu affolé, il comprit que la situation n'était pas celle qu'ils croyaient. Il se leva et attendit de comprendre de quoi il en retournait vraiment, mais il n'y avait nul doute que cela n'était pas de bonnes nouvelles...
 
 
Zejaléa 
Zejaléa avait écouté Sèlim rendre espoir au groupe de son discours. C'était l'attitude parfaite pour un chef et il mettait du baume au cœur d'eux tous, y compris au sien. Elle ne dit rien, se contentant de réchauffer son corps près du feu et son âme auprès de l'espoir que Sèlim avait distillé dans l'air comme un parfum auquel Ezraël avait ajouté sa touche d'humour et Flinn son jugement toujours correct, telles des fragrances supplémentaires pour embellir un peu plus l'odeur.  
La jeune fille tomba dans une forme de rêverie et son esprit vagabondant lui apporta un réconfort qu'on ne peut trouver que dans l'onirique. Elle baissa à nouveau la tête pour reprendre contact avec son monde interne, aussi riche et plein de vie qu'Andore était pauvre et désolée et tout de suite elle n'entendit plus que de vagues murmures provenant de ses compagnons pour sombrer en elle. La nuit, il lui arrivait de rêver d'animaux étranges, dont elle ne savait même s'ils avaient existé un jour et s'ils existaient encore. De grands animaux majestueux, de nobles monstres ou de tailles plus modeste...Elle espérait vraiment que quelque part sur Terre il y avait encore de ces bêtes, mais n'osait pas l'espérer : Elle était réaliste. Ce soir, elle était tout de même d'une humeur plus sombre qu'à l'accoutumée : La proximité de leur ancienne citadelle était non seulement un grand danger, mais elle l'empêchait de s’allonger sous la voûte Céleste et de la contempler calmement comme elle aimait le faire...
 
Soudain, un oiseau entra dans la grotte et la sortit de sa torpeur. Son cœur fit un bond dans sa poitrine, elle était certaine qu'elle connaissait cet animal ! C'était un geai bleu, comme celui de...
Il se posa sur le bras de Sèlim et ce dernier le caressa. Le geai sembla aussi déçu qu'un oiseau peut l'être et aussitôt il s’envola vers d'autres compagnons, répétant le même manège et semblant ne jamais trouver son bonheur. Ezraël tenta même de l'embrocher, quel idiot il pouvait être parfois ! Zejaléa avait reconnu Moon, l'oiseau de Arl et s'il était là, ce n'était pas pour rien, il restait toujours auprès de son ami habituellement (le terme maître ne convenant pas dans cette relation d'égal à égal que les deux compères partageaient). Était-il arrivé quelque chose à Arl, cette personne réservée et courageuse ? Elle pensait angoissée à ce qui avait pu arriver et s'apprêtait à dire ce qu'elle en pensait lorsque l'oiseau s'approcha d'elle, se posa sur son épaule et la regarda dans les yeux, en laissant quelques notes s'échapper de son bec, mélodie aux accents de désespoir. Zejaléa plongea son regard dans celui de Moon et elle vit...Des cavaliers portant les armes de l'Empereur...Arl à terre, grièvement blessé par deux flèches. Non ! Elle se leva brusquement, ses pires craintes confirmées et prit la parole d'une voix assurée coupant la parole à Ezraël, le geai bleu toujours sur son épaule :
 
"Écoutez-moi ! Arl est tout près, il est blessé gravement, il va mourir ou se faire tuer par des cavaliers de l'Empereur qui arrivent sur nous ! Moon va me montrer où il est et je m'efforcerais de le guérir, mais préparez de quoi vous battre, je ne sais pas combien ils sont, je n'ai pas pu le voir !"
 
Zejaléa s’élança à l’extérieur suivant Moon qui s'était élancé dans la prénombre, mais avant de quitter la grotte, elle se retourna et ajouta quelques mots le cœur serré.
 
"Et dans la mesure du possible...Épargnez les chevaux..."
 
Puis elle s'enfuit dans la nuit.
 
 
Ezraël 
" Écoutez-moi ! Arl est tout près, il est blessé gravement, il va mourir ou se faire tuer par des cavaliers de l'Empereur qui arrivent sur nous ! Moon va me montrer où il est et je m'efforcerais de le guérir, mais préparez de quoi vous battre, je ne sais pas combien ils sont, je n'ai pas pu le voir ! "  
A peine eut-elle prononcé ses mots qu'elle s'élançait déjà hors de la grotte.
 
 
 
Arl ? C'était qui déjà Arl.. ? Ezraël fit marcher ses méninges du mieux qu'il pouvait, sans pourtant voir qui était Arl. Mais bon.. Vu la mémoire dont il disposait, ce n'était presque pas inquiétant à la limite. Mais les mots qui résonnèrent avec force furent "Cavalier" et "Battre". Se battre, tout les sens subitement en alerte, les yeux brillant un large sourire aux lèvres Ezraël frémissait. Sans prendre la peine de réfléchir, le bouillant chevalier se jeta aussitôt à la suite de la jeune fille. Il oublia complètement de reprendre sa cape, courant vêtu simplement de son armure de cuire noir, ses cheveux rouge écarlates flottants au vent tels des flammes. Il regarda Zéjaléa s'arrêter un instant pour dire des mots qu'il n'écouta pas, bien trop excité. Puis elle s'élança encore une fois, Ezraël à sa suite en adressant quelques mots à ses compagnons :
 
« Désolé mais se battre dans une grotte c'est pas pour moi ! Et venez.. Sinon je risque de ne laisser que des carcasses "
 
 
Souriant comme jamais, tout ses sens exacerbés Ezraël la rattrapa en un instant la jeune fille. Il tenait fermement la garde de son épée dans les mains. Il la serrait tellement fort que ses ongles rentrèrent dans sa peau. Mais cette douleur ne lui causait aucun problème. En ce moment il ne rêvait que d'une seule chose.. Planter sa lame dans quelque chose. Se battre.. Qu'il en avait envie ! Son coeur battait à tout rompre dans sa poitrine, sa peau semblait en feu... C'était une excitation folle, sauvage qui s'était emparé d'Ezraël. Elle le contrôlait complètement, il était à sa merci. Et il ne s'en plaignait aucunement. Il était quelqu'un d'extrême et il le savait. Et en ce moment il était à fond. Vraiment à fond. Il souriait maintenant de toutes ses dents, et exalté il s'écria à Zéjaléa :
 
« Dis moi c'est par où ? Tu cours un peu lentement pour moi haahah ! »
 
Oui Ezraël pouvait courir encore plus vite.. Il voulait courir encore plus vite et se rendre sur les lieux ou se trouvait Arl. Et surtout croiser le chemin et surtout le fer, avec les cavaliers de l'empereur !
 
 
Zejaléa 
Zejaléa courait. Elle était très loin de sa vitesse maximale car elle s'efforçait de repérer Moon, tâche assez ardue en courant dans la pénombre de la nuit, il aurait fallu que l'oiseau soit fluorescent pour qu'elle avance plus vite...Heureusement les reflets de la Lune et les trilles lancées à intervalles régulières par le geai lui permettaient tout de même d'avancer à une bonne allure. Elle espérait retrouver Arl rapidement, sinon peut-être serait-il trop tard...  
La jeune fille sentit soudain une présence s'approcher d'elle. Ezraël, bien sûr. Il ne vivait que pour l'action et voulait certainement se battre contre les soldats impériaux. Pourtant Zejaléa avait cru comprendre dans la vision que lui avait envoyé Moon qu'ils avaient tout de même quelques heures de retard à cause de leur bêtise, et grâce aux efforts de Arl...Elle entendit Ezraël lui lancer quelques mots.
 
"Dis moi c'est par où ? Tu cours un peu lentement pour moi haahah !"
 
Si elle avait eu le temps, elle l'aurait fixé de ses yeux glacés pour lui faire comprendre que le moment n'était pas à la plaisanterie, mais d'autre priorités les attendaient. Elle lui répondit sèchement sans aucun signe d'essoufflement.
 
"Si tu veux courir plus vite, va tout droit et tombe de la falaise que nous avions grimpé, je suis sûre que ça te plaira. En attendant, je suis occupée à suivre un oiseau dans un noir presque total et tes paroles m'empêchent de me concentrer sur ses cris qui m'indiquent où se trouve l'un de nos amis, qui est moribond."
 
Ezraël se tut, comprenant qu'elle n'était pas de très bonne humeur, mais sans se départir de son sourire. Ils couraient tous les deux dans le noir, suivant le geai bleu.
Quelques centaines de mètres plus loin à peine, Zejaléa aperçut Moon posé à même le sol. A côté de lui gisait Arl. La jeune fille s'avança de lui tout en prenant sa Pierre de Feu pour en faire jaillir une minuscule flamme pour examiner rapidement l'étendue des dégâts, il fallait qu'elle voie exactement de quoi il retournait.
Arl était inconscient et avait perdu une bonne quantité de sang. Son épaule serait simple à guérir, mais pas sa jambe, la course ayant empiré l'état de la blessure. Aussitôt la jeune fille cassa la flèche fichée dans la jambe, la retira en félicitant en son for intérieur Arl de ne pas l'avoir fait, et alors que le sang jaillissait de plus belle, elle fixa un cataplasme qu'elle avait sorti au préalable de sa sacoche. Il était composé de diverses plantes prises dans la citadelle pour atténuer la douleur, accélérer la coagulation et empêcher la plaie de s'infecter. Zejaléa fit de même sur l'épaule, puis constant que Arl respirait toujours aussi faiblement, elle lui mit quelques graines sous la langue pour qu'il les avale laissant le réflexe de déglutition s'en charger. Il était tiré d'affaire, mais encore fragile. Elle éteignit la petite flamme provenant de sa Pierre de Feu et caressa Moon ne doutant pas une seconde qu'il avait compris tout ce qui s'était déroulé sous ses yeux. Enfin, elle se retourna vers Ezraël, qui l'avait observé en silence pour ne pas la déconcentrer et lui parla.
 
"Je sais qu'il te tarde de combattre, mais je pense qu'ils n'arriveront pas avant plusieurs heures et nous devons mettre Arl en sécurité...Quoi que, peut-être qu'au cours du temps que j'ai pris pour le soigner, ils ont avancé."
 
Zejaléa lui fit ensuite signe de l'aider à porter Arl. On pouvait lire la frustration sur visage du fougueux jeune homme. Moon se posa sur l'épaule de Arl qui n'était pas endommagée comme pour vérifier l'état de son ami, puis repartit vers le ciel d'un vol gracieux. Fenant surgit alors de la nuit et il fut comme une bouffée d'air pour Zejaléa : Ezraël et elle n'étaient plus seuls pour secourir Arl.
 
 
Fenant 
Sans un mot, Fenant s'était élancé à la suite de Zéjaléa et Ezaël. Aucune mort dans leur rang ne pouvait être admise, et c'est pourquoi il était urgent d'aider leur compagnon. Il était un peu plus lent qu'eux, le fait de se lever brusquement alors qu'il somnolait n'était pas l'idéal pour être efficace immédiatement. Cela dit, il était assez facile de suivre les suivre au départ, et en restant dans la même direction il finirait facilement par arriver sur eux. Après tout, il suffisait de suivre la lueur de la flamme qu'il voyait. Si c'était bien eux...  
Fenant ralentit lentement pour se préparer quand la lueur s'éteignit. Et le fait que l'oiseau qui était venu les chercher s'envola de cet endroit lui indiqua qu'il était bien arrivé au même endroit. Il ne lui fallut qu'un instant pour comprendre la situation, et le souhait de Ezraël.
 
"Attend-les ici Ezraël. Il va falloir quelqu'un pour les retarder si on prend trop de temps à mettre Arl à l'abri."
 
Le soulagement de l'apprenti hyperactif était visible. Fenant aida Zéjaléa à ramener Arl sans souffrance supplémentaire, en suivant ses consignes. N'être que deux n'était pas forcément dérangeant. Après tout, il était difficile d'être d'avantage pour porter quelqu'un sans lui causer de douleur.
 
 
Flinn 
Flinn remarqua à peine l'oiseau bleu qui sortait de la grotte à tire-d'ailes. Qui sortait de la grotte ? Depuis quand était-il entré ? Trop pris dans son entrainement, en plein "kata" comme il aimait appeler cette activité, il n'avait même pas vu l'oiseau rentrer. Il ne s'était même pas aperçu de l'agitation que le volatile avait provoquée, alors qu'il n'était qu'à quelques pas de l'entrée de la grotte ! Il avait encore beaucoup de défauts à corriger...  
Voyant Zejalèa s'élancer derrière l'oiseau, talonnée par un Ezraël plus enflammé que jamais, il décida de se renseigner. Il n'aimait pas ne pas être au courant quand il se passait quelque chose qui semblait important. En entrant dans la caverne, il croisa Fenant qui se lançait sur leurs talons.
 
- Qu'est-ce qui se passe ?
 
Il n'avait posé la question à personne en particulier, et ne prit même pas le temps d'identifier l'apprenti qui lui avait répondu. Il avait obtenu un résumé de la situation efficace et bref, il ne lui restait plus qu'à agir. Empoignant son épée qu'il avait laissée sur le sol rocheux de la grotte, il la rangea immédiatement dans son dos, sous sa cape, remonta le capuchon de cette même cape et sortit.
 
"Fenant, Zejalèa et Ezraël sont partis chercher Arl. D'ailleurs, qui est Arl ? Bref, aucune importance, c'est plutôt Zejalèa et Fenant qui sont partis le chercher. Si j'ai bien compris, il était poursuivi par une équipe de traqueurs impériaux, à cheval. Donc Ezraël est forcément venu pour se battre. Non seulement, le reste ne l'intéresse pas, mais il faudra bien quelqu'un pour les empêcher de rattraper les deux autres, qui porteront un blessé. Bon, il a sous-estimé la difficulté du combat, je pense... Une équipe d'élite à cheval est difficile à affronter. Seul, il n'y arrivera pas. Enfin bon... On verra bien s'il se débrouille."
 
Quand Flinn arriva sur les lieux, Fenant et Zejalèa étaient bien en train de soutenir Arl, et avaient déjà parcouru une centaine de mètres. Ezraël, debout derrière eux, irradiait une ardeur brûlante, comme s'il allait à tout moment exploser dans un déferlement de flammes, si l'ennemi poussait son impatience à bout. Incapable de contrôler ses émotions. Pour Flinn, cela revenait à être faible... Il aurait bien voulu le laisser se battre seul un instant, pour voir ses capacités, pour avoir peut-être une occasion d'observer les stratégies de l'adversaire, les points faibles d'un cavalier, etc. Mais il avait lui aussi besoin de se battre. S'il n'évacuait pas les flammes sombres que le regret avait allumé dans son cœur, elles finiraient par faire fondre son armure de glace. Et si cela arrivait, sa fragilité serait critique. Il devait résister, et se battre serait d'une grande aide. Ne connaissant pas l'adversaire, il ne se risqua pas à utiliser seulement ses poings. Mais devait-il choisir son sabre, tranchant et à grande allonge, qui lui permettrait de facilement abattre chevaux et soldats ? Non, l'arme serait trop encombrante et sa mobilité comme sa défense ne serait pas optimale, hors il se battait contre des cavaliers. En fait, c'était la première fois qu'il se battait comme s'il menait une guerre... Maudissant son manque d'expérience dans ce domaine, il préféra opter pour son arme de prédilection. Et dégaina de sous sa cape un paire de grandes tonfas en bois, qu'il rangeait toujours dans son dos. S'il ne pensait pas pouvoir pas faire mal à un cheval avec ça, sa défense et sa mobilité seraient en revanche optimales, tout en lui offrant une puissance offensive rapide et destructrice contre les soldats. De plus, l'ennemi serait forcément dérouté par cette arme inhabituelle. Ses tonfas à la main, il se plaça aux côtés d'Ezraël qui n'en pouvait plus d'attendre.
 
 
Lifaen 
Buée qui s’élève, légère vapeur blanchâtre qui tranche l’obscurité de la nuit. L’éclat glacé de la Dame Sélène illumine d’une lueur bleutée la terre d’Andore. Souffle qui expire, rêves volatiles, dernier soupir d’oniriques pensées qui s’envolent dans un bref instant de magnificence avant de se diluer dans l’air ambiant, ne laissant aucune trace de leur passage. A chacune de ses respirations, Lifaen avait l’impression qu’il expirait une partie de lui, un autre morceau de ses songes qui se matérialisait lors d’un fugace instant par la buée que la fraicheur nocturne créait. Cette sensation de se vider faisait du bien au jeune homme que trop de pensées sombres agitaient. Il se sentait balloté par la tempête de ses émotions, comme un jouet entre les mains d’êtres supérieurs.
Pour se calmer, l’assassin reporta toute son attention sur son compagnon lupin, la douce chaleur qui en émanait, les doux mouvements de ses flancs, la douceur de sa fourrure, les battements calmes de son cœur, la douceur de sa fourrure, son museau qui reposait contre la poitrine de Lifaen, comme si le chasseur de la Dame Sélène avait deviné son trouble. Lentement, le jeune homme calque sa respiration sur celle du fils de Lune, goûtant au rythme apaisant des battements du cœur du canidé. Malgré l’âge théoriquement avancé de ce dernier, il paraissait encore jeune et plein d’énergie, défiant les lois de la longévité de son espèce. D’une certaine manière, Lifaen se doutait que derrière leur lien se cachait quelque chose d’étrange, quelque chose puissant.
Quelque chose qu’on ne contrôle pas.
 
Puis, un cri déchira le voile tenu de la nuit. Un oiseau, visiblement un geai, fila devant Lifaen et le loup sans se soucier de leur présence avant de s’enfoncer dans les bois. Peu après lui, Zejaléa déboula, suivit de près par Ezraël. Ni l’un ni l’autre ne prêta attention aux deux êtres solitaires et se contentèrent de courir dans le sillon de l’oiseau. Les suivant de près, Fenant passa à son tour devant les deux compagnons sans daigner leur accorder de sa précieuse attention, lui qui était pourtant si attentif d’habitude.
L’assassin eut un ricanement moqueur et teinté d’amertume qu’il offrit à la Lune, n’ayant personne d’autre à qui s’adresser. Une bile acide lui envahit la bouche, plongeant tout son corps dans le ressentiment et la… colère ? Oui, c’était de la colère. De sombres pensées lui vinrent en tête, enflant peu à peu pour occuper tout son esprit et y déclencher un nouveau typhon au relent d’une colère destructrice.
Les membres de l’Ordre prônaient la camaraderie, l’esprit d’équipe. Ils se disaient tous membres d’une même famille… Foutaises que tout cela ! Une soi-disant famille laissait-elle un de ses membres à l’écart ? La camaraderie incluait-elle que quiconque de solitaire se voit directement coupé du reste du groupe ? Depuis les sept années que Lifaen avait passées avec l’Ordre, en aucun moment un de ses "camarade" n’était venu voir le jeune homme lorsqu’il passait ses nuits seul, l’abandonnant à l’étreinte nocturne. Aucun d’entre eux n’était jamais venu lui annoncer les décisions prisent par le groupe ni la direction choisie. Combien de fois l’assassin avait-il dû se débrouiller seul pour pouvoir rejoindre le groupe des apprentis ? Combien de fois s’était-il contenter du contact rugueux d’un arbre et de la caresse légèrement humide de l’herbe comme camp alors que les autres membres de l’Ordre étaient confortablement installés ? Combien de fois avait-il dû dormir dans les jardins du Palais alors que les apprentis étaient lovés dans des dortoirs aux draps de soie ? Combien de fois avait-il dû s’entrainer en solitaire lorsque les apprentis Chevaliers du Feu s’entrainaient avec leurs pierres de Feu ?
Lifaen avait beau être une panthère, un assassin solitaire, un ombre dans la masse, une partie de lui restait pitoyablement humaine. Une partie de lui enviait les membres de l’Ordres, leurs jeux enfantins qui simulaient la guerre, le confort douillet de leur vie, leur unions, leurs histoires racontées au coin du feu ou leur débats enflammés… Même s’il ne se l’avouerait jamais, une partie du jeune homme aurait voulu n’être qu’un enfant comme les autres, un insouciant parmi tant d’autres. Cette part de lui souffrait de n’être qu’une ombre et frémissait devant les horreurs de son passé. Pourtant, cette partie de son âme était toujours restée scellée et cachée au plus profond de son être, disparaissant presque mais pourtant omniprésente dans le "masque" que l’assassin s’était formé pour approcher un tant soit peu les membres de l’Ordre.
Cette nuit-là, il était plein de ressentiment pour les membres de l’Ordre, l’avoir laissé seul, même si cela n’était pas leur faute.
Flinn passa devant lui en courant lui aussi. Le chasseur que Lifaen aimait bien avait sortit ses armes, il était évident qu’une escarmouche était en préparation.
Parfait. Le jeune homme avait besoin d’extérioriser son bouillonnement intérieur avant que celui-ci ne le fasse imploser. Quelques gardes impériaux feraient largement l’affaire. Il se leva d’un bond, entrainant son ami lupin avec lui. Les deux compagnons se fixèrent avec insistance, le lien étrange qui les unissait et permettait presque aux deux êtres de se comprendre. Le fils de la Lune poussa un grondement sourd, montrant qu’il était prêt à s battre au côté de son ami. Avec un sourire carnassier, Lifaen s’élança dans les bois.
Lorsqu’il fut arrivé à l’endroit où le geai avait emmené Zejaléa, Fenant et Ezraël, il avait rencontré en cours de route les deux premiers qui portaient le corps inconscient d’Arl, l’assassin avait déjà préparé tout son attirail de mort (poisons ect…) et était prêt à se battre. Devant lui se tenait un Ezraël bouillonant d’impatience et Flinn calme et serein. Encore sous le coup de son amertume, l’assassin se contenta de se poster au meilleur endroit pour engager la future bataille qui allait se dérouler ici, le Loup, ignorant superbement les deux autres apprentis, à ses côtés.
L’assassin attendait avec impatience le moment où il allait pouvoir se libérer, tuer tout à son aise et se défaire de l’acide qui lui rongeait les entrailles. Seul le doux chant du vent sur le métal troublait la quiétude des lieux…
 
Ne faire qu’un avec la nuit.
Panthère en chasse.
 
 
Velk 
Arl, bien que très respectueux, avait envoyé balader ce pauvre Velk... Lui qui se faisait une joie d'avoir trouvé un allié de taille, se sentait minable de s'être fait rejeter comme un boulet. Deux individus armés ne passent pas inapeçus, et je préfère être solitaire, avait-il dit... Comme s'il était invisible avec son énorme faux qui pendait dans son dos ! -Prétencieux, fulmina Velk.
Le pauvre forgeron se sentait traîté comme un boulet, et il détestait que sa valeur soit remise en question. Une fois l'individu éloigné, Kire guida le jeune forgeron sur une piste odorante. Velk n'ayant aucun sens de l'orientation, il devait s'adapter en suivant ce type qui semblait savoir où se trouvait le QG de l'Ordre.
Arl était suivi de loin par les deux frères qui perdaient sa trace d'heures en heures, ne pouvant se permettre un arrêt sous peine de le perdre définitivement. La marché était très rapide, leurs pas comme guidés par une aura mystique. Ils quittèrent rapidement la région Ouest, pour arriver à la région Centrale. A partir de là, Arl était devenu introuvable...
-Cherche encore ! cria Velk à son cadet. On doit le retrouver à tout prix !
Le chien avait beau renifler de tous les côtés, sa piste était perdue...
-Oh non... On était si proches ! Si proches ! enragea le forgeron.
Kire semblait aussi dépité que lui, baissant la tête misérablement. Puis soudain, il releva la tête avant de grogner sur sa droite. La végétation était plus présente dans cette région, aussi furent-ils camoufflés de l'escouade d'Impériaux qui se dirigeait à toute vitesse vers un endroit précis.
-Suivons-les Kire ! Peut-être nous mèneront-ils à l'Ordre ! espéra Velk animé d'une force nouvelle.
Les deux frères se mirent à courrir comme des fous dans les fourrés, tentant de ne pas perdre cette nouvelle chance. La nuit était tombée, l'astre lunaire les éclairant d'une lumière vivifiante. Les chevaux de l'escouade n'étaient qu'au trot, ce qui permettait aux frères de garder l'allure épuisante à pieds. Leur souffle était saccadé ; si la course ne se terminait pas bientôt, leur coeur lâcherait probablement avant même d'avoir pu aider l'Ordre de quelque manière que ce soit. Le sang leur battait dans les tempes. Pourvu qu'ils s'arrêtent bientôt, pensa Velk désespérément.
C'est alors qu'il vit trois... Non quatre ombres à travers les feuillages, quatre êtres qui se dressaient fièrement devant cette soixantaine de soldats. Il y avait une chance pour que ce soit des Chevaliers de l'Ordre... Kire pensa à la même chose, et prit la même direction que son frère. Ils sortirent des fourrés, sans ralentir pour autant, et se rapprochèrent des derniers chevaux.
-ARRACHE-LUI LA GORGE KIRE !!! hurla Velk en se jetant sur le dernier cavalier.
Ce dernier atterrit sur le sol, les os brisés sous le poids du forgeron, tandis que son cheval se renversa sur le flanc. Kire rattrapa l'avant dernier, avant de lui bondir dessus d'une manière majestueuse. Ce bond magistral lui donna accès à la gorge découverte du cavalier surpris. L'animal planta ses crocs aiguisés dans la trachée du soldat, le faisant tomber de son cheval. Les deux adversaires tombèrent au sol de la même manière que les précédents, puis Kire secoua la tête violemment afin de lui lacérer la gorge.
-C'EST L'HEURE DE PROUVER NOTRE VALEUR KIRE !!! hurla Velk en dégainant son cimeterre, un rictus enragé barrant son visage.
 
Le combat avait pris le dessus, plus rien ne compterait tant que tous les ennemis ne seraient pas achevés.
La nuit serait pourpre pour les deux frères...
 
 
Sèmil 
Sèmil sentit quelque chose changer dans la grotte. C'était une sensation viscérale, emprunte d'une force singulière, une sensation brulante qui saisissait ses entrailles et les chauffaient, cuisait son cœur sur un âtre fraichement allumé, faisait bouillir son âme et son sang en galopant des ses artères ; une sensation d'union avec le monde. Son esprit même se fondit dans l'air, s'étendit autour du feu, touchant, allant jusqu'à fouiller chaque apprentis. Un instant, il respira par plusieurs paires de poumons, brassa son sang de plusieurs palpitants dont le rythme venait soudainement de s’accélérer. Les mots avaient du pouvoirs. Les mots avaient attiser les braises mourantes de l'espoir, et un nouveau brasier en surgissait en chacun. Chaque battement de cœur répandait l'incendie dans leurs veines. Ils brulaient tous, pris de la même frénésie, tous emplit de la même force. Ses paroles avaient insufflées au groupe un feu nouveau. Elles étaient le baume qu'il leur fallait en cette sombre soirée. Cette nuit... Ils en avaient tous besoin. De croire en leur réussite, en leur victoire. De croire en l'espoir, en le rêve. Chassé les ombres rôdeuses de la mélancolie de leur pensées, repoussée la honte pour que la foie en l'avenir en prenne la place. Et pour tout cela, il n'avait fallut... Que de simples mots. Qui pouvaient tout changer. Des paroles sans filtre, sans mensonge, issues d'un désir vagissant, nées d'une profonde réflexion ; mais encore pures. Comme cela était beau, de croire en l'avenir.... De penser que le soleil apporterait avec lui le renouveau, la douceur et l'idéale de chacun... C'était un but tellement plus concret que la quête d'un astre dont la lumière leur était inconnue. Ils n'apporteraient pas qu'une sphère céleste à Andore, mais aussi une paix durable, et une ère nouvelle. Au fond, le soleil n'était qu'un prétexte pour mener cette bataille. Ainsi qu'un symbole... Il chasserait les derniers doutes du peuple, chasserait les ombres du passé. Ce soir, ils s'étaient fixés un nouvel objectif. Bien sûr, l'atteindre ne se ferait pas sans larmes. Ni sans lames. Ils devraient se battre pour ne serais-ce que toucher du bout d'un doigt ce futur idyllique. Danser avec la mort, devenir le cavalier de la survie incertaine, puis se retirer en ne laissant derrière eux que des corps et du sang. Une valse dangereuse qui ne recelait qu'obstacles et souffrances. Leurs pas devaient être assurés ; claqués contre le sol de la grande salle de manière mélodieuse. Suivre le rythme, garder un œil sur les invités qui les fixaient... La métaphore de la danse était belle, mais elle n'impliquait pas que grâce et maîtrise. Autour d'eux, la foule hostile n'attendait qu'un faux pas pour les engloutir. S'était à eux de savoir dompter la musique, de chevaucher les notes et de toujours pouvoir se reprendre à un changement de rythme. Brider leur élan et rester prudent, afin de ne pas risquer un écart malencontreux... Pour beaucoup d'apprentis, cela ne poserait pas de problème. Mais pour d'autres, c'était autre chose... Ils se laisseraient emporter par la musique, et leur danse serait sauvage, impulsive et bestiale ; sans qu'aucune réflexion ne vienne la modérer, la sécuriser. Sèmil s'inquiétait surtout pour Ezraël. Le jeune homme était une véritable torche, au sens propre comme au figuré. il ne demandait qu'à trouer les ténèbres de sa personnalité flamboyante et de sa chevelure rutilante ; un feu de forêt aurait produit moins de fumée que ses colères indomptables, et mille chandelles, moins de lumières que ses joies explosives. Excessif et batailleur, il n'en restait pas moins un compagnon agréable. Les cordes vocales toujours vibrantes, les yeux toujours pétillants, les lèvres toujours souriantes, les mains toujours en action... Un débordement de vie et d'énergie, qu'il était difficile d’appréhender, au premier abord. Mais son amitié était incomparable, et sa force mise à profit avec brio. Si Sèmil aidait de nombreux apprentis à manier mieux leur épée, Ezraël ne se mesurait à lui que pour le plaisir d'un combat. Il n'était pas rare de les voir s'affronter dans un vaste salle de la citadelle, parfois pendant des après-midis entiers, en sueur mais infatigables. Certains jours, seuls les repas leurs permettaient de s'arrêter enfin. Et d'aussi loin qu'il s'en rappelait, Sèmil ne l'avait jamais vu cesser de sourire lors de ces longues passes d'armes.
Et puis, le départ avait tout changé. Changé tant de choses. Le monde ne serait plus le même désormais ; eux aussi. Surtout eux. Ils étaient les premiers concernés ; les apprentis qui auraient dût recevoir l'aide de l'Ordre pour mener à bien leur mission. Quelques années auraient suffit, juste le temps qu'ils soient tous en âge de se défendre de manière optimale. Quelques années pour se préparer, savoir que malgré tout, malgré les révélations de leurs maîtres, la citadelle n'était pas perdue, qu'ils pourraient la retrouver après avoir amener la Terre jusqu'à l'Empereur. Qu'ensuite, ils auraient pus chercher le soleil avec ceux qui les avaient élevés, restituer la lumière et le rêve à Andore ... Mais au final, non. De leur foyer, il n'y avait plus qu'une nappe de poussière. Des ruines. De la roche meurtrière, qui s'était écroulé en ensevelissant les corps. Des salles détruites. Des flots de sang... Un jardin brulé. Et l'exode. L'exode des apprentis, oui, mais pas seulement. Certains oubliaient qu'ils n'étaient pas les seuls à avoir été chassés par l'Empereur et ses hordes... Que tout les serviteurs de l'ordre s'en étaient allés, eux aussi. Tous congédiés, avant les apprentis. Ils s'étaient dispersé autour de la citadelle, et depuis une fenêtre, Sèmil avait vu leurs silhouettes disparaitre, avalées par l'horizon. Déjà, à ce moment là, le jeune homme savait que quelque chose se tramait. Qu'ils ne partaient pas sans raison, ces braves gens dont les mains avaient tant fait pour l'ordre ; la cuisine, le ménage, les caresses ; celles qui avaient tenus des marteaux, des pinceaux, des pics, celles qui avaient plantées des graines, encouragées les bœufs, celles qui avaient tenues des ciseaux... Et puis, ces deux mains chères à son cœur. Celles qu'occupaient des aiguilles. Celles de la couturière...
Malgré la chaleur qui l'entourait, l'union qu'il partageait avec les autres apprentis, Sèmil se sentit soudain vide. Son cœur se fit lourd- et unique. Il ne brassait plus que son propre sang, désormais. Mais cela n'avait plus d'importance... Ce cœur, il ne lui appartenait pas. C'était là la propriété de quelqu'un d'autre, et cela depuis longtemps désormais. Personne ne le savait, ou au moins se plaisait-il à le croire. Car il y'en avait bien un, qui connaissait sa blanche colombe. La femme qui avait ravit son cœur, l’emprisonnant dans le crépuscule de son regard avant de s'envoler... Avec tout les autres serviteurs. La couturière et ses mains qui dansaient. Il l'aimait. De toute son âme, de tout son corps ; chaque fibre de son être vibrait d'une passion ardente. Elle réveillait en lui un feu plus puissant que celui de n'importe quelle pierre volcanique. Pour l'allumer, il suffisait d'un rien, qui devenait alors tout...La serrer dans ses bras en sentant son parfum, sa tête calée contre son torse. Alors, il se sentait serein. Fort, invincible et calme. Son petit corps fragile, sa peau couleur de cendres, et ses yeux qui le happaient, et ses mains dans son dos... Elle s'abandonnait à leur étreinte, acceptait sa chaleur. Sèmil savait enfin qu'une personne en ce monde, qu'une femme en Andore, comptait sur lui plus que sur nul autre. En sa présence, il n'avait plus aucune crainte, car il ne pouvait plus échouer, plus quand son regard plein d'amour croisait le sien, plus quand leur deux corps se mêlaient, simplement, dans une étreinte chaste, tout deux brulant de désir, tout deux aspirant à un union charnelle ; mais n'y cédant jamais. Non. Ils n'avaient pas encore cédés. Pour elle, il avait sut se retenir, il avait sut brider sa passion et ses instincts. Pour elle, il était capable de tout. C'était un ange né du ciel, un être céleste échoué sur Andore. Jamais Sèmil n'avait aimer quelqu'un avec tant d’intensité. Le simple fait de la voir l'embrasait d'amour. Cela allait au delà des mots. Et depuis tant d'années... Mais l'Empereur lui avait arraché. Le départ, la mission. Il avait dût partir ; et elle aussi. Tout deux dans une direction différente. Elle, avec ses aiguilles, chercher du travail dans le sud, et lui, avec son épée, chercher du sang au nord. Du sang et de la liberté. Ils s'étaient quittés sans se dire adieu, car Sèmil savait n'avoir plus le droit de mourir. Il devait vivre pour elle. Alors, doucement, après s'être étreints, après s'être embrassé avec fougue dans une alcôve, ils s'étaient séparés. Sans aucune parole. Elle avait brisé le cercle que ses bras formaient autour de son torse, et lentement, en faisant glissé ses mains le long de sa poitrine, poussé vers l'extérieur, vers le couloir. Le jeune homme avait sentit la légère pression de ses paumes, à travers la tunique. Il avait cessé de respiré, attendant que le contact ne se rompe, retenant son souffle. Son regard était plongé dans celui de sa moitié. Ses yeux s'étaient voilés de larmes, car elle savait. Elle avait lue la supplication à l'intérieur de ses prunelles. Sèmil n'avait put s'en empêcher. Même si cela était inutile... La laisser partir était trop dur. Il avait voulut l'attirer de nouveau contre lui. Mais elle avait reculé. Puis fixé, un instant. Ses yeux scintillaient. Pleins d'étoiles salées, d’étoiles liquides qui allaient couler sur ses houes... Il avait avancé, mut par un reflex indomptable. C'était irrépressible... Il devait sécher ses larmes. Recueillir sa tristesse, sa si douce tristesse. Celle qu'il partageait en la prenant dans ses bras. Leurs étreintes lui semblaient déjà si lointaines ; alors qu'ils venaient d'en partager une. Non, si ils se séparaient, il mourrait à l'instant, dans la seconde. Elle ne pouvait pas partir. Son monde s'écroulerait avec son départ.
Mais malgré tout, cela ne pouvait plus durer. Elle n'avait que trop attendue. Les autres serviteurs s'étaient déjà perdus dans l'horizon. C'était à son tour. A son tour de s'en aller. Même si il était descendu si vite, descendu en courant les marches de la citadelle, simplement pour le rejoindre, pour partager encore une fois sa chaleur. Et dans les couloirs, le secret de son amour s'était défait. Mais il n'en avait cure ; une seule chose comptait, et ce n'était pas de le préserver. Alors qu'il allait emprunter un autre escalier, il avait bousculé Lifaen. L'ancien assassin l'avait observé, surpris, prit de court au point d'en tomber par terre. Sèmil qui courrait dans les couloirs ? S'était du jamais vus, disaient ses yeux. Alors, il avait tendu la main à l’appentis, pour l'aider à se relever, en disant simplement :
 
-Madeleine m'attend.
Lifaen avait sourit. D'un sourire narquois. Il s'était relevé sans aide, souple, félin, et l'avait observé avec amusement. Plus jeune, mais si mature en cet instant... Comme si il comprenait. Comme si cette lueur dans ses yeux, lui conférait plusieurs années de plus. Une lueur de tristesse ; un lueur paradoxalement sombre. Il n'avait rien dit, et continué son chemin. Sèmil ne s'était pas laisser le temps d'être surpris. Il avait recommencer à courir, pour la rejoindre au plus vite... Arriver à temps, mais pourtant trop tard. Alors, ils s'étaient enlacés, et... Maintenant, cette étreinte était rompue. Sèmil était silencieux. Parler ne servait à rien. A rien. Pas pour l'instant. Pas avec elle.
Madeleine avait entrouvert les lèvres. Une larme sillonnait sa joue. La lumière de la Lune entrait en flots argentés dans son dos. Sa beauté en était sublimée. Un élan de passion l'avait envahit. Il avait tant besoin de son corps ! Et il savait que c'était une dépendance réciproque. Alors, peut être que, malgré le danger, oui, malgré l'ordre des maîtres, ils pouvaient encore s'enlacer, encore s'unir, ils pouvaient...
Non. Ils ne pouvaient rien. Andore était une maîtresse cruelle. Un acide perpétuel. Si elle voulait les séparer, alors cela serait fait. Croire que que leur amour était inébranlable n'était qu'une douce chimère. Les ténèbres, avides de sang, se nourrissaient de ce genre de drames. Les tragédies étaient son ambroisie. Sèmil ne représentait rien de plus qu'une goutte dans le flot du nectar. Quant à Madeleine... Il valait mieux pour elle d'être loin du nord. Loin de l'Empereur. Son départ la sauverait. Le jeune homme ne pouvait qu'espérer survivre, pour la retrouver une fois le soleil restitué au monde. Mais avant cela, ils devaient tout deux prendre des routes différentes. Des chemins qui s'étaient jouxtés jusqu'à maintenant ; mais qui se séparaient désormais. Alors... Il abandonna. Il ne parla pas. Ne bougea pas. Resta silencieux et figé dans l'alcôve. Madeleine avait sourit.
Puis s'était enfuie. Les bruits de sa course résonnaient dans le couloir, pareille à une mélopée funèbre qui sonnait le glas de leur amour. Pour la première fois depuis longtemps, Sèmil s'était abandonné à l'amertume corrosive. A la douleur. Et aux larmes.
Mais maintenant ? Maintenant quoi ? Dans la grotte, ils avaient tous espoir. Tellement foi dans leurs rêves, et en ses paroles. Il ne pouvait pas les abandonner. La perdition qu'il s'imposait en pensant à elle ne le mènerait à rien. Ni pour ses compagnons, ni pour Madeleine. C'était un holocauste inutile. Il se reprit, et surmonta cette nouvelle vague de peine. La remonta pour la dominer. Au moins jusqu'à ce qu'elle se brise sur la côte- et lui avec...
Son cœur se remit à battre sur un rythme effréné. Le groupe était tourné vers lui. Il vu les flammes qui brulaient au fond de leurs prunelles. Pas des étincelles, mais de véritables langues ardentes. Elles léchaient les bords de leurs yeux, menaçant de déborder sous leurs paupières, de s'écouler sur leurs joues et le long de leur visage. L'espoir était si fort, si puissant en eux... Cet incendie ne pouvait plus être éteint. Sèmil ressentit un étrange sentiment de victoire.
Il croisa le regard pétillant d'Ezraël, et avant même qu'il n'ouvre la bouche, le jeune homme sentit que l'atmosphère d'éternité qui flottait dans la grotte allait être brisée. Cela valait peut être mieux. Il leur fallait plus que de l'espoir en cette soirée. Une chose manquait, indispensable, pour alléger le poids de leurs épaules. Des rires. Et le doyen ne doutait pas que le flamboyant chevalier en distribuerait à tout les apprentis. C'était cela aussi Ezraël ; quelqu'un de généreux.
Sa plaisanterie lui arracha un sourire. Il se sentit forcé d'y répondre. Ce soir, il voulait parler. Il voulait communiquer avec eux tous, ceux qui constituaient ses amis, et même plus ; sa famille. Ces camarades qui étaient devenus des frères et des sœurs. L'espoir ne suffisait pas, oui. Tout comme Ezraël, il leur apporterait autre chose. Encore un peu de bonne humeur. Et puis, il pouvait bien en profiter pour prendre une petite revanche. Deux moqueries en une soirée, voilà qui était déjà de trop !
 
-Je laisse cette tâche aux plus ardents ! Vois-tu, la corruption doit préalablement être découpée en fines tranches, puis cuit à feu doux. Déclara t'il d'un ton sentencieux. J'ai un couteau d'une belle taille, et je pense qu'il n'attends plus que des morceaux de viandes tendres à transformer en fines rondelles. Figure toi, mon cher Ezraël que cette tâche doit être confiée à des mains délicates, telles que les miennes ou celles de Lifaen ! On ne cuisine pas les soldats de l'empereur sans les avoir tranchés. Voyons mon petit Ezraël ! Tu allumeras le feu, et nous cuirons la viande, cela me parait évident ! Je te laisse la charge de la pierre, et je prend celle de la préparation, veux-tu ? Il eut un sourire faussement compatissant. Mon jeune ami au tempérament explosif... Tu attiseras les flammes à coups de tisonnier. C'est une bonne compensation.
 
Sélim observa l’apprenti fougueux d'un air qui oscillait entre amusement et sadisme amicale. Il attendait une réaction d'Ezraël, avec un sourire de félin en pleine chasse, visiblement friand de ses colères, qu'il prenait tant de plaisir à appeler "les charmantes explosions de notre cher torche hurlante". Si il y'avait bien un apprenti qu'il aimait taquiner, c'était Ezraël. Ce petit jeux s'était établit entre eux au fil des années, joutes verbales auxquelles ils ressentaient une évidente allégresse à se livrer. Un petit bonheur simple, que ce rituel qui était le leurs. Même ce soir, ils ne s'en étaient pas privés. Le doyen s'en réjouit ; le jeune chevalier n'avait pas cédé à une colère aveugle ou à une tristesse sourde. Cette quête serait peut être pour lui, une possibilité d'apprendre à se maîtriser... Ce qui ne pouvait lui être que favorable.
Néanmoins, il n'eut pas le temps de savourer une réplique d'Ezraël. Alors qu'il ne s'y attendait pas, Flinn prit la parole. Sèmil reprit son sérieux. Quand le jeune homme parlait... Et bien, c'est qu'il avait une chose importante à dire. Il n'aimait pas s'exposer en publique, et préférait aux démonstrations sociales, un silence froid, glacial. C'était un combattant excellent, mais il ne s'était jamais véritablement intégrer au reste de l'Ordre. Flinn était une ombre dans leurs rangs, un voile de ténèbres qui se fondait dans la masse pour y disparaitre. Puis, dés qu'il le pouvait, la quittait afin de chasser, ou de vagabonder aux alentours de cette foule à laquelle il n'offrait qu'un visage impavide. Si Lifaen était secret, au moins des fissures laissaient-elles entrevoir son être véritable, cette âme tendre et sensible, cette âme d'écorché vif qu'il dissimulait si bien derrière sarcasmes et bonne humeur. Mais ce masque de pierre était parcourus de zébrures, et la Panthère, qu'elle le veuille ou pas, se dévoilait peu à peu, morceau par morceau alors que son visage minéral s’effritait... Alors que Flinn n'avait jamais faillit. Il n'était pas granitique ; c'était une statue de carbone pure. Même la chaleur du groupe ne pouvait pas le faire fondre. Pire que de la glace, pire que de la pierre, c'était une ombre insaisissable, qui n'était matérielle qu'au grée de ses envies. Et un mystère. En deux ans, il n'avait jamais abandonné un seul instant son stoïcisme, persistant à se tenir à l'écart du groupe, et à rester en retrait en leur présence, comme lointain, muré dans son silence impassible. Flinn était... Une énigme. Totale et insoluble.
Aussi, quand il exprima son avis, quand il parla, le poings dressé au dessus du feu, présent et exposé à leur regard, Sèmil se sentit singulièrement sonné. Il écouta avec attention, les yeux fixés sur ce jeune homme qui se tenait debout face à l'âtre, prêt à se battre pour l'avenir, auréolé par par une force tranquille et maîtrisée. Il était sec et haut, pâle et délavé dans la lumière des flammes. Et pourtant, sa posture recelait une majesté étrange, ce genre de chose qui se dégageait d'un roi. Il s'imposait, puissant, calme. Un charme étrange planait sur sa conscience. Flinn parlait... Flinn les soutenait. L'ombre qu'il était venait de pénétrer dans la lumière révélatrice du feu. Et malgré son jeune âge, malgré le trésor inestimable, si rare, que représentait le son de sa voix, tous l'écoutaient. Le comprenait. L'approuvait. Avant qu'il n'ait pu se retenir, Sèmil se leva à son tour. Il observa Flinn avec respect nouveau. Ce n'était plus un jeune homme taciturne et glacial... En parlant, il venait de se joindre à eux. D'accepter, même inconsciemment, son appartenance à ce groupe dont il fuyait le contact. Le doyen l'observa d'un œil nouveau, neuf. Encore une fois, il ne retint pas ses mots. Ils fusèrent sans qu'aucun filtre ne les salisse, sans que la morale ou la réflexion ne souille leur vérité.
 
-Flinn. Tu es des nôtres. Tu as parler... Et nous t'avons tous écouté. Tu as parlé de batailles et de sang. De l'avenir que nous construirons ; et quand je dis nous, je t'y inclue. Tu es ce nous, Flinn. Tu l'as toujours été. Et maintenant, il est temps de le dire enfin : quel que soit ton passé, quelles que soit tes pensées et tes jugements, quel que soit ton opinion, tu fais parti de notre groupe. De notre... Meute.
Il sentit que c'était le bon mot. Une meute. Au fond de lui, il le savait. Une joie féroce s'agita dans les tréfonds de son âme. Il était également membre de cette meute ; il en était le guide. Peut être pas l'alpha... Mais le meneur. Cette responsabilité ne lui faisait plus peur. Une conviction farouche s'empara de sa langue. Il continua sans la brider, la laissant prendre son élan pour enfourcher les mots ; les bons mots.
Ne soit pas un loup solitaire, Flinn. Vient assembler les pierres de l'avenir avec nous, et apporte avec toi du ciment ! Tu vas aussi construire cet édifice. Cette tour qui nous mènera vers le soleil et nos rêves. Même si tu retournes dans l'ombre, même si tu restes silencieux... N'oublie pas que ta meute est toujours là. Ne lèche pas tes plaies seul... Les loups chassent ensemble.
Flinn s'immobilisa soudain. Que ce soit de la faute de ses yeux ou de ses oreilles... Il se fit aussi rigide qu'une idole de granit. Sèmil n'aurait sut expliquer sa réaction. Étais-ce ses paroles qui avaient ainsi perturbées le jeune homme ? Ou alors... Le doyen tourna la tête vers Louve. Ses yeux, immenses, cannibales, fixaient Flinn avec la plus grande attention. Encore une fois, Sèmil se demanda si les prunelles d'un être reflétaient réellement son âme. Si tel était le cas, alors Louve dissimulait en elle la brutalité mirifique d'une sylve. Une sauvagerie envoutante, magnifique, qui attirait l’œil ; non, le harponnait pour mieux tromper les inconscients. Croiser son regard s'apparentait à un voyage sans retour au cœur d'une de ces forêts de légendes, où vivaient des créatures merveilleuses et cruelles. Mais ses iris à elle n'étaient pas un conte de fée. Plutôt des bouches affamées qui n'attendaient qu'une proie sur laquelle se jeter. Si le spectacle de ces yeux si profonds était d'une déroutante beauté, mieux valait pouvoir s'y arracher avant d'y être avalé. Même Flinn ne pouvait lui résister. Louve était dangereuse. Froide et chaleureuse à la fois, généreuse et butée, loyale mais indomptable... Sous bien des aspects, son nom lui convenait parfaitement. Louve. Prédatrice. Venue de nul part par un soirée glaciale, un maître à ses côtés lui ayant remis une cape épaisse, elle était arrivée, sans identité, sans passé, magnifique et grelottante. A cette heure, Sèmil ne dormait pas. Il écrivait dans le jardin, seul, son carnet sur les genoux. Il épanchait sa douleur sur des pages jaunes, fines ; mais rassurantes et secrètes. Elles se couvraient d'un poème, dont chaque mot était habité par une mélancolie corrosive. Et...Louve était soudain apparue, une pierre volcanique posée entre ses paumes. Elle marchait en la fixant, fascinée par ce petit poing charbonneux, aveugle au jardin, sourde au vent, insensible à la froideur sèche de l'air. Le jeune homme l'avait observé un instant, muet de stupéfaction. Nouvelle, mais déjà seule... Aucun maître ne l’avait accompagné après son arrivée. Mais elle ne semblait pas troublée, pas mal à l'aise. Non, simplement absorbé dans la contemplation de sa pierre de feu, cette arme d'apparence anodine qu'on venait de lui remettre. Ce symbole de son appartenance à l'ordre. Et pourtant, elle était seule. En pleine nuit, en cette soirée de noël. Pourquoi un maître ne l'avait-il pas mené aux dortoirs ? Sèmil s'était levé, abandonnant son carnet sur le rebord d'une des fontaines asséchées du petit jardin. Il ne voulait pas la laisser marcher sans compagnie. Pas alors qu'elle venait d'arriver, inconnue de tous, nouvelle venue dans la vaste citadelle. Il se sentait la charge de l’accueillir. Qu'au moins une personne reste à ses côtés, jusqu'aux dortoirs. Pour la rassurer.
Sèmil s'était avancé à travers les quelques buissons rabougris qui jalonnaient la pelouse, puis rejoint l'allée pavé, à quelques pas devant Louves.
Erreur.
Elle avait relevé la tête aussi vivement que si un ressort s'était actionné dans son cou. Avant même d'avoir eu le temps de réagir, Sèmil s'était retrouvé la respiration coupé, une grimace de douleur mêlée de surprise sur le visage. Un coup de pied propulsé sur son menton avait finit de le mettre à terre, interloqué et courbé. La jeune femme s'était enfuit, aussi véloce qu'une bourrasque, abandonnant le doyen en lui laissant plutôt l'impréssion de s'être heurté à une tornade. Pendant une longue minute, sa respiration resta haletante, et il se leva avec lenteur, chancelant. Quand son souffle se stabilisa de nouveau, son torse et son visage irradiaient encore de douleur, et il était en nage. A ses pieds, la pierre volcanique qu'on lui avait enfoncée au niveau du plexus gisait, abandonnée.
Le lendemain matin, en voyant Louve, il lui avait décoché un sourire désabusé.
 
-Si les tempêtes avaient forme humaine, tu serais l'une d'elle. Le jeune homme lui avait tendu sa pierre volcanique, observant le visage de cette nouvelle arrivante avec une curiosité ouverte, apparente. Elle l'intriguait déjà. Je me nomme Sèmil.
 
Depuis cette nuit de noël, un peu plus de deux ans étaient passés. Ses relations avec la jeune femme étaient restées cordiales... Mais n'avaient jamais franchis ce stade. Sèmil n'arrivait pas à placer sa confiance en Louve. Son regard était tellement... Fascinant. Dévorant. Ses yeux semblaient prêt à engloutir le monde. En ces prunelles si vertes, au fond de la sylve qui bruissaient en silence dans ses iris ; dans les abysses de ses pupilles ténébreuses, il décelait quelque chose de sombre, de dangereux. Des souvenirs et un passé de bête sauvage, de bête traquée. Une existence froide, dure. Sans pitié. Le jeune homme ne connaissait rien de Louve. Elle même ne paraissait pas en savoir tant sur son enfance... Il y'avait juste son âme, imbibée de larmes, imbibé de sang. L'errance et le combat, tout cela pour survivre, et au final ne garder de cette âme tant délaissée, qu'un draps humide et poisseux. Et cela se lisait au fond de ses yeux cannibales. Tout au fond,
Et quant à la surprendre de quelque manière que ce soit... Il avait prit garde à ce que ça ne se reproduise plus.
Sèmil garda le silence, et se rassit près du feu. Flinn profita de ce blanc soudain pour sortir. Il s'enfuit presque, précipitamment et disparut quelque part entre les ombres de la nuit. Le doyen se retint de soupirer, et se plongea de nouveau dans la contemplation des flammes. L'énergie qui l'avait animé quelques minutes plus tôt s'évapora lentement, comme si elle n'était qu'eau face à l'âtre brulant. Il se laissa aller à un nouveau vagabondage, se tournant vers l'avenir pour essayer de voir à travers la brume qui l'entourait. Il se surprit lui même à avoir des pensées positives malgré la précarité de leur situation. Un peu plus d'un heure s'était écoulée depuis leur arrivée dans la grotte ; peut être même deux, et son état d'esprit avait changer du tout au tout. En si peu de temps, était-il vraiment devenu plus objectif ? Ou son optimisme s'apparentait-il à une utopie stupide et irréaliste, de celles qui germaient sans que rien ne l'annonce, avant de grandir chaque jour un peu plus pour finalement obstruer tout raisonnement logique ? Comme une plante parasite dont les racines auraient puisées dans son espoir pour croître... Et dont les branches chargées de feuilles empêcheraient bientôt la lumière falote d'Andore de continuer de l'atteindre. Plongé dans les ténèbres, pourrait-il encore mener le groupe ? Sèmil resta songeur. Il ne parvenait pas à déterminer quelles pensées étaient les plus dangereuses ; celles qui le plongeaient dans le désespoir, ou celles qui lui faisaient croire à une dérisoire réussite ?
Le doyen secoua lentement la tête. Trop d'interrogations dansaient dans sa tête pour qu'il puisse répondre à une seule d'entre elle. Quelques questions masquées s'étaient même jointe au bal, énigmatiques, incertaines, qui se mêlaient aux autres sans qu'il n'arrive à les saisir. Elles changeaient de cavalier, se faufilaient dans la foule, sautillaient sur leurs pieds jusqu'à la sortie... Puis disparaissaient. Sèmil avait vaguement conscience de leur importance, mais il n'arrivait pas à se concentrer sur une seule question à la fois. Alors, elles le narguait en se lançant dans de folles farandoles, entrecroisant les cercles de leur danse à tel point qu'ils en devenaient abstraits. Se fondaient en une foule au mouvement insaisissable.
Sèmil respira profondément. Le bal reflua dans un coin de son crâne, abandonnant quelques retardataires derrière lui. Le doyen les expédia avec les autres, renvoyant les interrogations éparses dans les ténèbres de sa conscience. Avant qu'elles ne puissent de nouveau s'imposer à son esprit, il se fixa sur une autre pensée... A la fois douce et douloureuse. Corrosive et apaisante. Madeleine. Un feu languissant s'alluma en lui, répandant sa chaleur onctueuse le long de ses veines. Tel un poison voluptueux, délicat, qui n'attendait pour s'écouler que l'évocation de l'amour.
Sèmil ferma les yeux, s'abandonnant à la beauté de ce rêve. Elle attendait, patiente, sous ses paupières. Sa peau de cendre satinée, couvrait les courbes gracieuses de son corps. Elle était nue, souriante. Et de tout son être, se dégageait cette intense chaleur qu'elle irradiait toujours. Une flamme ardente brulait en elle, occultée par son corps magnifique, mais présente dans son aura, présente dans l'air ; cette chaleur dont il se laissait enveloppé avec délice. Des braises dormaient au fond de son cœur, des flammèches courraient dans ses veines, et à l'intérieur de ses prunelles, le feu de l'aube rougeoyait. Mauve et incarnat, orangé et doré... Et cette légère nuance bleue. Chaque regard était un trésor. Ses lèvres gris de plomb n'étaient pas lestées. Elles restaient en tout temps légères, prêtes à dévoiler les rangées nacrées de sa dentition en un radieux sourire. Elle n'était que chaleur et beauté. A la fois fille du vent et de l'eau ; fragile et grise, mais encadrée par l'écume soyeuse de ses cheveux. Enveloppé par sa propre douceur... Madeleine et ses mains si fines, où dansaient des aiguilles qui faisaient des mailles leurs cavalières. Femme jusque dans ses mouvements, femme divine, angélique ; femme dans son corps et ses creux, dans ses courbes et sa démarche. Tout en elle lui paraissait lascif. Elle éveillait son désir comme nulle autre n'aurait pu le faire. Il fondait d'amour pour elle, brulait d'envie pour son corps ; n'était qu'une idole de cire que l'amour consumait.
Madeleine était comme une présence immuable. Il pouvait sentir son doigt qui parcourait son bras. Courant le long de ses muscles, traçant des lignes de feu sur sa peau, remontant jusqu'à son épaule... La main s’aplatissait, glissait sur son torse en en suivant les reliefs, enflammait son épiderme, descendait lentement, sinuait...
Le jeune homme ouvrit subitement les yeux. Il sentait vraiment une main sur son bras. Il se prit à rêver que la fuite n'était qu'un songe cauchemardesque. Que Madeleine le caressait vraiment. Et il éprouva du remords. Non. Il ne pouvait pas renier la vérité, aussi douloureuse soit-elle. Son père était mort pour qu'il puisse vivre en ce monde à la vérité cruelle ; tout l'Ordre était mort pour eux. Ils ne pouvaient pas rejeter la réalité... Mais ils pouvaient la changer.
Sèmil tourna la tête vers son bras. Il fut surprit d'y découvrir un petit oiseau bleu. Un geai azuré, dont les petits yeux noirs luisants le fixaient. Le doyen fut attendris par la vision. La vie était encore présente en Andore. Sa faune n'avait pas disparue totalement. Il caressa les plumes du geai, doucement, essayant d'échapper à ses autres pensées en fixant son attention sur le reste du groupe. L'oiseau resta un instant immobile, ses serres crispés... Puis il s'envola au dessus du feu. Sèmil cligna des yeux, surpris. Le geai alla se poser sur d'autres apprentis, et exécuta le même manège par quatre fois. Ezraël fit une tentative pour l'épingler, comme si le volatile représentait pour lui un repas potentiel. Cela lui parut à la fois risible et affligeant.
Par chance, l'oiseau réussit à éviter les coups d'estoc du jeune homme, et il alla se percher sur le bras de Zejaléa. Celle-ci se raidit, et un cri s'échappa d'entre ses lèvres. En un bond, elle fut sur pied. En quelques secondes, elle avait délivré un message venu d'une source inconnu. Et en moins de temps qu'il ne le fallait pour le dire, elle était dehors, ayant lâchée un dernier vœux au reste du groupe. Sèmil resta abasourdis. Arl ? Qui étais-ce ? Et ce geai... Quelques images lui revinrent, surgit des tréfonds de sa mémoire. Des informations vagues, un visage floue. Cela s'assembla dans son esprit, d'un bloc.
Arl Kairul. Apprenti assigné à la surveillance de la garde royale, futile groupe d'hommes qui s'apparentaient plus à une assemblée de soudards qu'à l'organisation de guerriers aux cœurs nobles, comme c'était le cas dans la passé. Il avait été envoyé dans un village proche de la citadelle, une année plus tôt. Depuis, il n'était pas revenu... Jusqu'à maintenant. Visiblement, les soldats impériaux avaient réussit à le trouver, et le prenait maintenant en chasse.
Le doyen fit écho à Zejaléa, en se levant brusquement. Il se précipita vers la sortie de la grotte, précédant Ezraël etFenant. Mais il s'arrêta un instant, pour se tourner vers les autres apprentis, encore sonnés.
 
-Suivez moi. Si des impériaux poursuivent Arl, il faut lui venir en aide. Ezraël et Fenant ne suffiront pas à les décimer : ils doivent être au moins deux dizaines. Un petit détachement envoyé à la suite de l’effondrement de la citadelle ; quelques patrouilleurs. Ils n'auraient pas attaqués si nous étions plusieurs, mais Arl a dût nous rejoindre seul... Ils en ont profité. Montrons aux soldats de l'Empereur ce qu'il en coûte de s'attaquer aux nôtres ! Gronda t'il en dégainant son épée.
Le jeune homme s'élança vers le sous bois, en jetant un coup d’œil autour de lui. Flinn était partit. Sûrement sur les lieux du combat. Quand il fixa de nouveau son attention sur la forêt, Sèlim perçut le mouvement d'une ombre qui s'y enfonçait. Elle s'enfonçait dans les ténèbres qui régnaient entre les troncs, fluides, félines...
Le jeune homme eut un sourire funèbre. La Panthère aussi était partit en chasse.
Ce soir, ils allaient tous pouvoir venger leurs maîtres... Et leurs pères.
 
« Ce soir, il y'a du plomb dans mon cœur.
Nulle habituelle douleur ;
Celle qui me fait espérer des couleurs,
Non,
Je souffre de solitude,
Tout comme la Terre de décrépitude.
 
La nuit est lourde,
Son air leste mes poumons,
Mais je ne puis cesser,
Malgré cette souffrance fourbe,
De respirer.
 
Ce soir, il y'a du plomb dans mon bonheur,
Il coule là où se noient les songes,
Dans une abysse sans torpeur,
Quand je ne puis dormir,
Pas de sommeil pour me soutenir ;
J'aimerais trouer cette onde.
 
La nuit est lourde,
Les ombres m'étouffent,
Les ténèbres m'embourbent,
En moi, Andore s'engouffre ;
Je suis remplit d'acide,
Corrosion familière,
Douleur qui me ronge,
Mais pas éphémère :
Noyade si longue...
 
Ce soir, je voudrais du plomb sous mes paupières,
Au moins une nuit pour m'échapper,
Au moins un rêve pour oublier ;
Ce soir, je ne veux plus de pierres.
Plus de pierres qui me frappent,
Plus d'Andore qui m'attaque,
Plus d'abandon de foyer,
Plus de pères sacrifiés.
 
Ce soir, je voudrais mourir à leur place,
Libéré de la vie,
Libéré de la peur...
Ce soir, je veux rejoindre mon père. »
 
  
Ezraël 
Brûlant, le souffle d'Ezraël s'était accéléré, atteignant un rythme saccadé. Une seconde. Une seconde c'était le temps qu'il suffisait à Ezraël pour passer d'un extrême à l'autre. Une seconde c'était le temps qu'il suffisait pour que son sang se transforme en magma brûlant. Une seconde c'était le temps qu'il suffisait pour qu'il réagisse. Une seconde c'était moins que le temps qu'il mettait pour réfléchir. A vrai dire il ne réfléchissait pas. Pour lui il y avait juste des évidences dans lesquels il se précipitait sans prendre la peine de peser pour le contre. Prudence et subtilité était des choses bien futiles qui ne possédaient aucune vertu aussi loin qu'on demandait son avis. Ezraël était une véritable tête brulé, il le savait, il le revendiquait. Il vivait à fond sans jamais penser aux conséquences. Au combat il s'élançait avec pour seul bouclier son ardeur de combattre. Ses doigts se resserraient si fort contre la garde de son épée qu'ils paraissaient encore plus blanc que d'habitude. Non loin à ses côtés se trouvait Flinn qui venait de sortir des.. Baguettes ? Étonné les yeux d'Ezraël s'écarquillèrent. Se battre avec des bouts de bois.. Quelle drôle d'idée ! Il ne posa cependant aucune question, ne souhaitant pas manquer les prémices d'un combat qui tardait à venir. Mais les armes originales de Flinn étaient.. surprenante. Le bouillant chevalier jeta un regard de l'autre côté pour apercevoir un chien.. Non un loup. Enfin bref il y avait également Lifaën… Le jeune homme à la chevelure écarlate appréciait grandement la présence de ce dernier. Son côté enjoué et espiègle donnait matière à vivre au groupe. Par ailleurs, il se révélait être un précieux allié lorsqu'il s'agissait de taquiner Sémil. Ezraël savait qu'il pouvait toujours compter sur le jeune homme à la chevelure de jais, pour faire quelques taquines remarque à leurs valeureux chef. D'ailleurs si Sémil n'avait pas été leurs chef, Ezraël aurait eu un mal énorme à suivre les ordres. Le chef des chevaliers était l'une des rare personnes capable de canaliser le turbulent jeune homme. La force calme qui émanait du chef et sa volonté de faire vivre le groupe avait tendance à maîtriser les ardeurs d'Ezraël. Tout comme le jeune homme aux cheveux rouges ne recevait d'ordre que de lui. Sémil avait gagné son respect au cours de son apprentissage, ou pas une fois il avait dénigré sa valeur, acceptant souvent de s'entraîner avec lui de nombreux après-midi, ou bien souvent Ezraël dut admettre la défaite. Cependant il ne s'en offusquait pas. Le chef des chevaliers était également l'une des rare personne qu'il avait accepté comme supérieur. Donc toutes ces raisons faisait qu'Ezraël tentait du faire du mieux qu'il pouvait pour respecter les ordres de Sémil, bien que sa nature ait souvent tendance à prendre le dessus et le pousser à faire des choses irréfléchies.
 
 
Une brise fraîche vint souffler sur la clairière, cependant aussi froide qu'elle était, c'était dérisoire comparé à la chaleur qui semblait émaner du corps d'Ezraël. Déjà au taquet alors que le combat n'avait même pas commencé, bientôt il se transformerait en un véritable volcan déchaîné. Le bouillant chevalier ne tenait plus sur place et il jeta un regard en biais à Lifaën. Avant de s'écrier :
 
 
« Lifaën ! Ça te dirais de voir lequel de nous deux arrive à ramener le plus de casques  ? »
 
 
C'était un défi puéril sans aucun intérêt. Et pourtant c'était exactement pourquoi Ezraël l'avait proposé. Si on ne s'amusait pas dans ce monde bien sombre plus rien ne subsisterai. Il avait besoin d'un peu de légèreté dans ce monde fade qu'était devenu Andore.
Soudain la nuit commença s'emplir d'un bruit régulier montant en crescendo. Comme si le sol se faisait marteler dans un tambour incessant. L'esquisse d'un sourire carnassier se forma sur le visage d'Ezraël. Enfin l'heure du combat ! Sans prendre la peine d'attendre plus longtemps, le bouillant chevalier s'élança droit devant lui, fonçant à toute vitesse épée en main vers les premiers cavaliers qui apparaissaient. Sans se rendre compte du désavantage que représentaient les chevaux il continua sa course, sortant prestement sa pierre de feu.
Plus que quelques mètres le séparait désormais des premiers soldat de l'empereur. Dominé par les chevaux, Ezraël ne pensa même pas une seconde à reculer, faisant plutôt jaillir de grandes flammes devant lui, qui s'éteignirent rapidement et abruptement. Les chevaux hennirent de terreur et ruèrent devant l'obstacle ardent. Sans perdre encore plus de temps, l'épée du chevalier fila dans l'air et sans faire dans la dentelle, elle entailla profondément cavalier et cheval qui s'écroulèrent tout deux lourdement au sol. Sans les achever Ezraël projeta le second cavalier à bas de sa selle avant que sa monture ne reprenne ses esprits. En une fraction de seconde plus tard il acheva les deux hommes ainsi que la bête agonisante, dans des gerbes de sang qui éclaboussèrent ses avant-bras. Ôtant aussi vite qu'il le put, leurs casque, il rattrapa de justesse par la bride l'autre bête et de lui claquer l'arrière train, pour lui dire de partir plus loin.
Soudain un bruit sifflant derrière lui, le fit faire un bond de trois mètre en arrière. Ne devant la vie qu'a de réflexes incroyable. La joue d'Ezraël était cependant légèrement entaillé et il regarda avec un sourire sauvage le cavalier qui venait d'attaquer. Se ruant à l'assaut, sans se soucier de l'avantage non négligeable que représentait le cheval, Ezraël chargea à une vitesse qui pouvait sembler folle. Tout son sang était en ébullition et il allait écumer sa rage comme la foudre purge la fureur du ciel. Dans un choc d'une puissance incroyable leurs lames se rencontrèrent en un bruit de fracas, puis la monture rua brusquement et Ezraël fut forcé reculer brusquement pour ne pas se prendre un coup de sabot. Puis le cavalier sans perdre un instant chargea l'épée levée. Sourire aux lèvres, Ezraël se précipita à la rencontre et de toutes ses forces il fit valser sa lame en direction de celle que le soldat tenait à l'horizontal dans le but de le décapiter, encore une fois le choc fut d'une violence inouï. Toute la puissance phénoménale du choc se répercuta dans le bras du jeune homme aux cheveux rouges qui grogna. Pendant que le cavalier lui était projeté par la puissance de l'impact au sol alors que son destrier continua sa course. Levant péniblement son bras engourdi Ezraël acheva l'homme au sol et prit son casque.
Et de trois ! Le fougueux chevalier releva la tête, faisant quelques brefs moulinet afin que son bras reprenne sa vigueur, et il dut faire un énième bond pour éviter la lame tendue d'un chevalier. À peine fut-il réceptionné qu'il dut éviter une autre lame. Puis une troisième. Puis une quatrième. Mécontent il releva la tête pour apercevoir que quelque cavaliers l'avaient encerclé et décrivaient un large cercle et chacun à leur tour il s'essayait à la charge. Les faire tomber de leurs chevaux s'annoncerait ardu. Le choc précédent avait été beaucoup trop violent. Encore un et sa lame se briserait sûrement et son bras avait déjà pris chère. Il évita encore une fois un chevalier en se jetant sur le côté et en faisant une roulade. Entailler les articulations des chevaux étaient la seule option possible. Bien qu'il lui répugnait quelque peu de faire ça. Ou sinon.. il y avait les flammes. Même si Ezraël trouvait que la pierre consommait pas mal d'énergie. Il lui faudrait attendre le moment opportun. Ne lâchant pas ses ennemis du regard il recula lentement à petits pas et soudain son dos vint heurter le tronc d'un arbre. Il lâcha soudainement la pierre et sans le vouloir, sous le coup du moment il fit jaillir de gigantesques langues de feu qui apparurent en un bruit de bourrasque. D'un rouge flamboyant elle s'élevèrent si haut qu'elle vinrent toucher le feuillage de l'arbre. Et puis petites flammes accidentelles, se transformèrent en un arbre enflammé et sous le coup du vent, petit feu devint grand feu. Illuminant la clairière de sa lueur embrasé, le feu commençait à grandir, bosquets et buissons environnant succombant à l'appel des flammes. La nuit qui était si sombre avait soudainement prit une teinte ardente. Et certains chevaux maintenant se refusèrent à charger sur un Ezraël effaré devant la catastrophe qu'il avait causé. Le paysage semblait se faire engloutir par un océan de flamme vorace et la nuit si fraiche se transforma en un enfer brûlant de rage.
 
Quelques secondes.. C'était le temps qui avait suffi pour qu'Ezraël cause une catastrophe.
 
Pour une fois il regrettait de s'être élancé seul.
 
 
Zejaléa 
Fenant et Zejaléa étaient enfin arrivés à la grotte. Elle remercia le jeune homme et lui ne lui prêta plus grande attention, se concentrant sur une tâche autrement plus ardue qui l'attendait.  
La jeune fille constata que tous les autres étaient déjà partis, certainement pour contrer les cavaliers impériaux. Elle brûlait d'inquiétude pour chacun de ses compagnons et il lui tardait de les rejoindre sur le champ de bataille pour leur prêter main-forte...Mais tout d'abord, il y avait Arl...Il avait été déposé par les deux apprentis à une distance du feu, abandonné à la hâte, qui lui permettait d'être réchauffé par les flammes sans souffrir de leur ardeur. Moon semblait contrôler les opérations de ses yeux perçants, ses serres ensanglantées témoignant de sa vengeance. Il sautillait près de Arl et penchant la tête vers lui en une interrogation muette. Zejaléa sentit son cœur se réchauffer à cette vision, cela faisait si longtemps que l'harmonie de Andore était rompue ! Il ne subsistait plus que quelques étincelles éphémères de cette dernière, si fragiles qu'elles pourraient s'éteindre si facilement...Moon et Arl étaient deux de ces étincelles, fusionnées jusqu'au plus profond de leur essence, plus fortes et plus fragiles à la fois, car avec plus de points faibles. Néanmoins, c'était réconfortant de voir ces deux êtres, si différents en apparence, résonner au diapason...S'extrayant de ses pensées qui menaçaient une fois encore de l'engloutir, la jeune fille se reconcentra sur sa tâche actuelle. Elle se pencha vers Arl et écouta sa respiration tout en prenant son pouls. Les deux étaient réguliers et plus vigoureux que lorsqu'elle l'avait soigné. Zejaléa en conclut que le jeune homme pouvait se réveiller d'un instant à l'autre...Elle s'assit alors à ses côtés prévoyant de le veiller encore longtemps, mais seulement quelques minutes plus tard, les yeux de Arl tremblèrent et commencèrent à papillonner...Zejaléa n'attendit pas et prit immédiatement la parole en phrases laconiques, elle savait qu'il était faible et encore peu conscient du fait de ses blessures, mais si elle tardait trop alors que d'autres Chevaliers du Feu avaient besoin d'elle, aucune parole ne pourrait jamais la réconforter...
 
"Arl. Je suis Zejaléa, mais peu importe si tu te souviens de moi ou non. Ici tu es en sécurité pour le moment, c'est un repère de l'Ordre. Ton épaule guérira vite, mais ta jambe est plus gravement atteinte. Ne parle pas. Ne bouge pas. Tu n'es pas passé loin de la mort. Les cavaliers qui étaient à ta poursuite sont certainement en train de combattre les apprentis de l'Ordre. Il faut que j'aille les rejoindre."
 
Elle prit ensuite quelques feuilles et les lui mit dans la bouche tout en continuant à parler.
 
"Mastique le plus longtemps possible avant d'avaler, ça t'aidera à guérir. Moon, prends soin de lui."
 
Zejaléa avait confiance en l'oiseau, elle savait qu'il la comprenait et se doutait qu'il pouvait parfaitement communiquer avec Arl. La jeune fille recouvrit ce dernier de la cape d'Ezraël qu'il avait probablement oublié là, et quitta la grotte.
 
Elle courait dans la nuit. La Lune était haute dans le ciel et sa course nocturne était déjà bien avancée. Zejaléa songea qu'elles étaient toutes deux dans une course épuisante à la recherche de la Terre en dépit de leur nature totalement différente...C'était une étrange amalgame, et pourtant bien réelle. Les apprentis seraient-ils des éclats de Lune ? Non. Ils étaient le Feu, des éclats de Soleil, et c'était eux la Lumière perdue...Sauf un...La Terre. Lequel d'entre eux était celui qui était l'enfant céleste de l'amour de deux Astres ? Une divinité vivante qui n'avait pas même conscience qu'elle l'était ? Comment la Terre pouvait ne pas se rendre compte qu'elle l'était ? Il y aurait dû exister un signe distinctif apparent pourtant. Mais non...S'il aucun d'entre eux ne l'était ? Zejaléa eut peur de cette idée, et continua à courir comme pour s'y soustraire.
Soudainement, elle entendit un bruit de galop martelant le sol et elle s'arrêta net. Un cavalier impérial était-il parvenu à franchir la ligne protectrice des apprentis ? Si c'était le cas, Arl et elle seraient en grand danger...Zejaléa dégaina sa lame de carbone qui pendait dans son dos en cas de besoin et attendit, l'angoisse lui comprimant la poitrine. Un grand cheval massif déboula alors tout harnaché et elle constata avec soulagement que sa selle était vide, mais en attendant, il lui fonçait dessus totalement affolé. Zejaléa réagit immédiatement, elle se mit devant l'animal et bras en croix et émit un bruit qui ressemblait au vent dans les arbres. Instantanément, la bête retomba sur ses quatre membres et se calma. Zejaléa le prit par la bride, se retourna, et devinant que ce cheval provenait du lieu de l'affrontement, monta souplement sur son dos et le lança au galop dans la direction d'où il venait.
 
Lorsqu'elle arriva sur le lieu de l’affrontement, elle aperçut certains apprentis qui se battaient contre la masse indistincte des troupes impériales, des chevaux hennissaient de terreur et les hommes hurlaient de douleur.. Quelques dizaines de mètres plus loin, Ezraël était en mauvaise posture, entouré de soldats qui s'approchaient du jeune homme d'un air mauvais, mais surtout, de flammes ! Quant à Lifaen, il était introuvable dans ce maelström...
 
 
Frimain 
Bulles. Pétillements. Eclats. Compréhension. Il se souvient. De la misère. De la boue. Du chagrin. De son chagrin. Un chagrin inexorable, mais qu'il cachait, montrant cette face, la meilleur qu'eux aimeraient voir. Celle qu'il montrait au monde. Et celle qu'il aurait aimé "voir", rendue par une surface ; rendue par un "miroir". Et pourtant... Il ne devait pas s'attarder sur cela, c'en était ainsi, depuis sa naissance déjà, depuis trop longtemps même. Il n'avait jamais été défaitiste, loin de là. Mais ce que les autres concevaient pour un handicap, il n'allait pas tarder à le voir comme tel. Bien qu'il ne le voulait pas, pour rien au monde. Ce qu'il qualifiait comme étant l'espoir n'avait pas besoin de cela. Non. Pas besoin.
Il avait vécu trop de choses pour faire demi-tour, pour se rabattre dans une coquille forgée de toutes pièces. Il voulait vivre, il voulait sentir la chaleur du Soleil caresser sa joue. Un rêve. Qui pourrait devenir réalité. Cela ne dépendait que de lui, que d'Eux, que de Sèmil, que de Flinn, que de Louve, que d'Ezraël ; que de tous les apprentis en général.
Il avait tué des gens, il avait volé. Pour survivre, peut-être, mais en anéantissant des familles, des familles telles qu'il aurait aimé se la représenter. Des familles qui n'étaient sûrement pas une vérité. Mais qu'importait... tant que les choses seraient représentaient ainsi, dans son coeur, il ne pourrait avancer, il ne pourrait "voir". Et il tentait, il tentait d'y parvenir. Si seulement il arrivait à se défaire du passé...
 
Oui ! Aujourd'hui, sa cause était juste ! Sa cause était défendable ! Il méritait de vivre pour cette cause. Oui ! Et quoi qu'en dise sa conscience...
 
Un froufroutement, un déplacement d'air dans cette grotte. Un oiseau ? Alors que la nuit tombait ? Cette façon de lisser le vent, ce léger bruit. Et puis tout le reste... Un geai. Oui. Il en était sûr.
On l'avait souvent interrogé, interloqué, sur cette faculté à voir. Sans les yeux. Il avait alors sourit, puis pointé la main vers son oreille, riant franchement. Car, il le savait plus que quiconque, ces sens-là étaient plus que développés, résultat de sa soi-disante cécité. Presque l'équivalent de ce que pouvait ressentir un animal. Et il s'imaginait sous cette forme, libre et heureux. Enfin. Liberté.
L'oiseau virevoltait, passant de personne en personne. Puis Zéjaléa, qui se lève, brusquement.
 
- Écoutez-moi ! Arl est tout près, il est blessé gravement, il va mourir ou se faire tuer par des cavaliers de l'Empereur qui arrivent sur nous ! Moon va me montrer où il est et je m'efforcerais de le guérir, mais préparez de quoi vous battre, je ne sais pas combien ils sont, je n'ai pas pu le voir !
 
La jeune fille de dix-sept ans, cette petite chose frêle et timide venait de parler, venait de s'exprimer. D'une voix sûre, posée, certaine de son choix. Elle s'élança, courant à perdre haleine, laissant derrière elle les jeunes apprentis. Effarés.
 
- Et dans la mesure du possible...Épargnez les chevaux...
 
Si ce qu'elle disait était vraie, et cela, il n'en doutait pas, ne mettant pas en doute la voix d'une de ses compagnons, cela signifiait qu'il avait été découvert, et que très peu de temps se profilait désormais devant eux. Ils auraient pu fuir, se cacher. Mais désormais, la vie de plusieurs des leurs étaient en jeu, sous la forme d'Arl et de Zéjaléa. Tous les deux aussi importants l'un que l'autre. Tous les deux qu'il fallait sauver. Coûte que coûte. Oui... Dit ainsi, c'était bien puéril. Mais qu'est-ce qui ne l'était pas ?
 
Ezraël et Fenant venait de s'élancer, maigres espoirs pour Eux tous. C'était idiot de partir ainsi, sans que quelconque ne les accompagne, sans que quelconque ne les aide. Futile, dangereux. Mais tellement humain... Le doyen se lève, en un bond, puis se tourne vers eux, la rage dans la voix.
 
-Suivez moi. Si des impériaux poursuivent Arl, il faut lui venir en aide. Ezraël et Fenant ne suffiront pas à les décimer : ils doivent être au moins deux dizaines. Un petit détachement envoyé à la suite de l’effondrement de la citadelle ; quelques patrouilleurs. Ils n'auraient pas attaqués si nous étions plusieurs, mais Arl a dût nous rejoindre seul... Ils en ont profité. Montrons aux soldats de l'Empereur ce qu'il en coûte de s'attaquer aux nôtres !
 
L'homme jeta un dernier coup d'oeil aux apprentis, encore hébétés. Puis s'élança dans l'inconnu. Tous le suivirent, la lame dégainée, de la rage plein le coeur. Mais cela était si véridique... La vérité d'une alliance commune de plusieurs millénaires. La vérité de l'espoir bientôt oublié.
Le jeune homme attendit un moment, les laissant prendre de l'avance sur lui. Il n'aimait pas combattre à leurs côtés, il n'aimait pas cela, pas cela du tout. Car dans l'ivresse de la bataille, c'était là qu'il était le moins approchable. Frimain se leva douloureusement, fourbu par une journée intense de marche et de course. Il sentit, dans sa poche, battre en pulsation lente sa Pierre de Feu, sa Pierre de Vie. Il était temps, temps de venger leurs aînés. Mais bien sûr, comme on le dit toujours, la vengeance ne mène à rien. N'est-ce pas ?
 
 
Arl 
Les sons retentirent quelques instants aux oreilles d'Arl, premiers échos de son retour à la vie. Puis vinrent deux piallements brefs, emprunts de soulagement et d'amitié. Et tour à tour, de la lumière, de l'ombre, et la danse lancinante des flammes. Arlgarda les yeux clos.
Il sentait Moon, peletonné sur sa poitrine, serein. Et la douce chaleur du brasier...
Il voulait s'endormir, prolongé cette instant dans l'éternité, se libérer d'un monde absurde, violent et cruel.
Il était las. Las de donner la mort.
De la braver.
Las aussi de savoir que demain, Moon ne serait peut-être plus là.
Le geai enfonça sa tête sous ses plumes.
Arl sentait sa faux, à côté de lui. Il en venait à la considérer comme une amie, et il s'en sentait coupable. Il restait encore des taches de sang sur la lame; peut-on considérer la souffrance et la mort comme des amies ? Pire que tout, il savait qu'il avait tué, et qu'il tuerait encore de sang-froid. Impitoyable...
Mais il ne regrettait rien. La mort est une chose toute naturelle, il ne faut pas la regretter. De plus, Arl était depuis plus de dix ans incapable d'avoir des remords. C'était... autre chose. Cette fille, peut-être.
Elle lui avait sauvé la vie, et elle n'espérait rien en échange.
"Juste de la bonté", se dit-il, comme Moon avant lui. Et c'était quelque chose de merveilleux. Les êtres humains étaient donc encore capables de cette générosité exceptionnelle que le monde croyait avoir anéantie, qui vous pousse à donner de vous-même, à souffrir, parfois, pour aider un autre être ?
L'espoir existe-t-il encore ?
Existe-t-il encore ?
Existe-t-il...
Arl s'endormit sur cette pensée, tourmenté par son passé.
 
Il marchait, calme, dans le jardin gris de ses parents. Il avait compté jusqu'à cinquante, maintenant il devait chercher Moon. Arl, huit ans, se mit à courir partout, soulevant les pots de fleurs, retournant les jouets éparpillés sur le petit carré de jardin, qui fut vert autrefois mais sur lequel ne poussait plus rien. Il riait.
Un enfant n'a besoin de rien pour être heureux.
Mais il ne faut rien pour bouleverser l'avenir d'un enfant.
Il vit un grand oiseau, une buse peut-être, qu'importe. Qu'a-t-on besoin de savoir de plus, d'ailleurs ?
Un cri bref retentit, et Arl vit le rapace s'élever. Les reflets bleus se reflétèrent dans ce qu'il tenait dans ses serres.
-Moon...
Arl saisit une pierre et atteignit sa cible à la tête. Elle lacha un bref cri et sa proie, puis s'envola.
-Moon...
 
Changement de décor.
Arl dans une bibliothèque, arpentant les rayons médecine et animaux.
Arl chez un vétérinaire.
Arl pleurant dans son lit.
 
Changement de décor.
Arl tenait en ses mains le corps de Moon. Ses blessures étaient soignées, mais il ne se réveillait pas. Il ne se réveillerait plus jamais...
Arl ne pleurait plus. Accroupi sur la terre, il regardait son ami.
Des parties de cache-cache, des farces, toute la joie qu'un enfant peut avoir qui s'en allait. Et il se sentit partir. Il suffoqua.
Il n'arrivait plus à bouger, ni à respirer.
Il sentait son âme se réfugier dans le corps de Moon. Son âme qui s'étiolait, pour se reformer ensuite, sous la forme d'un geai.
Une âme partagée.
 
Arl se réveilla, dans la grotte où il s'était endormi. Moon, levé près de lui, chantait quelques notes.
Il reconnut une comptine qu'ils chantaient tout deux, étant enfants.
Arl se leva, saisit sa faux, et, Moon sur l'épaule, il quitta la grotte.
 
 
Eldän 
Le grabuge soudain qui anima la grotte le réveilla de son sommeil sans rève. Il entrouvrit un oeil et vit Zéjaléa s'élancer hors de la grotte après avoir lancé une phrase dont il n'entendit que la fin. Il allait falloir combattre. Seulement une demi-journée qu'ils avaient fui la citadelle que déjà la mort et le sang se présentait à eux. Il referma les yeux. Plusieurs apprentis sortirent de la grotte. Leurs pas vif résonnaient dans sa mémoire, faisant écho aux souvenirs du passés. Les pas... à chaque fois qu'il les avait entendus, sa vie avait changé.  
 
 
 
Des années plutôt...
 
 
il a 12 ans.
 
Quatres ans déjà qu'il avait découvert la vérité sur son père. Quatres ans déjà que ce pauvre homme était mort en pleine rue sous les coups d'un homme sans pitié. Quatres déjà que son père l'avait battu quans il avait entendu Eldän en larmes raconter ce qu'il avait vu quelques minutes plus tôt. Quatres ans déjà que son père s'était effondré sur le sol lustré de leur maison, de plusieurs coups de poignards assénés par sa propre femme. Quatres ans déjà que sa mère avait été pendue sur la place principale, sous les yeux de personnes qui la connaissaient, qui l'appréciaient. Qui n'avait rien fait, rien dit. Quatres ans déjà qu'il fuyait sur les routes. Seul. Son indépendance, sa débrouillardise et son arc l'avait sauvé à plusieurs reprises. Il était resté un peu plus d'un an chez un viel homme qui le logeait et le nourrissait en échange de menu services. Mais depuis quelques temps, ce dernier le prenait de plus en plus pour son larbin. Alors Eldän était parti et avait repris sa route, sans aucun but.
Le bruit caratéristiques des fers à cheval le fit reculer. Un cheval sur lequel un homme aux cheveux noirs et coupés courts était perché surgit au milieu du chemin. L'épée qui battait dans le dos de l'inconnu, le fait qu'il possédait une monture - une chose extrèmement rare - et la pierre rougeoyante qu'il tenait dans la main indiquait qu'il s'agissait d'un homme riche. Et donc méprisant, condescendant et belliqueux.
-Bonjour, mon garçon que fais tu sur ses routes ? Elles sont dangeureuses et ne sont pas faites pour être parcourus par une si jeune personne.
Le regard bienveillant de l'inconnu et sa voix chaude poussa Eldän à se confier. Une longue heure plus tard, après l'avoir écouté patiemment, l'homme ouvrit la bouche et raconta des choses invraisemblables. D'une citadelle, perdue au entres les vallées ou de puissant chevaliers se trouvaient, de feu, de soleil, de lumière.
D'espoir.
 
 
il a 8 ans.
 
Il court. Le plus vite possible. La plante de ses pieds étaient en sang à force de galoper sur les caillous.
Et il pleure aussi. Les larmes l'aveuglaient et à plusieurs reprises, Eldän avait déjà failli tomber. Mais il s'en fiche. Il pleure. De toutes les larmes de son corps. Son papa lui avait menti et les gens avaient raison. Il tuait des gens pour rien. Il leurs faisaient mal alors qu'ils suppliaient d'arrêter. Il tenta d'oublier ce qu'il avait vu quelques minutes plus tôt.
Aujourd'hui Eldän se baladait dans la rue quand il avait entendu le claquement de chaussures en métal sur les pavés. Il s'était approché et avait vu un Soldat en armure noire se faire bousculer par inadvertance par un badaud. Le Soldat s'était énervé et avait commencé à tabasser le pauvre malheureux. Personne n'avait bougé. Personne ne lui avait dit d'arrêter.
Alors que le monsieur commençait à avoir du rouge sur les vêtements et ne criait presque plus et sanglotait. Finalement la personne avait arrêté de bouger. Et le Soldat était parti. Ce Soldat, s'était son père.
Alors il courrait. Il courrait vers la maison pour dire à maman que papa était très méchant. Alors après ils allaient partir de la maison et aller habiter autre part. Oui. C'est ça que sa maman lui dirait...
 
il a 5 ans.
 
 
Il ne comprenait pas. Pourquoi son papa ne voulait pas jouer avec lui ? A chaque fois il partait de la maison après avoir mis sa grosse armure noire. Parfois il revenait avec des taches rouges dessus. Il disait que des gens n'était pas gentil avec leur Empereur et racontait des choses fausses sur lui. Alors il devait leur demander d'arrêter. Ça par contre Eldän comprenait. Lui aussi il n'aimait pas qu'on dise des mensonges sur lui. Ca le mettait en colère.
Y'en a qui disait par exemple que son papa il tuait des gens et leur faisait mal alors qu'ils lui avaient rien fait. Mais Eldän savait que c'était n'importe quoi et que son papa, il ne tuait personne. Le rouge sur son armure c'était juste de la sauce qu'il s'était reçu quand il mangeait avec ses copains. Le son des lourdes chaussures de son papa se fit entendre. Eldän voulut se jeter dans ses bras. Voulut. Son père le repussa. Dans les yeux du petit garçon, une lumière d'incompréhension s'alluma.
 
 
 
Une larme coula de ses yeux. Il s'extirpa de la gangue du passé et revint à la réalité, au présent. Tout les apprentis avaient quittés la grotte et ne l'avaient sans doute pas perçut, dans l'ombre ou il s'était installé. Zéjaléa, accompagné de Fenant et d'une personne inerte dont le visage ne lui était pas inconnu entrèrent brusquement dans la grotte. Un geai entra dans la grotte.
La jeune fille, de quelques gestes précis, entreprit de soigner Arl puis quitta la grotte après avoir dis à un dénommé Moon - Eldän ne le voyait nul part - de prendre soin de l'homme à la faux.
 
Eldän s'étira les articulations, empoigna son arc, son carquois et se leva. Le geai, recroquevillé sur la poitrine du blessé sembla lui jeter un long regard qui le mit mal à l'aise. Cet oiseau avait l'air... intelligent. Sans s'attarder plus longuement sur ce mystère, il sortit du refuge des apprentis et s'élança sous les étoiles.
La nuit était belle ce soir.
 
 
Lifaen 
Tension. S’il y avait un mot pour décrire l’ambiance de la petite combe rocheuse, c’était bien celui-ci. La bataille allait bientôt éclater et les trois apprentis en étaient parfaitement conscient, déjà on entendait les cliquetis des armures des soldats et les aboiements des chiens. A la droite du jeune homme, Ezraël piaffait d’impatience, rempli d’une soif de sang débordante et à sa gauche le loup grondait légèrement et s’était ramassé dans une position agressive, sentant le danger. Pour compléter le tableau, Flinn se tenait légèrement devant eux et avait dégainé deux sortes de matraques étranges que Lifaen n’avait jamais vues. Quant à l’assassin, il enduisait soigneusement ses dagues de jets d’un poison paralysant, promenant un regard attentif aux alentours.
La combe était d’une taille plutôt petite et de nombreux arbres commençaient à y reprendre leurs droits, envahissant peu à peu l’endroit depuis la forêt. Devant les apprentis, la seconde entrée de la combe, la première étant celle par laquelle ils étaient passés, s’ouvrait sur une montagne dénudée et rude, ne gardant aucune trace du miraculeux bois qui avaient poussé près du refuge de l’Ordre.
Après avoir achevé la préparation de ses dagues empoisonnées, Lifaen fit quelques courts étirements, réchauffant ses muscles engourdis par la fraicheur mordante de la nuit. Les bruits se faisaient de plus en plus proches et l’assassin put estimer que leurs opposants étaient en large supériorité numérique pour trois apprentis et un loup. Le jeune homme eut un grand sourire : Voila qui s’annonçait intéressant ! Enfin le premier défi de taille de cette quête insensée, enfin le premier combat.
En lui, Lifaen bouillonnait encore, plein de cette furieuse rancœur et de cette amère colère qui l’avaient pris à la gorge quelques instants plus tôt. Une violente contraction parcourut sa poitrine et Ezraël jeta un regard inquiet à son compagnon qui lui assura d’un sourire que tout allait bien. Se détournant légèrement, il sortit une fiole de sang de sa sacoche et en vida le contenu d’un trait, un frisson de bien-être le parcourant. Lorsqu’il fixa de nouveau l’entrée de la combe, son regard avait gagné en acuité, ses sens étaient plus aiguisés.
D’un geste fluide et souple qui dura une ultime seconde d’éternité, l’assassin dégaina dix dagues de jet, chacune étant reliée à l’un de ses doigts par l‘un de ses fameux files d’Arachne. Il s’écarta légèrement de ses compagnons pour avoir plus de marge de manœuvre et son ami lupin le suivit.
Les impériaux n’étaient plus loin, déjà les premières lueurs de leurs torches se reflétaient sur sinistrement dans la combe, promesse de milles morts atroces. Ils étaient LARGEMENT en surnombre, les apprentis n’avaient presque aucune chance, surtout face à la charge dévastatrice de leurs chevaux… Sauf si…
Mais pour le moment, Lifaen ne devait plus être l’apprenti de l’Ordre. Le jeune homme devait complètement se laisser aller à celui qu’il était vraiment.
L’assassin ferma les yeux et fit appelle à sa formation de tueur. Les conseils de son premier maitre lui revinrent, chacun des enseignements du légendaire assassin remontèrent en lui. Lorsqu’il rouvrit les yeux, le jeune homme n’était plus le même. Son faciès s’était transformé en un véritable masque mortuaire, son attitude changea imperceptiblement, ses yeux brillèrent d’un nouvel éclat. A cet instant, il n’était plus un apprenti de l’Ordre mais bel et bien un assassin surentrainé. Un être voué à devenir le meilleur de son milieu.
Un tueur.
 
Enfin, les opposants au trio de l’Ordre furent à porté de vue. Ezraël hoqueta, mais Lifaen ne sut pas déterminer s’il s’agissait là d’un mouvement de peur ou d’enthousiasme, Flinn ne broncha pas et l’assassin eut un petit sourire en coin et la sylve de ses yeux brilla plus ardemment.
Ils entrèrent dans la combe.
Le loup grogna plus fort, achevant de dévoiler ses longs crocs, lui répondirent des aboiements de chiens enragés. Lifaen fit un rapide décompte.
Il hoqueta.
Pire même, il douta.
Les impériaux étaient une petite soixantaine, tous montés sur des étalons de guerres et suréquipés d’armes en tout genre. Le long de la longe de leurs montures pendaient les laisses de chiens de guerre, de massifs molosses destinés à égorger littéralement leurs adversaires. Autant dire que les trois pauvres apprentis et le loup n’avaient aucune chance face à cette vague de métal. L’empereur n’y était pas allé de main morte, pour poursuivre Arl. Ezraël tremblait presque d’impatience, il brûlait de foncer dans la mêlée pour arracher tripes et organes du corps de leurs ennemis. Le bouillant apprenti lança une boutade pour détendre l’air, ce qui parut curieusement déplacé vu la gravité de leur situation.
- Lifaen ! Ça te dirais de voir lequel de nous deux arrive à ramener le plus de casques ?
Un défi absolument puéril. Et stupide.
On ne jouait pas avec la mort.
A force de la côtoyer au quotidien, à en faire toute sa vie, à accepter la lourde tâche de donneur de mort, Lifaen en était venu à respecter la mort comme on respecte une mère. La mort avait été la présence maternelle qu’il n’avait jamais eue, c’était son sein qui l’avait nourri, ses bras qui l’avaient enlacé et sa présence qui avait veillée sur lui. D’une autre manière, Lifaen et la mort étaient comme deux amants, inextricablement enlacés dans une étreinte charnelle et fusionnelle. Cette pensée faisait souvent rire le jeune homme, l’idée d’être comme amant avec ce qui représentait aussi sa mère était fort déplacé, même parmi les temps de débauche qui courraient sur Andore.
Pourtant, Lifaen décida de se prêter au jeu, ne serait-ce que pour attiser l’ardeur d’Ezraël qui serait plus que nécessaire dans ce combat à trois contre cents.
-              Désolé mon petit Ezzy’, je déteste humilier les plus jeunes. lui répondit-il sur un ton ironique et chargé de confiance.
Dans cette courte phrase, il avait de mis de la confiance quant à leurs chances de survie pourtant très minces. Ezraël se contenta de s’embraser, encore plus impatient d’aller au combat, mais Flinn parut comprendre l’assassin. L’insensible chasseur se retourna vers le jeune homme et planta son regard dans le sien. Il savait lui aussi.
Lifaen aimait bien Flinn, ou "le fils de la Lune" comme il le surnommait, il le respectait et sentait que c’était réciproque. Le chasseur avait parfaitement compris que leur survie n’était qu’une utopie, il n’était pas comme l’ardent Ezraël. Lifaen hocha lentement la tête, un dernier salut envers celui qui allait l’accompagner vers une mort certaine, un geste empreint d’une triste solennité. Il ne sut pas si Flinn lui rendit son salut car il se détourna pour fixer de nouveau les cavaliers impériaux.
Alors comme ça, c’était aujourd’hui qu’il allait se fondre totalement dans l’étreinte glacée de la mort ? C’était la fin de tout ?
Oh et puis, pourquoi pas ? Il n’avait plus rien à perdre.
Pourtant, un visage envahit son esprit, pour démentir cette dernière affirmation.
Eileen…
Son cœur se mit à battre plus fort, son sang s’embrasa et sa respiration se fit courte à la pensée de la jeune apprentie de l’Ordre.
Si, il avait quelque chose à perdre. Quelqu’un plutôt.
Alors, Lifaen se fit une promesse. Il leva le poing et le tendit droit devant, en plein centre de la masse des impériaux. Sa voix s’éleva, tranchant le silence en deux, résonnant avec force et courage. Une voix de meneur.
-              Nous ne mourrons pas.
Après ces quatre mots, énoncés comme une affirmation de la plus grande des simplicités, l’assassin baissa le poing et se remit en garde, prêt à se battre.
 
La tension était à son paroxysme, atteignant des sommets encore jamais égalés. La bataille allait débuter d’ici quelques secondes, plus aucun combattant ne semblait respirer, plus aucun ne bougeait.
Sauf Lifaen.
Ces quelques secondes, il s’agissait là d’un moment que seules certaines personnes pouvaient appréhender, c’était l’avant-bataille. Durant ces quelques secondes, le temps s’arrêtait, d’une façon imperceptible, délicate comme l’éclosion d’une fleure de printemps. On ne devenait pas un "parcoureur de temps", on naissait ainsi.
Ellun’dril, le premier maître de Lifaen, était l’un d’eux et c’était lui qui avait fait prendre conscience à son élève de ce pouvoir qu’il détenait. Peut être était-ce même pour cela qu’il l’avait choisi comme élève, qu’il avait été comme son père.
A la différence des autres apprentis, l’assassin n’avait jamais considéré celui que l’Ordre lui avait désigné comme "maître" comme tel, il s’échappait de son emprise à la moindre occasion et ne l’avait finalement que peu côtoyé.
Lifaen savait que s’il voulait espérer une possible victoire, il devait exploiter au maximum ces quelques secondes qui lui étaient imparties. Avec une fluidité surnaturelle, il lança deux de ses dagues de jet qui se plantèrent entre deux arbres qui bordaient la combe et formèrent un étrange piège à quelques mètres des cavalier impériaux. Parfait, tout était en place, les serviteurs de l’Empereur allaient certainement tomber dans le panneau, semant la confusion dans leurs rangs.
Lifaen dégaina deux autres dagues de jet pour compenser celles qui servaient de piège et se mis en garde juste avant que les autres recommencent à respirer normalement. Le temps imparti était écoulé.
La bataille allait enfin débuter.
 
Dans un seul et même souffle, tous les cavaliers s’élancèrent dans une charge glorieuse, vibrante d’un triomphe assuré… Charge que s’acheva lamentablement au sol. Après avoir parcouru quelques mètres, la première ligne des cavaliers avait brutalement été envoyée à terre, leurs chevaux tombant sur un obstacle invisible. Rapidement, la chute des cavaliers impériaux s’était propagée telle une onde sur un lac, n’épargnant que l’arrière garde d’une vingtaine d’hommes.
Sans attendre, Ezraël fonça vers les cavaliers tombés à terre pour engager le combat, quant à Flinn, Lifaen ne l’avait pas dans son champ de vision. Après avoir poussé un petit soupire, après tout à 5 contre 60 ils n’avaient que peu de chance de survie, l’assassin rentra lui aussi dans la danse, mais d’une autre manière. Il apparut rapidement que le fougueux Ezraël se faisait déborder, l’apprenti avait foncé en plein dans le gros des forces, sans se soucier de ses arrières.
Lifaen était alors entré en scène.
Avec des gestes d’une fluidité absolue, tel un virtuose de la musique, le jeune homme commença à lancer ses dagues de jets et à tordre ses doigts pour les ramener à lui ou leur faire décrire des courbes improbables. Ses dagues, extensions mêmes de lui, fendaient les airs et s’immisçaient dans les moindre failles des armures des impériaux, le poison agissait à une vitesse fulgurante et paralysait sa victime en quelques secondes. L’assassin sauva ainsi plusieurs fois la vie de son camarade, le protège               ant des attaques dans son dos, l’évitant de se faire déborder par ses trop nombreux adversaire.
Heureusement pour Lifaen, le loup veillait au grain quant à sa protection. L’assassin se dévouait entièrement à la son travail avec ses dagues qui demandait toute son attention pour maintenir ce ballet infernal de yoyos diaboliques. Lorsqu’un impérial avait réussi à s’approche du jeune homme, une tempête de crocs et de griffes lui tombait dessus, arrachant sans ménagement sa gorge et sa vie par la même occasion. L’être lupin défendrait son compagnon au péril de sa propre vie, une force étrange l’animait, le liait à Lifaen aussi sûrement que l’arbre était lié à ses racines.
 
Au bout d’un petit moment, Lifaen arrêta le ballet mortel de ses dagues et contempla la situation. Ezraël portait à bout de bras cinq casques et laissait plusieurs blessés dans son sillage, Flinn était lui aussi d’une efficacité redoutable, bien que ne tuant peu ses ennemis, la plupart des soldats au sol étaient simplement paralysés par le poison de Lifaen, ce qui portait le nombre d’impériaux en état de combattre à une quarantaine, plus les chiens de guerres.
Le combat était perdu d’avance, les renforts des apprentis arriveraient trop tard… A moins que… Si les impériaux étaient moins nombreux… S’ils étaient attirés dans un piège en dehors… Mais…
Une idée folle germa dans la tête de l’assassin, une idée que seul quelqu’un habitué à côtoyer la mort peut avoir. Après quelques instants de réflexions, il s’accroupit devant le Loup et le fixa dans les yeux avant de parler, sûr qu’il le comprenait.
Son plan était suicidaire.
Mais c’était la seule solution.
 
Quelques minutes plus tard, Lifaen s’éclipse de la bataille, non pas dans la direction du refuge de l’Ordre mais vers l’endroit d’où viennent les impériaux ! C’est après d’autres longues minutes que Lifaen revient sur le champ de bataille, non loin de l’arrière garde, toujours juchée sur leurs fiers destriers. L’assassin fait un sourire narquois, parfait !
Après un court moment d’hésitation, il siffle.
C’est alors que l’enfer commença.
Non pas pour les hommes, mais pour les chevaux. Le loup surgit soudain des fourrés, comme s’il était fait d’ombres et de crocs. Sans hésiter, il fait claquer ses mâchoires à quelques centimètres des jarrets des montures des impériaux.
Ces derniers perdirent le contrôle de leurs bêtes et n’osèrent pas descendre, de peur de se faire piétiner par les puissants sabots des animaux. Peu à peu, comme un chien de berger guide son troupeau, le loup parvint à réunir un peu moins de vingt cavaliers impériaux qui tentaient tant bien que mal d’empêcher le canidé de s’approcher de leurs bêtes. Pourtant, malgré tous leurs efforts, ils ne purent rien faire contre le canidé qui parvient à faire passer au petit groupe d’impériaux la sortie de la combe pour entrer dans une sorte de petite route. Toujours de la même manière, l’être lupin guida ses otages le long de la route pour déboucher sur une cuvette de taille moyenne et au sol rocheux. Ici, aucune trace d’arbres, seule la roche froide et lisse occupait tout l’espace, formant une petite arène naturelle. La sortie de la cuvette se trouvait à l’autre bout et s’ouvrait sur des plateaux prometteurs d’une liberté sauvage.
Avec un cri de joie, les cavaliers impériaux se ruèrent en avant, pressé d’échapper à se loup démoniaque. Leurs cris moururent dans un gargouillis incrédule. Devant eux, Plusieurs centaines de rochers venaient de s’affaisser, bloquants entièrement la sortie. Dépités, les cavaliers se retournèrent… Et virent que le loup n’était plus seul. A côté de lui, Lifaen se tenait, jonglant nonchalamment avec une de ses dagues. D’une voix calme, légèrement amusée, il se contenta d’une remarque :
-              C’est fou comme tout s’écroule lorsqu’on frappe à la base, non ?
Sans attendre de réponse, il se détourna, laissant le loup, et la peur qu’il inspirait, garder l’entrée de la cuvette. Il se retrouva rapidement face à l’entrée de la combe, celle par laquelle les impériaux étaient arrivés.
La bataille faisait toujours rage dans la combe mais Lifaen ne s’y attarda pas. Il remarqua juste que les apprentis de l’Ordres étaient tous arrivés et maitrisaient totalement la situation, bien qu’ils ne semblent plus lutter uniquement contre les impériaux… Peut importe, l’assassin devait mener à bien sa mission, pour que ses frères et sœurs d’armes survivent à l’affrontement.
Il leva le bras, s’apprêtant à effectuer le geste qui libèrerait sa dague et ferait s’effondrer la sortie de la combe. Puis, la sylve de son regard rencontre celui, plus sombre, d’une autre personne.
Eileen…
Hypnotisé, l’assassin resta un moment sans bouger, sans même oser respirer, se noyant simplement dans le regard de la rouquine qui semblait lui crier « Que fais-tu ? ».
Puis, sa formation reprit le dessus, sa détermination remplaça tout le reste.
Il baissa le bras.
 
Se détournant vivement, le jeune homme n’assista pas à l’effondrement du passage, il ressentit juste les vibrations causées par le choc des pierres sur les pierres. Maintenant, seul ne comptait qu’une chose : Tous les tuer. Tous autant qu’ils étaient. Il n’était pas question de rater sa mission, quoique le résultat soit le même pour lui, seul la mort l’attendait à la fin.
Tout en marchant, il sortit de sa sacoche trois morceaux de bois noirs possédants des points métalliques et, d’un geste expert, les assembla pour former un arc de bois sombre. De son carquois dépassaient ses flèches à l’empennage noir et or, toutes enduites d’un poison mortel.
Il pénètre dans la combe, la capuche de sa cape rabattue sur son visage d’ange. Avant que les impériaux ne puissent réagir, le premier d’entre eux tombait, une flèche en plein milieu du front. Lifaen était loin d’être le meilleur archer du groupe, il maîtrisait les bases, de quoi assassiner une cible à distance si le besoin s’en faisait sentir. Avant que les impériaux ne soient sur lui, le jeune homme eut le temps d’en abattre un autre. Le premier arriva au contact alors même que le jeune homme démontait son arc. Sans réfléchir, Lifaen lui planta la première pointe métallique dans l’œil et la seconde en plein torse. Il laissa l’homme agonisant tomber en avant et s’empaler lui-même sur les morceaux de l’arc de Lifaen. D’un geste expert, il dégaina un une hachette au manche orné de plumes de sa ceinture et sectionna la main armée d’un autre de ses adversaire avant de lui briser un genou d’un coup de pied de sa botte ferrée et l’achever en plantant sa hachette dans sa nuque. Le sang sous pression explosa à gros bouillon, éclaboussant les alentours et Lifaen avec du fluide vital poisseux.
Jusque là Lifaen avait eu de la chance et n’avait affronté que des bleus, des enrôlés de forces. Cependant, les seize guerriers impériaux en face de lui étaient des vétérans des habitués de la guerre et de ses horreurs. Personne, à part peut être son VRAI maître Ellun’dril, ne pouvait se sortir d’une pareille situation. Le compagnon lupin de Lifaen avait disparu, conformément à ce que le jeune homme lui avait indiqué, mais le privant aussi de son dernier soutient.
Pourtant, l’assassin ne dégaina pas ses dagues de jet qui lui auraient été d’une grande aide durant cette bataille. Il voulait se battre d’égal à égal avec les impériaux, souffrir comme eux de la fatigue et de la douleur. Il faut comprendre son ennemi pour mieux le vaincre.
Une détermination nouvelle brillait dans les yeux de Lifaen, un éclat jamais aperçu auparavant. Plus qu’un éclat de tueur ou de panthère, un éclat aussi froid que la glace, aussi indomptable que le feu… Dans cet éclat, on y lisait de la résignation, de la colère, de l’amertume, de la tristesse mais aussi de la joie. Joie que ce long calvaire s’achève enfin, que cette existence passée sur Andore se termine. Une aura nouvelle englobait l’assassin, une sorte de lumière.
Sans un mot, Lifaen dégaina l’épée de carbone qui pendait dans son dos et, avec un rictus, il se rua vers son avenir.
 
Plusieurs dizaines de minutes s’étaient écoulées. Des minutes de calvaire, de combat intense et de mêlée sauvage. Le jeune apprenti de l’Ordre avait tué deux autres de ses ennemis, le premier éventré et le second le crâne littéralement défoncé par le pommeau de l’épée en carbone de Lifaen, épée qui était actuellement plantée jusqu’à la garde dans le ventre d’un soldat impérial. Ce dernier s’écroula, le sang coulant à gros bouillons de sa plaie. L’assassin essaya de dégager son arme sans y parvenir, il se résolut donc à la laisser là mais ne put reculer à temps pour éviter la lame du soldat qui lui entailla légèrement le torse.
Au niveau des blessures, Lifaen avait l’arcade sourcilière défoncée, l’épaule gauche transpercée par un coup d’épée et cette blessure au torse. Ce qu’il l’inquiétait le plus était son épaule, car si il pouvait maintenir les douleurs mineure à distance en ingérant un peu de sang, les plus grosses blessures lui causait la même souffrance qu’à d’autres. D’un geste toujours d’une fluidité étonnante, il dégaina deux longues dagues d’une treintaine de centimètres à la lame longue et fine. L’assassin leva les bras pour bloquer un coup se dirigeant vers sa tête, à ce moment, une flèche à l’empennage rouge pénétra son flanc explosé. Avec un grognement de douleur, Lifaen termina son mouvement et ses dagues s’enfoncèrent dans le crâne de son adversaire comme dans du beurre. Un autre soldat s’avançait déjà vers lui, le jeune homme enfonça son genou dans les côtes de l’homme et cloua sa main droite au crâne de sa précédente victime pour l’égorger. Il abandonna ses dagues là, ne prenant pas le risque de récolter une autre blessure. Sans attendre, le jeune homme cassa la pointe de la flèche qui dépassait, pour empêcher le projectile de pénétrer encore plus.
Une autre flèche fusa et il réussit à l’éviter de peu, ralenti pas sa nouvelle blessure. L’archer des impériaux était une priorité.
Excité par le risque et l’adrénaline, Lifaen éclata de rire, ce qui déconcerta légèrement ses adversaires. D’un geste fluide et vif, il dégaina deux nouvelles dagues. La première était plutôt massive, à un unique tranchant et à la lame dentelée. Quant à la seconde, elle avait une forme plus alambiquée, légèrement courbe, à double tranchant et à la lame ondulée, comme un serpent ou un vague. D’un geste expert, l’assassin fit tournoyer ses armes dans ses mains, un sourire confiant sur les lèvres.
Puis, soudain, il s’élança, panthère en action. Il se déplaça à une vitesse surnaturelle, tout bonnement irréelle. Il semblait n’être fait que d’ombre, n’être qu’une chape de brume, insaisissable et mortelle. Il était de nouveau panthère en chasse.
L’unique archer impérial s’écroula, la gorge tranchée en un sourire macabre.
Lifaen était enfin passé aux choses sérieuses.
Les soldats impériaux parurent le comprendre et eux aussi décidèrent de monter le niveau. Leurs traits se firent plus durs, leur prises sur leurs armes bien plus assurée, leurs mouvements de groupes plus coordonnés et plus stratégiques. Ils étaient plus que des vétérans. Ils étaient visiblement très bien entrainés. Mais, pourquoi ? Pourquoi l’Empereur aurait-il envoyé parmi ses meilleures troupes humaines pour poursuivre un homme ? A moins que… L’Empereur sache qu’Arl était un chevalier du feu ? Le sang de l’assassin se glaça, ses camarades devaient être entrain d’affronter bien plus que de simples novices… Le sang coulerait des deux côtés ce soir et personne ne pouvait prédire qui sortirait vainqueur de ce conflit, bien que le sacrifice de Lifaen ait donné un coup de pouce aux apprentis de l’Ordre en séparant cette petite armée d’un tiers de son effectif de départ, ce qui correspondait à la moitié de son effectif en état de combattre lorsque Lifaen avait mis son plan à exécution.
Lifaen fixa les soldats impériaux encore survivants. Ce soir, la lutte allait être rude.
L’assassin fit tournoyer ses dagues avant de disparaitre, se déplaçant trop vite pour être vu à l’œil nu. Il réapparut derrière un des soldats, prêt à le poignarder pourtant son adversaire se retourna vivement et bloqua son coup avec une force insoupçonnée.
Le jeune homme sourit.
Enfin le vrai combat allait commencer.
 
 
La Lune est à son zénith, elle illumine de sa froide clarté une cuvette. Dans celle-ci des cadavres. Mais pas que, aussi deux vivants qui se toisent tranquillement. Lifaen et le dernier survivant des soldats impériaux. Partout autour d’eux gisent des soldats, des armes diverses et variées encore plantées dans leurs corps chauds, le sang coulant encore à flot. Le soldat est grand, bien bâti, vêtu d’une armure de cuir, armé d’une épée et indemne. Lifaen quant à lui… Il n’est pas beau à voir. Son armure part en lambeau et ses jambes constellées d’entailles plutôt profondes, son arcade sourcilière est encore en mauvaise état et saigne, son épaule gauche est toujours trouée mais pas assez pour inquiéter sur le long terme et le jeune homme s’est fabriqué un garrot de fortune avec sa cape. Son épaule droite est en bon état, ses bras sont striés de plaies et de traces des choques causés pas les armures ou les pommeaux des soldats. Dans son dos un sillon sanglant part de son omoplate pour se finir vers ses reins, sur son flanc gauche deux flèches sont profondément enfoncés et le sang coule encore à flot. Les protections de son torses ont totalement été détruite, le laissant torse nu dans la fraicheur nocturne. Son thorax est lui aussi parcourue par plusieurs plaies dont une très impressionnante partant de son épaule droite et descendant jusqu’à sa hanche gauche, creusant un large sillon au niveau de son cœur et de ses poumons, cependant pas assez profond pour atteindre ses organes vitaux. Il n’a plus d’armes, elles sont toutes dispersées sur les corps des cadavres, il ne lui reste plus que ses poings. Et pourtant, ses yeux brillent. Ils brillent de cette nouvelle lueur si intrigante, si dure, si froide, si… Forte. C’est déjà un miracle s’il est encore en vie après avoir perdu tant de sang et il s’apprête à se battre à mains nues contre un militaire d’élite armé d’un sabre à lame courbe ? Parfaitement.
Trois heures. Trois heures que Lifaen se bat sans aucune pause, sans aucun répit. Trois heures qu’il se surpasse, qu’il s’améliore, qu’il devient meilleur qu’il ne l’a jamais été. Malgré ses blessures, la douleur que lui cause chacun de ses gestes et le désavantage par rapport à son adversaire, l’assassin se met en garde. Une garde simple, polyvalente et dangereuse. D’une main tremblante, il fouille dans sa sacoche et en tire une fiole de sang, presque sa dernière. Il la boit rapidement et frissonne d’extase alors que sa maladie décide enfin de se retirer de lui. Le jeune homme se remet en garde, jaugeant son adversaire.
Puis soudain, avant même qu’on ne s’en soit rendu compte, ils sont au corps à corps, déplacés à une vitesse impossible à suivre à l’œil nu. Le soldat fait une entaille dans la cuisse de son adversaire avant de reculer pour attaquer de nouveau. L’assassin esquive aisément le second coup d’épée, brise le poignet de l’autre main de son adversaire avant de déboiter son épaule dans le même mouvement. Avant même que le soldat n’ait le temps de réagir, Lifaen le désarme et plante violement le sabre dans le pied de son ennemi. D’un violent coup de genou, il lui coupe le souffle avant de lui enfoncer le nez avec son coude.
D’un petit bon, l’assassin recule et toi son dernier adversaire qui gémit pitoyablement. Après un regard méprisant, il pivote légèrement et assène un coup de pied d’une rare violence sur la nuque de son adversaire qui s’affaisse sur le sol. Au craquement qu’il a entendu lors du choc, Lifaen sait qu’il est mort.
Il a gagné.
Il est encore en vie. Enfin, pour le moment il est plus agonisant.
Et pourtant, malgré toutes ses blessures, le jeune homme se dirige au centre de la cuvette, à un endroit qu’aucun corps ne souille. Alors, il écarte les bras et lève la tête pour s’offrir à la Dame Sélène.
Il sait que s’il bouge plus, il va s’effondrer.
Et pourtant, malgré tout ça, il reste une chose.
La panthère est panthère.
 
Lifaen est seul.
Et il accueille la mort bras ouverts.
 
 
Velk 
La bataille avait commencée. La violence le possédait. Son esprit se noyait dans une marre de sang. La mort guidait ses gestes. Velk n'était qu'un outil fou furieux. Ses yeux étaient grands ouverts, ses paupières tremblaient, ses iris étaient rétrécies, son sourire était abominable et carnassier. Personne ne pouvait plus l'arrêter. Nulle blessure ne viendrait à bout de lui. Il était en parfaite synchronisation avec Kire qui donnait une impression tout aussi maccabre. Les âmes non-endurcies en cauchemarderaient. Ce soir, comme tant d'autre avant, les deux frères étaient des tueurs... A cause de ce passé douloureux... Les chiens furent lâchés, ce qui excitait encore plus la bête enragée qu'était devenue Velk. Le premier bondit sur lui pour lui arracher la peau, mais l'énorme poing du forgeron s'enfonça profondément dans sa gorge, le faisant couiner lamentablement. Son autre main agrippa la mâchoire supérieure, et brisa littéralement la bête en deux. Velk émit un rire démoniaque et sadique, une giclée de sang assombrissant son visage. Velk était terrifiant, il était tout droit sorti d'un cauchemars abominable.
Le second chien bondit de la même manière que le précédent, ce qui démontrait un dressage particulier. Le forgeron n'eut que le temps de se protéger avec son bras droit. Le chien était en suspension, ne lâchant pas prise. Ses crocs s'enfonçaient profondément dans son bras, mais Velk ne ressentit aucune douleur. Le jeune homme lui écrasa le crâne avec son poing aussi dur que de la pierre. Un troisième animal fit son apparition, accueilli par un puissant revers de son poing. Kire était un peu plus gros qu'eux et bien mieux entraîné. Ce dernier esquivait des assauts maladroits et déchiquetait les parties non protégées, laissant parfois des organnes à côté des corps. Le carnage était de masse, les corps de chiens parfois agonisants sur le sillage des deux machines à tuer. Le rire sinistre de Velk semblait perturber les soldats qui combattaient pourtant à des dizaines de mètres de là.
Maintenant, Velk voulait tuer l'homme, tout comme Kire. Les chiens étaient de bien trop faibles proies, qui ne laissaient que des blessures minimes et indolores dans l'état de folie carnassière où il était. Il décida d'utiliser son cimeterre pour la première fois, qu'il tenait pourtant en main depuis le début du combat. Une dizaine de chiens s'approcha en aboyant comme des idiots. Les deux frères allaient s'en débarrasser rapidement... Ceux-ci gonfflèrent leurs poumons, devenant plus imposants un court instant, et hurlèrent de toutes leurs forces. Velk émettait un hurlament grave et imposant de prédateur affammé que personne ne pouvait ignorer, tandis que Kire hurlait tel un loup. Un cri magnifique de puissance, où se mélangeaient fureur et force. Les chiens stoppèrent leur course, pour repartir à l'exact opposé des frères qui frôlaient la rupture d'anévrisme... Ces derniers reprirent leur souffle difficilement. Velk avait perdu l'élastique qui attachait ses longs cheveux légèrement ondulés et d'un noir saisissant. Ce léger détail accentuait beaucoup le côté sauvage et dangereux du prédateur aux yeux ambres que les frères partageaient. Tous deux retrouvèrent leur regard horrifiant et leur sourire carnassier.
Le combat était déjà bien engagé chez les hommes mais...
-Les animaux vont se prêter au jeu, maintenant ! jubila Velk.
Kire lui répondit d'un petit jappement tout aussi joyeux. Les deux frères se mirent en position de course, et... partirent simultanément à toute vitesse. Kire devança Velk rapidement, s'attaquant tout de suite à des cavaliers sur la gauche, tndis que le forgeron se dirigea vers un immense brasier qu'entouraient plusieurs soldats. Velk bondit agilement sur le postérieur d'un cheval, et fendit l'air de son cimeterre et poussant un cri de violence. La lame aiguisée se planta dans la gorge de l'Impérial qui sombra ridiculement de son cheval. Ne se préoccupant pas du type proche du brasier, le forgeron s'assit sur le dos de la bête et ordonna d'avançer, ne sachant pas du tout diriger cet animal inconnu. Velk se tortilla dans tous les sens pour trouver le moyen de sa faire bouger, évitant au maximum les coups d'épée qui voulaient lui entailler la peau.
Le cheval finit par galoper subitement, mettant le jeune homme très mal à l'aise. Comment pouvait-on chevaucher un tel animal pendant des heures ?! La bête courait à sa guise, sans écouter les ordres du forgeron.
-MAIS VA A DROITE SALE BESTIOLE !!! lui hurlait celui-ci.
Etrangement, l'animal s'exécuta peut-être sous le fruit du hasard. Velk se dirigeait tout droit vers un drôle de type qui se battait avec deux bouts de bois qui semblait se faire surmener par le nombre inégal d'opposants.
Une flèche siffla, puis se planta dans le bras gauche du jeune homme qui ne sentit presque rien. Le sang l'aveuglait, ainsi la douleur n'atteignait pas son cerveau. Le cheval s'approcha de très près d'un cavalier, que Velk fit tomber de sa monture en se jetant maladroitement dessus. Le soldat à terre tentait de résister, aussi le forgeron l'acheva de trois coups de poing dévastateurs... Puis c'est alors qu'il leva les yeux sur le type aux bâtons.
Un prédateur, lui aussi, au regard froid et dur. Un guerrier impitoyable comme lui, mais pas un avide de sang.
Velk l'aimait déjà.
 
 
Eldän 
Quand Eldän parvint à l'endroit ou le combat se déroulait, il resta un instant figé de stupeur. De l'endroit en surplomb ou il se tenait, à une cinquantenne de mètre du combat, il voyait que la situation était asser catastrophique. Les soldats impériaux étaient largement supérieur en nombre et étaient accompagnés de chien dressé, un feu ravageait un coin de la combe, plus haut, Lifaen se battait seul contre une vingtaine d'impériaux dont la moitié était déjà au sol, Ezrael était encerclé par des soldats et Flinn se battait avec d'étranges batons. Le champ de bataille était un bordel sans nom. Eldän banda son arc et avisa un immense et musculeux homme accompagné d'un chien juché sur un cheval de guerre. En quelques secondes il amena l'emmpénage d'une flèche à son oeil et lacha la corde. Avec stupeur, il décala au dernier moment son arc quand il vit sa cible annéantir un Impériaux. La flèche se ficha néanmoins dans le bras du colosse. Qui n'en sembla pas du tout géné. Qui n'accorda même pas une seule seconde à sa blessure.
Eldän eut un rictus d'incompréhension puis rapporta son attention sur les Soldats impériaux.
Quand il retendit sa corde, une magnifique sensation de bien-être l'emplit. Il faisait corps avec son arme. Il n'était plus un homme tenant un arc. Il était à la fois, l'archer, l'arc, et la flèche. Ses sens s'aiguisèrent démésurément. Il écarta les doigts. Avant même que la flèche atteigne l'oeil gauche d'un des soldats, une autre flèche fusait en direction de la gorge d'un chien de combat.
Ses bras s'animaient à une vitesse folle, son premier carquois se vida en quelque minutes. Tout les projectiles qu'il avait tiré s'était enfoncé avec précision et mortellement dans le corps d'un ennemi.
Il entama sa deuxième réserve.
Gorge, front, oeil, coeur, poitrine, jarret, machoire, gueule... bêtes et soldats s'effondrèrent.
Sa dernière flèche fut pour un Soldat qui allait asséner un coup mortel à un apprenti.
Il s'étira. Il avait fait ce qu'il pouvait.
Il devait faire plus.
Eldän dégaina sa longue dague du fourreau et courrut dans le maelstrom du champ de bataille. Même si il n'était pas un exellent bretteur, le peu d'impériaux qui restaient ne pouvait pas le mettre trop en danger.
Son arme fendit l'air, trancha un bras, fusa vers une gorge, se fit parer, s'enfonça dans une poitrine. Un adversaire s'écroula. Les deux autres qui l'encerclaient commencèrent à le harceler avec un talent surprenant. Ces hommes étaient extrèmement expérimentés. L'Empereur devait voir en eux un sérieux danger.
Au terme d'une âpre passe d'arme, il réussit à se débarasser des soldats.
 
D'un coup d'oeil autour de lui, il vit que le combat était terminé.
 
 
Sèmil 
Il était sourd à la bataille. Ses yeux suivaient les mouvements du soldats, ses mains dansaient sur le pommeau de l'épée, et la mort tombait devant lui. S'était tout. Il tuait sans haine, sans hargne ni sauvagerie. Simplement avec une froide maîtrise. Sèmil avançait plus chaque minute. Il marchait vers les soldats, engageait le combat, puis laissait derrière lui le corps proprement tués. Un sillage de cadavres marquait sa route, sentier sanglant qui s'étendait au rythme de la danse des lames. Tout son être était fixé sur les batailles qu'il menait à intervalles réguliers. Il abattait les soldats les uns après les autres, jetant des coups d’œils autour de lui afin de surveiller les autres apprentis. Son corps ne vibrait pas d'une irrépressible soif de sang, n'irradiait pas de chaleur incendiaire ; ses gestes n'étaient pas emprunt de brutalité ou de grâce. Il se contentait de se battre sans crier, sans rire, sans gémir. Il était silencieux, calme. Presque serein. D'une certaine manière, c'était un spectacle effrayant. Là où d'autres se laissaient envahir par le feu du combat, lui restait paisible, comme détaché de la bataille. Et pourtant, il était tout entier tourné vers celle-ci. Sèmil savait comment parer, comment en finir au plus vite. Il ne cherchait pas de vengeance dans ce combat. Simplement la paix. La paix par la mort. Son corps lui obéissait dans ses moindres parcelles, ses muscles réagissaient avec exactitude à ses désirs. Et la lame vrillait l'air, fendait le vide pour s’abattre, déchirer. Trancher.
Un autre soldat tomba à sa pieds, privé de jambes. Son sang s'écoula sur la terre sèche, l'abreuvant de cette vie volée par une épée aussi noire que de l'ombre. Des ténèbres affûtés dans lesquelles se terrait la mort. Le jeune homme baissa les yeux sur le visage luisant du l'impérial. Il devait avoir son âge. Une souffrance insoutenable tordait ses traits. Il était en nage, terrifié, et ses yeux n'exprimaient plus rien qu'une douleur sans pareille. Sèmil l'acheva d'un geste précis. Un coup au cœur. Il continua son chemin, repoussant l'horreur du meurtre qui se répandait en lui. Ce n'était pas le bon moment pour avoir des remords. Il pourrait mesurer se permettre de se haïr plus tard. Après avoir combattu encore. Après avoir tué d'autres hommes. Il ne s'arrêta pas et continua de marcher. Nouveau soldat sur sa route. Sur un cheval celui-ci. Sèmil ne toucha pas la bête. Non. Zejaléa comptaient sur eux pour ne pas leur faire de mal. Le doyen se contenta de parer la lame qui se précipitait vers lui. Le fer tinta. Fer contre carbone... Lumière métallique contre ombre profonde. Il se glissa sur la droite du cavalier, avec cette rapidité qui n'avait rien d'humain. Puis attrapa le pied du soldat. Tira. L'homme tomba en hurlant. Alors même qu'il chutait, Sèmil lui trancha la gorge. Puis abandonna le destrier paralysé par la terreur, privé de son maître. Où était le petit mammifère qui montait sur son dos ? Où était son poids rassurant, et le contact des jambes contre ses flancs ? Il l'avait tant aimé, cette chose pâle qui marchait à deux pattes, qui l'avait cajolé, caressé... Recueillit. C'était un parent. Un maître. Alors, où était-elle passée ? Petit mammifère ? Où s'était-il donc caché ? Petit maître aux mains fermes mais douces...
Le doyen s'arrêta, soudain seul. Face à lui, le vide. Une des entrées de la combe. Il avait fait son chemin à travers la bataille. D'un bout à l'autre de la combe, ainsi, en livrant la mort sans jauger le temps qui passait. Il se retourna. Le sentier qu'il avait tracé était à nouveau occupé. Les apprentis se battaient encore. Ses compagnons se fendaient, paraient, attaquaient, blessés, ensanglantés... Sèmil courut pour leur apporter son aide. Ce fut de nouveau un moment hors du temps.
Il arriva près d'eux, les soutint de son épées, frappa du pommeau ; quelque fois, détourna des coups fatales. Il avançait ente eux, et modifiait l'inclinaison des lames en pleine parade, pour en faire des enchaînements mortelles. Lui même trouva des soldats à combattre le long de sont trajet. Et toujours, il frappait avec une force efficace, une précision qui ne souffrait d'aucun rater. Toujours et encore silencieux, une expression indéchiffrable sur le visage. Il glissait parmi les combattants, fauchait sans regarder leur visage, et apportait son aide sans réussir à déterminer qui en bénéficiait. Mais les apprentis étaient comme des flammes au milieu des impériaux. A eux tous, ils formaient un incendie qui s'étendait aux rangs de la cavalerie, ravageait l'infanterie ; brulait tout sur son passage. Peu importait qui il aidait, tant que c'était un de ses compagnons. Sèmil se contentait de combattre, toujours encore, cuisant ses muscles par l'activité sans répit qu'il leur imposait, trempant sa cuirasse par la sueur dont son corps se couvrait ; une fatigue cotonneuse s'emparait de lui, progressant chaque instant, gagnant du terrain, l’affaiblissant un peu plus chaque seconde qui passait. Il se fit moins véloce. Commit des erreurs. Et le sang se mêla à la sueur, s'échappa de ses épaules, de son bras droit, de sa jambe transpercée par un flèche. Son visage fut ciselé par une balafre au front. Il s'en était de fallut de peu pour que la lame pénètre plus profondément son crâne, ne fasse plus qu'en effleurer la surface... Les blessures le couvraient. De la tête au pied. Seul son torse avait échappé aux épées jusqu'à maintenant. Ses points vitaux n'étaient pas touchés, mais la souffrance et l'épuisement brouillaient sa vision- ou étais-ce du sang qui coulait dans ses yeux ? La Lune, haute, nimbait la combe de sa lumière spectrale. Les corps abandonnés au sol avaient quelque chose d'onirique. Une beauté singulières auréolait les macchabées. Ils semblaient surgit d'un rêve. Tous sublimé par la reine des astres, la mère de la Terre. La mère d'Andore... Peut être observait-elle leur combat, en cet instant ? Étais-elle fière d'eux, de toute les enfants de sa fille ? Sèmil s'immobilisa. Il avait trop mal. Ses pensées fusaient en tout sens. Il commençait à divaguer. Le doyen chancela. Il planta sa lame dans la terre pour ne pas s'écrouler. Et de tout son poids, s'appuya sur elle. Le jeune homme avait la vague impression de haleter. Ses poumons brassaient des braises ardentes, un feu ravageur avait gagné ses bras, ses épaules, courraient dans les fibres de son corps en le laissant tremblant. Il savait devoir se reprendre. ne pas s'arrêter. Soutenir l'effort... Encore. Il se redressa, de nouveau en garde. Les soldats étaient presque décimés. Une vingtaine, peut être. Mais ce n'était pas terminé. Non. Un d'eux avait dût s'échapper, fuir pour prévenir le reste des troupes.
Au loin, dans la plaine, une trentaine d'impériaux venaient soutenir les troupes déjà présentes... Une nouvelle salve. Cavaliers, dresseurs de molosses enragés, soldats allant à pieds... Sèmil retint un hurlement bestial. Et alors qu'il avait toujours sut se maîtriser, il se laissa aller à une sauvagerie sans conscience. Le feu qui l'avait tant fait souffert le galvanisais désormais. L'incendie voila son regard, brula la douleur. Il s'élança en soufflant, en grondant, épuisé, ensanglanté. Il boitait. La flèche n'avait pas quittée sa jambe. Il ne l'avait pas arraché.
Sèmil se jeta sur un soldat qui allait se replier vers les troupes de renfort, et abattit sa lame sur son épaule. Elle traversa la chair, brisa les os en arrachant à l'impérial un hurlement de souffrance. Avant d'avoir pus se retourner, il avait la tête tranchée. Le doyen fit volte face et para une lame fourbe. Mais ce n'était pas assez. Un chien aux mâchoires puissantes bondit sur son avant-bras pour y planter ses crocs. Le jeune homme ne put s'empêcher de gargouiller un cri. Sans réfléchir, alors que le maître du molosse allait revenir à la charge, il abattit le pommeau de son épée sur le crâne du canidé. Les os se brisèrent, et du sang gicla des oreilles de l’animal. Son maître le vengea.
Sèmil fut atteint à l'épaule. Toujours la même. La plaie s'élargit, saigna de plus belle. Elle se déboita. Simple grognement. Le doyen envoya son pied dans la poitrine du soldat qui se plia en deux. Un coup de coude asséné dans le creux de sa nuque. Il tomba à genoux. Le jeune homme secoua le bras pour se débarrasser du cadavre du chien, qui s’affala devant l'impérial. Il sanglota, serrant la dépouille contre lui. Et leva le visage. Son regard haineux ne fut visible qu'un instant. Puis la lame traversa son corps du part en part. Un instant, elle remplaça la colonne vertébrale de l'homme, ombre tranchantes et luisante de sang frais qui avait brisé son véritable pilier osseux. Mais il n'avait plus le temps d'observer son œuvre. Plus le temps de penser. Il dégaina l'épée de ce fourreau sanglant, et se tourna de nouveau.
Et pour la première fois, il remarqua l'incendie. Titanesque, dévorant, incontrôlable. Il engloutissait la forêt, prédateur ardent qui rongeait le bois, enflammait l'humus. Dans la nuit, c'était un monstre informe, un démon de flammes pures. Et un signal visible à des kilomètres à les rondes, peut être même depuis les sommets de la vallée... Ils étaient perdus. Toute l'armée de l'Empereur pouvait les repérer désormais. Depuis combien de temps ce brasier était-il né ? Et personne ne l'avait éteint...
Le jeune homme se remit à courir. Il trébucha, boitilla par moment. Mais il fallait arrêter la propagation du feu. Alors il se traîna à travers le champs de bataille dans une parodie de course, déterminé à ne pas faillir. C'était un enfer. Il n'y avait plus rien d'onirique dans la combe. Juste du sang, des corps, et la mort qui rôdait. Elle n'était pas cruelle ; simplement pragmatique. Au milieu des ténèbres du ciel, la Lune était à son zénith, muette, spectatrice céleste de la bataille. Que voyait-elle de son perchoir d'ombres ? Croyait-elle seulement en leur victoire ? Un astre pouvait-il ressentir de la pitié envers les mortels qui mourraient sous sa lumière ? Sèmil ne put retenir des pensées incongrues. Une fièvre emprunte de folie s'emparait de son esprit. Une folie silencieuse, perfide. Il abattit quelques soldats sur son passage, mais cela lui sembla improbable, sortit d'un cauchemars quelconque. Dans un état second, il arriva devant l'incendie.
Et face aux flammes, ombres chinoises évoquant un théâtre funèbres, trois silhouettes se battaient. L'une d'elle tomba sur le sol. Sèmil perçut un cri de triomphe à travers le bouillonnement de ses pensés. Vite étouffé. L'épée de la troisième ombre traversa sa gorge. Le doyen se précipita comme il pouvait vers la dernière silhouette. Celle-ci s'agenouilla. En s'approchant, il découvrit une scène horrifique. La première qui perça la fièvre. Il ne put la repousser, cette fois-ci.
Car devant lui, Genghis agonisait, couché sur le sol. Destiné à mourir. Zejaléa tourna son visage vers lui. Elle pleurait. La jeune femme savait. Elle lui confirmait. Genghis était perdu. Ce n'était plus qu'une question de temps... Le doyen resta figé, tétanisé. Il avait faillit. Un apprentis.... Un de ses compagnons... Il était tombé. Il était déjà mort, alors même que ses poumons se froissaient laborieusement. Il aurait voulut crier de rage, de tristesse. Il aurait voulut dégager une force brutale qui aurait venger le jeune homme. Ou le ranimer.
Mais il ne put pas. Jamais il n'aurait dût faire preuve d'autant d'inconscience. La bataille continuait derrière lui, et son dos exposé était une invitation à l'attaquer. De plus, il était face au feu. Trop visible. Il ne comprit le cris de détresse de Zejaléa que trop tard.
La lame lui traversa le torse. Il baissa le regard, incrédule. L'épée était bien là, pointe de fer fichée dans sa chair. Elle trouait son armure, le trouait lui. Ses points vitaux avaient-ils été touchés ? Allait-il mourir ? Alors que Zejaléa le fixait... Non. Il ne pouvait pas périr devant ses yeux. C'était une fin répugnante. Elle ne méritait pas ça. Le groupe ne méritait pas ça. Il devait encore les guider, leur apprendre d'autres techniques combat. Il ne pouvait pas mourir maintenant. Il ne pouvait pas les lâcher dans la nature ! Pas les abandonner en mourant. Était-il si égoïste ?
Sèmil tomba à genoux. Ses muscles se contractèrent autour du fer froid. Il cracha une gerbe de sang. Mais ne cria pas. Il ne pouvait pas se permettre de crier face à la jeune femme. Il redressa la tête, et la fixa. Ses yeux gris étaient métallique. Lucides et durs.
 
-Zej', je suis désolé. J'aurais dût venir plus tôt. Tenir plus longtemps.
Il voulait en dire plus. Tellement plus... Mais la souffrance était trop forte. Il s'affala face contre terre, happé par la douleur et l'inconscience. Juste un dernier murmure, pour être certain qu'elle comprenait. Qu'elle sache qu'il avait des remords. Il s'en voulait tant d'avoir faillit ! Depuis si peu de temps, mais la sensation était déjà si forte...
Sauve la Terre Zej'.
Puis ce fut tout, avant les ombres.
 
 
Frimain 
L'air sifflait, le frappant en pleine face, ralentissant sa course. Car oui, il courrait, le plus vite possible, sautant agilement devant les obstacles qui se profilait devant lui. Il courrait, risquant sa vie à chaque seconde ; et il aimait cela, cette sensation de liberté indéfinissable, cette sensation qu'il oubliait, parfois, dans les moments les plus durs. Cette sensation...  
Frimain se baissa, esquivant une branche à hauteur de visage. Pour s'en prendre une plus grosse, quelques secondes plus tard. Douleur. Goutte de sang perlant le long de sa joue. Cela ne le ralentit en rien. Il courrait, et rien ne pourrait arrêter cette course, cette course de la dernière chance. Il trébucha, s'étendant de tout son long au sol. Merde.
Le jeune adulte se releva avec difficulté, respirant calmement, attentif au moindre bruit. La nuit était calme ce soir, une légère brise soufflait, traversant les feuillages dénudés, dans une symphonie jouée avec ardeur. Au loin, un craquement, un souffle, puis quelque chose d'autre encore. Quelque chose qui se rapproche, quelque chose de chaud, de vivant. Gros, très gros, à a longue respiration qui réveillait tout les instincts primaires du jeune homme... Puis un brame. Puis une fuite... Apparition ou autre ? Il ne le saurait jamais...
 
Frimain dégaina son épée de carbone, les sens sur le qui-vive. Plus près que ce à quoi il s'était attendu, la bataille. Un maëlstrom puissant de ferraille, de cris et de pleurs, de larmes et de sang. Et de flammes. Oui, il les sentait d'ici ces flammes, hautes, magnifiques, totalement incontrôlables. Le Feu à l'état pur, Ezraël en action, cela ne faisait aucun doute. Le jeune homme entend le sang bouillir au fond de lui, il pressant la chose proche. Il entend, il apprécie. L'avant-bataille...
 
L'homme marche à petit pas, prudent, pour enfin déboucher sur quelque chose, quelque chose de grandiose, mêlée de mille senteurs, de mille émotions. Chevaliers du Feu... Espoir...
Il ne les voyait pas, mais il les sentait, il savourait le moindre détail, la moindre chose, avant de passer à l'acte. Il sentit Ezraël, tout d'abord, dans un état de confusion indescriptible, chose que le jeune homme jugea plus qu'étrange. Et son compagnon était cerné, par ses flammes, par les hommes, par sa rage, par sa propre stupidité... Bien plus proche de lui, Flinn, le guerrier froid, accompagné d'un homme. Grande stature, du moins il lui semblait, qui venait d'abattre un des cavaliers, venant donc en aide à un des leurs. Allié ? Si c'en était bien le cas, l'homme ne serait pas de trop face à cette... cinquantaine ? D'hommes. Qui semblaient savoir se battre. Grands, puissants, montés sur de puissants destriers ; et accompagnés de chiens. Bref, l'empereur n'y était pas allé de main morte... Malheureusement pour eux...
Sous ses pieds, un homme, monté sur un imposant cheval, tirant à l'arc. Le jeune homme était plus qu'heureux qu'il ne l'ait pas aperçu. Doucement, il montra sa lame au clair. Puis sauta. Un beau saut, une vingtaine de mètres peut-être. D'un mouvement fluide se son épée, il trancha la gorge de l'homme. Pour se rétablir ensuite somptueusement bien. Enfin... Sa cheville, elle, protestait, et bruyamment avec cela. Mais Frimain n'en tint pas compte, se remettant douloureusement sur ses pieds. Il devait se battre, il devait montrer sa valeur... Il leur montrerait à tous qu'il n'était pas un poids mort... Le jeune homme poussa d'une main sûre le cadavre du soldat, puis monta sur le dos du magnifique animal.
 
-Allez ! Hue !
 
Feu. Larmes. Douleur. Sang.
La bataille fut rude.
 
 
Zejaléa 
Un carnage. Le sang, la douleur et la mort entrelacées dans une funeste soirée s'agitaient autour de Zejaléa et de sa monture galopant vaillamment comme un cheval de guerre bien dressé devait le faire. Personne n'y échappait, même les rares végétaux brûlaient et leur épaisse fumée rendait le champ de bataille suffoquant. Pourtant, mue par un instinct inexplicable, la jeune fille s'élança au cœur du combat, l'épée tirée et s'apprêtant à donner la mort d'un instant à l'autre. Elle arriva à pleine vitesse devant plusieurs soldats impériaux qui surgirent du néant, mais ils la laissèrent passer avant même qu'elle n'ait eu le temps d'entamer les hostilités...Pourtant elle ne devait pas avoir l'air bien effrayante. Puis elle comprit ; c'était une silhouette d'un cheval monté qu'ils avaient aperçu, ils pensaient donc avoir cédé le passage à l'un des leurs, car en dépit de la carrure frêle de la jeune fille, la purée de pois dans laquelle ils se battaient les avait trompé...Un fol espoir surgit dans son cœur tel un torrent brûlant. Elle serait le Feu qui consumerait de l'intérieur, la fièvre ardente qui les emporterait dans l'au-delà...  
Mais elle n'eut pas le temps de s’enfoncer plus profondément dans les rangs ennemis pour mettre son plan à exécution qu'elle entendit plus qu'elle ne vit un grand déplacement d'air arriver jusqu'à elle...Lorsque Zejaléa réalisa de quoi il s'agissait, l'énorme chien était déjà sur elle, tous crocs dehors et visant sa gorge...Ses yeux aqueux croisèrent alors ceux du canidé...Un regard...Puis la marche inexorable du temps reprit son cours, et elle sentit le poids de l'animal la percuter avec tant de violence qu'elle tomba de l'étalon encore lancé au galop. Le sol l’accueillit brutalement et le choc se répercuta au travers de tout son corps. L'animal qui avait cherché à la tuer était encore près d'elle, mais il ne bougeait plus. Ses yeux exprimaient un silencieux remord et lorsque la jeune fille se releva, encore sonnée, le canidé ne bougea pas plus. Un homme massif qui semblait lutter lui aussi contre les soldats la regardait d'un œil interrogateur, puis le chien le rejoignit et ils reprirent leur danse macabre.
 
Zejaléa quant à elle s'éloignait d'eux telle une ombre, profitant de la confusion pour se rapprocher de Genghis qui semblait en bien mauvaise posture. Il était entouré de six soldats dont agonisait. La jeune fille acheva ce dernier sans aucun état d'esprit et prit place auprès du stratège. Deux contre quatre, le combat était aurait été équilibré à armes égales mais Genghis avait de nombreuses estafilades partout sur le corps et boitait lourdement, sans compter qu'il n'avait que sa dague courte pour se défendre à cause de son handicap...Zejaléa n'attendit pas que le danger soit plus élevé encore et attaqua instantanément. Elle serpentait entre les soldats, se jouant des lames grâce à son agilité et son petit gabarit, louvoyant entre les armures et plantant sa lame aux endroits les plus vulnérables des cuirasses. Deux soldats tombèrent en un instant à peine. Ils pouvaient s'en tirer indemnes, ou du moins en vie ! Elle ne vit pas le troisième soldat foncer sur elle ne sentit que le violent coup qu'il lui assena dans l'estomac du plat de son épée...Pour la seconde fois de la bataille, son souffle se coupa ; mais son entrainement au sein de l'Ordre lui avait donné un certain nombre de réflexes et l'homme en paya le prix. La fine lame de carbone le traversa au niveau de l'estomac, lui assurant un trépas lent et douloureux.
Maintenant, Zejaléa ne plaisantait plus. Elle avisa le dernier des fantassins du regard et se mit en garde...Genghis, qui ne pouvait même plus se servir de sa jambe, l'avait blessé à la hanche et le soldat serrait les dents pour ne pas hurler. Mais comme toute personne au seuil de la mort, c'était un adversaire particulièrement imprévisible, et donc dangereux. Il attaqua directement Zejaléa de front, avec une rage non feinte, elle para d'une façon irréprochable, mais sa musculature et son poids n'étant pas du tout égaux à celui du soldat, elle sentit l'onde lui tétaniser les bras et rompit le contact des lames avant de devoir lâcher son épée...La jeune fille aperçut alors que Genghis venait à cloche-pied vers l'homme pour le poignarder, mais le soldat l'entendit...Le temps ralentit à nouveau alors que le fantassin beuglait, se retournait et enfonçait sa lame en plein dans la cage thoracique du courageux stratège qui sembla épouser le sol avec une douceur inquiétante...Elle ne pouvait y croire, ce n'était pas possible, l'arme n'avait pas pu ! Mais le soldat pour un cri de joie, presque surpris d'avoir réussi à infliger cette blessure coulant à flots à l'un des légendaires chevaliers du Feu ; et ce vivat lui confirma le pire : Genghis avait été très gravement atteint. Son cœur se rebella, son visage se ferma et elle envoya son bras prolongé par sa lame mordre le cou de celui qui avait mis un des leurs à terre...Le carbone transperça de part en part la chair et alors que l'homme tombait, le temps redevint terriblement normal.
 
Zejaléa courut au chevet de Genghis...Après tout, peut-être qu'il n'était pas trop tard ? Mais son espoir s'évanouit lorsqu'elle vit la blessure causée par l'ennemi. Il était comme déjà mort...L'un de ses deux poumons n'était plus que chair difforme et le sang emplissait sa bouche. Des larmes amères coururent sur son visage. Elle le connaissait peu, mais sa vie lui avait tant importé comme celle de chacun d'entre eux ! Pourquoi devait-il partir si vite ? Sentant une présence, elle releva la tête les yeux emplis de larmes et vit Sèmil...Il semblait sonné, il ne comprenait pas lui non plus. Mais elle n'eut rien le temps de lui dire que déjà le danger le guettait lui aussi...Elle lui cria un avertissement arrivé trop tard, mais avant qu'il n'ait eu le temps de se retourner, le métal avait déjà pénétré dans son corps...
 
Sèmil lui adressa alors quelques mots, désespérés alors que le soldat repartait semer la mort dans les rangs des apprentis...Mais elle ne le laisserait pas mourir, lui ! Délaissant le corps de Genghis qui avait rendu son dernier souffle entre ses bras, elle s'approcha du doyen le plus vite possible et s'effondra à ses côtés...
 
 
Syrian 
L’ordre avait été donné... Il avait claqué, implacable, tout les apprentis avait du quitter la forteresse, ils étaient le dernier espoir d'Andore, la Terre était parmi eux et elle ne devait absolument pas tomber entre les mains des sbires de l'empereur. Les maîtres avaient été clairs, ils protégeraient la fuite de leurs élèves même si ils allaient devoir y laisser la vie. La survie de la Terre était plus importante que tout au monde. Syrian savait tout cela, il savait aussi que les hordes de l'empereur était en route, elles allaient submerger la citadelle balayant tout sur leur passage, elles allaient noyer tout les maîtres sous le nombre, elles allaient piller ce bâtiment sacré, elles allaient sûrement aussi le brûler... Tout cela le jeune chevalier le savait et pourtant il n'avait pu se résoudre à obéir à l'ordre des maîtres, il avait fauché la compagnie des autres apprentis dés qu'il en avait eût, il ne pouvait se résoudre à avoir sa famille mourir une deuxième fois, non, une fois suffisait amplement, il avait assez souffert lors de la mort de sa tribu, il ne pouvait se résoudre à laisser les maîtres seuls face aux hordes qui allaient déferler sur la forteresse, l'ordre des maîtres était idiot si l'ordre entier combattait ils allaient écraser leurs adversaires puis renverser l'empereur mais il ne fallait pas que les maîtres meurent, jamais les apprentis ne pourraient survivre sans leurs mentors. Syrian remontait les couloirs en courant, jamais il ne laisserait ses pères commettre une telle folie, la fuite était peut être préférable après tout à quoi cela servait de mourir dans l'honneur et le sacrifice si ce dernier se révélait finalement vain ? C'était idiot... Inutile... Stupide... Des larmes perlaient sur le visage du jeune nomade trempant son turban, pour lui c'était comme si il revivait les pires souvenirs de sa vie, il se revoyait traversant seul l'étendue de l'ouest recouverte de champignons, il se rappelait l'odeur immonde, il se rappelait la vue de sa famille s’écroulant peu à peu, il se rappelait les cris de son clan... Syrian essuya ses larmes d'un revers de sa manche, jamais il ne laisserait un tel hécatombe se produire, il allait persuader les maîtres de renoncer à leur folle entreprise. L'adolescent pressa l'allure, ses pas résonnaient des les couloirs de la citadelle de l'ordre qui pour une fois était étrangement vide, le genre de silence qui précède un catastrophe, un cataclysme... Le clame avant la tempête.
Syrian heurta un chevalier en tenue de l'ordre, armée de pieds, derrière lui se tenait d'autre maître, ils avaient fier allure engoncé dans leur armure, tous avaient une expression grave et solennelle sur le visage, ils savaient ce qu'ils avaient à faire et ils l'accompliraient quel qu'en soit le prix, ils allaient protéger leur apprentis. Le jeune nomade fut surpris de reconnaître son maître dans la trouve cependant celui-ci fut encore plus surpris que son élève et lorsque son regard se posa sur Syrian alors ce dernier se sentit particulièrement honteux et idiot d'avoir désobéit, qu’espèrait il ? Que sa seul présence suffirait à permettre au maîtres de terrasser leurs adversaires ? Ridicule. A ce moment là il était plus inutile que jamais, il était un problème pour les maîtres... Ceux-ci allaient évidemment vouloir le sauver coûte que coûte après tout il était peut être la terre et on allaient pas prendre le risque de le laisser risquer sa vie...
-Syrian... Je t'avais pourtant ordonner de partir avec tes compagnons... La situation est critique, ce n'est vraiment pas le moment de discuter mes ordres, tu m'as toujours obéit et tu as été un apprenti formidable je comprends ce que tu ressens en ce moment mais il faut bien que tu comprennes que tu es peut être la terre... On ne peut te laisser combattre à nos côtés. Je sais que tu as perdu ta famille il y a longtemps, lorsque je t'ai trouvé au bord de ce champs de bataille j'ai su que tu ne l'avais pas traversé seul et plus tard tu m'as appris la tragédie... Je suis désolé de devoir t'imposer ça aujourd'hui mais il faut que tu saches qu'il te reste de la famille même si nous nous nous éteignons, tout les apprentis sont tes frères et soeurs et tu dois les protéger, ta place est à leur côté...
-Mais...
-Ne t'inquiète pas Syrian, c'est le rôle d'un père que de protéger son fils. Je suis désolé.
Le maître s'approcha de Syrian, sans attendre sa réponse car il la connaissait déjà, il décocha un uppercut dans l'estomac qui envoya ce dernier dans les vapes.
-Tu ne m'aurais pas écouté...
Ce n'est que bien plus tard que Syrian ouvrit les paupières, son maître était devant lui et il lui sembla que lui chevauchait une bête toutefois il ne pouvait en être sûr car il était encore dans la brume. Le nomade observa son maître avec tristesse, ce dernier l'observait avec fierté, il ne disait rien et pourtant on pouvait comprendre ce qu'il pensait, on pouvait deviner que son coeur était empli de fierté et d'amour pour son apprenti, pour son fils.
-Merci pour tout ce que tu m'as apporté, tu as donné un sens à ma vie, tu as illuminé mes vieux jours, protège tes frères et soeur, accomplissez votre quête et faites jaillir la gloire sur notre ordre et la lumière sur ce monde.
A ces mots le vieux maître donna une claque à la monture de Syrian et celle-ci jaillit des écuries au triple galops tandis que son cavalier s'accrochait tant bien que mal au rênes et mettait les pieds aux étriers. Il fallait quelques minutes au nomade pour reprendre ses esprits et se rendre compte qu'il montait le cheval de son maître, il était donc inutile d'essayer de revenir à la citadelle car la bête obéirait à la dernière volonté de son maître et ce quoi qu'il en coûte. Les hordes n'étaient pas encore arrivées et le cavalier nomade put rapidement s'éloigner de la forteresse. Pendant que sa monture parcourait la distance qui le séparait de ses compagnons Syrian repensa aux dernières paroles de son maître et son coeur se gonfla de fierté lorsqu'il réalisa que son maître l'avait considéré comme un fils ainsi ce sentiment et avait été réciproque durant les cinq années qu'ils avaient passé ensemble. Désormais Syrian n'avait qu'un objectif, retrouvé ses compagnons et les protéger après tout ils étaient sa seule famille, les derniers vestiges d'un passé bientôt brûlé. Il fallut attendre plusieurs heures avant qu'un évènement vienne perturber la course du chevalier nomade cependant au bout de cette longue attente il entendit des bruits de cavalcades et remarqua que devant lui un groupe de trois cavalier avançais au galop, des gardes royaux à tout les coups... Et ils étaient sur la trace de ces compagnons... Peut être d'autre gardes les avaient-ils déjà retrouver... Le jeune cavalier poussa sa monture au triple galop rattrapant les gardes royaux qui ne furent alertés de la présence que par le bruit des sabots du cheval dur le sol rocailleux. Syrian dégaina son cimeterre que son maître avait pris soin d'accrocher à sa selle et sans attendre une seconde il décapita le garde qui était le plus proche de lui. Le deuxième garde ne subit qu'une éraflure mais le poison dont la lame de Syrian était recouverte le terrassa sur le champs, profitant de l'élan conféré par sa charge le jeune cavalier dépassa son troisième adversaire et décapita proprement la monture de celui avant de faire faire demi tour à la sienne pour revenir achever on ennemi qui se trouvai au sol. Le nomade sourit en pendant au sermon que Zejaléa lui aurait administré pour barbarie. Finalement l'apprentis n'eût pas le temps de profiter de sa victoire car l'écho d'une bataille parvint à ses oreilles et il poussa nue nouvelle fois sa monture au galop pour arriver sur le lieu des affrontements. La rage s'empara du jeune homme lorsqu'il arriva en vue du champs de bataille, ses compagnons combattaient un ennemi bien supérieur en nombre au milieu d'un véritable maelström de flamme.
La barbarie voilà ce qui caractérisait cette bataille et Syrian ne fut pas tarder à être contaminé, du haut de sa monture il fauchait tout ce qui passait à porté de son cimeterre, ouvrant les abdomens, séparant les torses des têtes, il se sentait comme un dieu châtiant des mortels, du haut de sa monture il lui semblait que rien ne pouvait lui arriver. La bataille semblait perdue d'avance pour les apprentis pourtant la lutte était équilibrée et de nombreux cadavres de garde jonchaient déjà le champs de guerre. Les royalistes semblaient combattre plus sous la contrainte qu'autre chose car la peur emplissait leurs yeux, peut être était ce aussi du à la sauvagerie des apprentis qui se battait à un contre dix sans abandonner, une telle détermination ne pouvait que terroriser, il semblait que les jeunes chevaliers étaient invincibles, il y a avait aussi un homme que Syrian ne connaissait pas mais qui se battait lui aussi avec barbarie. Le poison du chevalier nomade faisait des ravages, une ouvertures dans la peau suffisait à paralyser un adversaire, il était alors comme mort et se faisait piétiner par adversaire et alliés. Non, il ne fallait pas rêver... Les chevaliers n 'étaient pas invincibles... Syrian aperçut non loin Zejaléa qui protégeait Sèmil comme elle pouvait, ce dernier avait sombré dans l'inconscience, non loin d’eux le cadavre de Genghis était étalée. Le sang du nomade ne fit qu'un tour et il lança sa bête au triple galop dans le champs de bataille, en une fraction de secondes il eût rejoint le petit groupe. Le jeune chevalier sauta à bas de la monture jetant un regard à ses deux compagnons tout en tenant les royalistes à distance. Syrian entama sa danse et son cimeterre ravagea les rangs des soldats autour, pour chaque coup reçu le nomade en rendait deux, il ne savait pas combien de temps il pourrait tenir, il ne savait pas si ce serait ses blessures ou ses poumons qui auraient raison de lui en premier mais il devait protéger ses compagnons.
-Il faut que vous quittiez le champ de bataille, vous n'être plus en état de vous battre toi et Sèmil, prenez ma monture et quittez la bataille.
Le jeune homme sentait déjà son souffle lui manquer, sa longue cavalcade et la violence des combats allaient sans doute avoir rasino de ses poumons mais il défendrait ses frères et soeur quoi qu'il en coûte. Le souffle du nomade ne tarda pas à devenir rauque mais il continua sa danse mortelle, esquivant les lames avec légèreté, passant derrière ses ennemis avec rapidité pour mieux leur ouvrir la gorge. Il était une ombre au milieu des flammes.
 
 
Eileen 
La tête basse comme la tête haute, il y avait ce frisson qui prenait au coeur, agitait les tripes. Il n'était certes pas de même nature pour tous, pourtant il était là, étendant sa cape invisible dans le ciel noir. Ils avaient beaucoup à apprendre encore, les apprentis. Certains étaient excellents bretteurs, géniaux orateurs. Tous regorgaient de talents restant propres à chacun. Il leur manquait pourtant à tous la même chose ; il leur restait à apprendre la vie. Quelle tâche plus dure que celle-ci ; beaucoup de gens mourraient avant même d'avoir pu tourner une page de cet immense livre regorgeant de savoirs. Alors, ils étaient sinistres, tous en proie à leurs démons rougeoyants, tous même ceux qui gardaient un peu de voix pour plaisanter, un peu de sourire pour éclairer. La morsure brûlante de cette constatation, les brûlures ardentes de ces vies laissées pour eux qu'ils abandonnaient dans la citadelle, tout cela anéantissait son coeur. Alors elle n'avait pas assez de courage pour garder la tête haute, et pourtant bien trop d'espoir pour se mettre à fixer ses pieds. Elle gardait le regard droit, noirci d'amour et de culpabilité et ses cheveux retombaient sans entrain sur ses épaules. Tellement de questions et si peu de certitudes lui cramaient le coeur qu'elle ne savait plus par quoi elle pourrait bien commencer à songer. Elle secoua la tête, légèrement en colère contre elle-même. Toute gamine, déjà, elle avait prétendu s'habituer à cette idée. Un jour la citadelle serait attaquée, et leur maison s'écroulerait dans les flammes infernales. Elle avait fait mine de s'y résigner, comme si l'information enfin s'était gravée en lettres brillantes sur son coeur. Cela n'avait jamais été le cas pourtant. Et la raison était si simple qu'elle lui échappait cette nuit-là. Elle avait seulement trop d'espoir. Pour elle, la vie se finirait là, au milieu des pierres rutilantes, fières défenseuses du rêve d'un nouveau monde. C'est comme cela que ça aurait dû se passer. Ce n'était que des illusions, cependant ; ça avait été comme de penser que cet empereur tyrannique séculaire déciderait finalement que la joie était mieux, comme de se dire que le soleil reviendrait seul. Pourtant, elle y croyait de tout son être. Le bonheur triompherait, c'était évident. C'est pour cela aussi que la brûlure avait été si douloureuse, quand sur des lèvres paniquées elle avait lu enfin qu'on menait une attaque contre eux. Toutes les pétales de son sourire, rose ou simple pâquerette, s'étaient fanés, repliés sur elle-même. C'était comme une gifle en plein dans le visage et s'en devenait d'autant plus violent que son espoir refusait de céder. Le combat dans sa tête était un peu trop titanesque, alors son sourire était retombé, formant une route aplanie entre son menton et ses joues pâlies derrière leurs taches de rousseur. C'était trop. Trop d'illusions qui s'écroulaient comme les bâtiments s'ourlaient de sang sous la caresse pudique de la Lune. Ce qui avait toujours été sa vie … ne l'était désormais plus, et c'était comme déchirer son enfance pour la répandre aux quatre vents. Un peu de sa joie voletait dans la brise, et s'écraserait dans l'un ou l'autre champ stérile. Elle ne pouvait pas partir. Ou peut-être qu'elle ne voulait seulement pas.  
Et c'était ce maître qui l'avait recueillie orpheline, un sourire ovale au visage, le coeur aux joues et de la crasse plein ses cheveux roux ce maître devenu père et ami, qui l'avait vu en premier. C'était un des rares qui l'avaient vu passer soudain de tout ce vaste optimisme à une rage contrariée et contenue. Peu de choses auparavant était parvenu à tacher son coeur de cette façon ; jamais cela n'avait été si vide en elle. Elle ne se sentait plus vraiment connectée au monde, et son sourire affaissé paraissait absorbé, perturbé, tandis que ses sourcils se plissaient sur des prunelles soucieuses. Alors il avait doucement pris sa main, en posant une autre, ferme et doucement paternelle sur son épaule. Et dans ses yeux fatigués de vieillesse précoce, dans son sourire confiant et autoritaire, dans les rides fières de ses traits, il y avait eu presque tout ce qu'il fallait pour la persuader de partir. Ils avaient parlé vite, lui surtout, elle le coeur ouvert, les yeux bordés de larmes. Il avait confiance en elle, en la mélodie qui grondait dans son coeur. C'était une excellente apprentie, avait-il dit, et les autres avaient besoin d'elle. De cet espoir infini qui pour l'instant défaillait. Il l'avait reconstruit de mots et de sourires, adoucissant peu à peu la courbe dure de ses sourcils froncés, replaçant dans l'ordre des choses la mimique de ses lèvres. Son coeur, pourtant, s'élançait douloureusement, parce que c'était beaucoup qu'elle quittait rien qu'en disant aurevoir à ce vieil ami. Puisant dans son courage ravivé, elle bomba la poitrine, se tenant aussi droite qu'elle le pouvait en vertu de ce fardeau qui pesait encore sur ses épaules jeunes. Une fraction de secondes qu'elle aurait voulu voir durer pour toujours, elle avait serré ce père retrouvé qu'elle allait perdre. Elle savait que cet aurevoir serait un adieu ; il le savait sûrement aussi, cependant, dans ses yeux elle devina qu'il serait fier de mourir là, fier de mourir auprès de ses compagnons pour sauver leurs apprentis et défendre leur demeure. Alors, peut-être que la citadelle tomberait à l'ennemi, peut-être que l'empereur en sortirait plus fort. Il resterait le bastion de leurs coeurs unis pour le contrer, nomades qu'ils seraient désormais. Marchant entre ses camarades le long de la falaise, elle jeta sans ralentir un coup d'oeil derrière elle. Là bas, la forteresse rocheuse s'éteignant, jetant ses derniers cris, hurlements d'espoir rageux. Elle se souvint des mots du maître. Elle était chevalier désormais. Apprentis mais chevaliers, paradoxe irritant ses yeux au milieu de la fille de ses amis. Alors, elle abdiqua. Il fallait désormais laisser derrière eux ce pan entier de leur passé. Dans le ciel, la Lune semblat se rire d'eux, en proie tous à des débats semblables et radicalement différents. Et pourtant les étoiles, chaleureuses courtisanes, chantaent une douce mélodie, glissante, doucereuse. Les yeux brouillés par une colère cédant du terrain à son optimisme retrouvé, elle rejoint la ronde des étoiles, joignant son coeur à elles, qui contemplaient dans haut le malheur des hommes, et qui n'y pouvaient rien. C'était bien triste que leur sort, envable pourtant lui semblait-il selon le point de vue. Elle leur sourit alors, tirant sa révérence aux dames du soir. Espoir retrouvé. Elle agita la tête, faisant virevolter les mêches légères de ses cheveux en crinière autour d'elle. L'appel de l'espoir grondait en tempête dans son coeur, de telle sorte qu'elle n'entendait plus même les murmures des ténèbres voleurs de vie. Ils avaient l'avenir devant eux, et ils en feraient un arc-en-ciel.
 
La vie était un combat et le leur devait s'achever par une victoire, pour le bonheur du monde entier. Elle rayonnait d'espoir virulent, à nouveau un immense sourire étalé sur le visage. Sans s'en rendre compte elle accéléra le pas machinal duquel elle avançait, et doubla l'un ou l'autre camarade morose. Dans son coeur aussi se trouvait un peu de tristesse compatissante pour eux. Dans l'optique de sa philosophie, le monde entier avait un droit à être heureux, seulement il lui fallait admettre que c'était dur de l'être en permanence, qui plus est dans un monde si ravagé que le leur. Elle n'eût pas le temps d'y penser beaucoup plus. En effet en tête de file, le jeune homme qui commandait leur petite troupe s'était immobilisé. Forcément, tous les compagnons s'arrêteraient bientôt derrière lui. C'était leur étoile montante. Il semblait à la jeune fille qu'il avait cette sorte de charisme posé, cette autorité naturelle, propre aux commandants et possédés aussi par nombre de leurs maîtres. Il était aussi le plus âgé des apprentis, et, pour autant qu'elle en sache sur lui, avait toujours vécu dans la citadelle. Pour lui aussi, le départ avait dû être déchirant. C'était, quoi ? Peut-être presque trente ans qu'il laissait derrière lui. C'était compliqué. En tous cas, il se devait plus qu'eux tous de ne pas perdre espoir, tâche ardue s'il en est. La jeune femme avait cependant confiance en lui. C'était le meilleur. Et quand bien même il avait lui aussi ses failles ; quand bien même il aurait été le plus fini des abrutis, elle lui aurait fait confiance. Parce que c'était une bonne marque d'espoir, et parce que comme tous les camarades, elle l'aimait de son amour universel, ce drôle de feu de joie qui ne se bornait pas à ses simples amis mais au monde entier. Son maître avait beau se désespérer parfois de cette manie l'on lui dangereuse, elle n'y pouvait rien. Elle avait acquis du discernement, et ne se ferait certes pas confiance à un des soldats imbéciles de l'empereur, cependant, le reste de l'univers n'y échapperait pas. Ils en avaient besoin, ces gens dans leurs chaumières, et tous ces enfants terrorisés ; toutes ces personnes surtout que l'espoir avait quittées. Pour ces gens surtout, elle avait une peine infinie ; elle se gardait nonobstant d'en entacher son sourire rayonnant. La voix du jeune chef non loin la tira de ses pensées. Immobile devant une grotte, qui semblait aussi austère qu'elle grondait de l'appel vibrant d'une terre agonisante, il déclara que ceci serait leur refuge pour cette nuit et peut-être quelques autres. Il plaisanta même, affichant sur ce un sourire bourré d'amusement. Celui-ci s'évanouit pourtant très vite. Les apprentis déferlaient doucement dans la grotte, passant devant leur meneur. Vint bien vite le tour de la jeune fille, qui serait passée sans vraiment se retourner devant le jeune homme si elle n'avait pas senti soudain la bref carresse de doigts pâles dans ses cheveux flamboyants. Elle se retourna, ensoleillée un peu plus encore par le parfum sucré de la fleur glissée entre quelques mêches rousses. Hochant la tête, elle lui adressa un sourire chaleureux.
 
« Tiens. C'est un peu de lumière au milieu de la noirceur d'Andore. Son blanc est si beau, parmi tes mêches rousses. Comme une étoile perdue dans un feu de joie … Ton bonheur resplendit, et il est si chaud qu'il cascade de ton crâne en une chevelure incendiaire. Tu es belle, Eileen, magnifique. Tu resplendis. Si le soleil a un visage, c'est le tien. »
 
Et le compliment était si beau, si vibrant d'espoir, il faisait si bien écho aux adieux de son maître que son bonheur n'en fût qu'accru. Elle inclina la tête à nouveau, en signe de gratitude, le plus beau des sourires peinturluré de couleurs bariolées sur le visage. D'un geste maniaque, elle enfonça la fleur un peu dans ses cheveux, l'acccrochant à son oreille. Elle n'aurait pas eu vraiment besoin de remercier le jeune homme tant toute sa figure exprimait un merci émerveillé, le mot glissa cependant de ses lèvres. Elle n'avait rien d'autre à dire, c'était déjà beaucoup, tellement plein de sens. Sèmil recula vers la grotte alors qu'elle s'apprêtait à y entrer elle aussi, pleine de son espoir invincible. Ce fut à cet instant-là que claqua dans l'air une plaisanterie entonnée d'une voix sarcastique et amusée. Et l'un comme l'autre des jeunes gens savaient de qui venait la pitrerie. Lifaen. Elle fit volteface, le regard irradié de glace. C'était un geste bien trop magnifique d'aimabilité pour qu'on en fasse un sujet récurrent de plaisanterie. Elle n'eût en retour qu'un bref sourire rieur. N'ayant rien de particulier contre le garçon, qu'elle appréciait au contraire, elle haussa les épaules, avec un demi-sourire faussement vexé ; plutôt plein de rires et de rêveries. C'était un bien drôle de compagnon que ce dernier arrivant, d'ailleurs. Rieur, bombardant souvent de plaisanteries amusées tout autant que sarcastiques, s'enmûrant pourtant dans la solitude le soir venu. Très honnêtement, il l'intriguait. La chaleur des flammes et des compagnons était de loin plus agréable que la seule solitude dans la fraîcheur de la nuit. C'était comme cela, cependant. Elle avait vite appris qu'on ne pouvait pas changer les gens qui n'avaient pas envie de changer. Il fallait vraiment beaucoup de bonne volonté. Alors, tout ce qu'elle se contentait de faire c'était d'être là et de laisser éclater sa joie pour leur en transmettre un peu à tous. C'était mission difficile que celle-ci pourtant, elle continuait à y croire. Un jour tous ces visages renfrognés, recroquevillés sur des pensées sinistres, s'éclaireraient d'un sourire heureux, si petit soit-il. Il faudrait bien qu'il soit un peu joyeux, quand ils auraient démantelé l'empire, et renvoyé le soleil dans son azur natal. Parce que si les héros de cet avenir hyptohétique ne s'en montraient pas contents eux-mêmes, les gens auraient un peu de mal. Ils n'avaient plus l'haitude ; depuis longtemps, l'espoir n'entrait plus dans les us et coutumes. Trop amer, trop perdu, trop beaucoup de choses. Pour elle, il n'y en avait assez. Alors, dans son coeur, elle en recueillait toujours plus, de sorte de pouvoir le distribuer à tout le monde. C'était là son rôle ; celui qu'elle se donnait à elle-même. C'était la route qui donnait un sens à sa vie. Alors, abandonnant-là les deux jeunes gens sur un bref sourire, elle entra à son tour dans la grotte. Heureuse. Déjà, les compagnons s'organisaient dans la pénombre. Bien vite, les apprentis allumèrent un grand feu autour duquel ils se répartirent, plus ou moins sombres, semblant légèrement réconfortés par la douce chaleur des flammes.
 
Pour commencer, elle remarqua une frêle silhouette renfrognée, se tenant debout non loin des flammes, paraissant observer la grotte sous tous ses travers. Gengis, reconnut-elle rapidement, l'observant promener un regard acéré, à l'affût du moindre détail, sur les murs de la petite grotte. Le fin stratège de leur groupe. Un membre important de la petite compagnie notamment en vertu de cette qualité. Tacticien prodige, excellent dans son art, il jouait à la perfection le rôle de médiateur éventuel. De plus, si elle se souvenait bien – ce qui était sûrement le cas – il était celui qui courait le plus vite, porté fidèlement par ses jambes. A peine plus jeune que le doyen, arrivé cependant bien plus tard dans le groupe, il avait comme tous sa place dans le groupe. Indistinctement, la jeune femme l'entendit marmonner quelque chose pour lui-même, et, aussitôt, il s'empressa de rejoindre le jeune chef. Celui-ci semblait absorbé dans d'obscures pensées, il reporta pourtant bien vite son attention sur le visage concentré du jeune homme venu lui parler. Elle devina qu'ils discutaient sûrement d'un plan de défense en cas d'attaque, ce qui n'aurait sûrement pas lieu – il lui semblait avoir compris que cet abri n'était pas connu des hordes de l'empereur. Elle haussa les épaules. Mieux valait prévenir que guérir, peut-être, aurait dit quelqu'un de raisonnable ; elle avait confiance, de toute façon. Ils s'en sortiraient. Sèmil fit signe à son interlocuteur, enfin, de rejoindre le groupe. Assise près du feu, les jambes croisées en tailleur, elle entendit vaguement une voix entamer un récit probablement tiré d'une épopée, contant les heurs et malheurs d'un chevalier sans tête. Eileen soupira, sereine. Ecoutant d'une oreille la légende par respect pour leur frère d'armes, elle décida cependant de continuer à observer ses amis. Du coin de l'oeil, elle suivit le doyen qui se dirigeait vers un jeune homme aux cheveux noirs et aux grands yeux rouges, isolé avec lui-même, semblant crouler de désespoir. Kaalan, sombre, toujours pris dans une tornade de pensées dures. Elle détacha son regard d'un Sèmil qui ne semblait obtenir aucune réponse à sa tentative de réconforter leur jeune compagnon. Ses yeux noirs pivtèrent, plongeant une seconde dans les flammes, pour finalement trouver un autre visage. Eldän, cette fois-ci, les yeux clos, probablement hanté par quelque souvenir. Ils avaient tous perdus bien trop ce soir-là pour pouvoir être entièrement heureux. Habituellement enjoué, le blond avait l'air un peu morose. Elle ne se risqua cependant pas à aller le déranger pour demander ce qu'il en était. Venait ensuite ce jeune homme aveugle qu'elle ne connaissait pas très bien. Frimain, donc. D'un geste nerveux, elle rajusta la fleur dans ses cheveux. De ce qu'elle savait du jeune homme, il avait plaisir à donner son opinion, et croyait encore en l'espoir. Dans ses pensées résonna une phrase tiré d'un conte très ancien. L'espoir ne meurt jamais. C'était tout à fait ce qu'elle croyait. Elle avait un peu de peine pour lui, se disant que jamais il n'avait vu toutes les beautés de ce monde détruit. Elle songeait à cela, fixant le plafond au-dessus d'eux, quand une voix raisonna, plus loinataine, mais passant au dessus du récit épique qu'on racontait toujours. Flinn qui sortait chasser.
 
Elle haussa les épaules, le regardant quitter la salle, ne devinant que son dos et ses cheveux gris métallique un peu longs. Elle n'avait rien à opposer à cela. Au contraire ; il était excellent chasseur, et s'il débusquait une proie, ce qui n'étonnerait sûrement personne, ils auraient quelques provisions. Se nourrir ne ferait de mal à personne, c'était évident, personne n'aurait pu contredire cela. Qui plus est, le jeune homme étant de nature solitaire, cela lui changerait sûrement de sortir s'occuper. C'était de loin plus constructif que de rester prostré dans un coin de la grotte, enmuré dans un silence opaque. Il sortit sous les étoiles, sans attendre de réponse. Eileen songea qu'elle connaissait quelqu'un que le fait qu'il sorte chasser embêtait sûrement un peu ; quelqu'un qui pourtant, raisonnable, ne pouvait pas lui reprocher. Zéjaléa. Eileen admirait un peu la jeune fille. Discrète mais bienveillante, elle occupait le boulot de guérisseuse dans leur petit groupe – ce qui représentrait sûrement un travail monstre à l'avenir. Qui plus est, elle lui semblait d'une patience infinie, derrière une figure mélancolique. Eileen fixa un instant le visage absorbé par les flammes, avant de détourner une nouvelle fois le regard. Ce dernier ne trouva pas Lifaen, qui, une fois de plus, s'était isolé. Se promettant d'essayer un jour de le convaincre à rester avec eux et de profiter de la joie légère du feu de camp. A défaut de cela, pour l'instant, ses prunelles tombèrent sur le visage d'Ezraël. Brièvement, elle eut un petit sourire étonné, teinté de peine. Le jeune homme, habituellement flamboyant, aussi ardent que de lourdes flammes lêchant un arbre mort, semblait s'être réduit en cendres, accablé lui aussi par le poids de leur départ. De l'autre côté du feu, elle eut un léger sourire à son attention, sachat cependant que, le regard complètement perdu dans le foyer agité, il ne la voyait pas. Elle espérait de tout coeur qu'il retrouverait la vie innée qui brûlait habituellement dans son sang bouillonnant. Rapidement, cet esquisse d'espoir brouillon se déguisa en une certitude, pleine de volonté. Elle haussa les épaules. La vie les rattrapait toujours. Le garçon ne ferait sûrement pas exception ce soir. L'espoir ne meurt jamais, disait-on. Et on avait raison.
 
Elle s'apprêtait à faire pivoter une nouvelle fois le regard lourd d'espoir de ses yeux trop foncés, à détailler peut-être une jeune femme blonde qui se tenait un peu en retrait, absorbant le monde entier de ses pupilles vertes. Eileen la connaissait très peu, en partie car cela faisait nettemant moins de temps que les autres qu'elle était membre de l'ordre, et sûrement aussi celle-ci était de nature méfiante, ardente de détermination. Elle l'appréciait cependant. Elle s'apprêtait donc à sortir son regard des flammes quand une voix retentit dans le silence gelé de la grotte, entre les apprentis meurtris. La voix de leur meneur, troublant le silence, probablement dûe à une nouvelle idée qu'il venait d'avoir. Attentive, elle posa son regard sur le visage d'une jeune homme, et l'écouta dûment.
 
« Je veux retrouver nos rêves. »
 
Oh. Leurs rêves. Oui. C'était cela ; il fallait rêver, rêver à un monde nouveau, un monde qui soit meilleur, pour que tout le monde puisse en profiter. Il fallait retrouver leurs rêves, et ceux de l'univers, les libérer, réduire leurs chaînes en poussière. Puis les regarder s'envoler, et puis pour finir sourire. Fixer le soleil dans les yeux, comme les parents interdisaient aux enfants dans un autre temps. Quand le soleil brûlait encore … Rêver. Garder espoir. Les mains croisées, son dos vouté soudain redressé, leur guide improvisé continua à parler, impressionnant d'éloquence. Redevenir des humains entiers. Eux ne le serait jamais, ou peut-être l'était-elle tout de même, affranchie de ses doutes, rayonnante d'optimisme, appréciant la beauté dans chacune des ruines du vieux monde et dans les affreux du renouveau. Peut-être l'était-elle, cependant ça ne suffisait pas. Non ce qu'il fallait, c'est qu'un jour retrouvé, tous les soient enfin. Peu importe si l'échéance tombait alors qu'ils se retournaient dans leur tombe, oh non, ça n'avait pas d'importance. Ils auraient réussi. Et par dessus tout, c'était ce qui comptait. Faire du monde sinistré un rêve vivant, pour que tous en profitent.
 
« L'espoir ne meurt jamais. »
 
Peut-être était-ce la voix de Sèmil, peut-être était-ce celle d'un coeur grondant à toute folie, elle ne savait pas. Tout ce dont elle se rendit compte, c'est de la joie que ça leur faisait à tous, comme si soudain la Lune et les étoiles moqueuses dans le ciel, s'étaient tous décidés à redresser les bords de leurs sourires, pour les teindre d'argenté. Les autres phrases vinrent sonner telles d'immenses cloches s'ajoutant au choeur de la nuit, vibrant au rythme d'un espoir perdu et trouvé à nouveau. Et sur quelques lèvres fleurit un sourire, à commencer par celles de leur meneur. La vie aussi revint dans le coeur du jeune homme qui tout à l'heure semblait l'avoir égarée, naissant une deuxième fois d'un doux sourire et d'un peu de mots porteurs d'espoir. Oh il y a des mots qui font vivre, et ce sont des mots innocents. Alors c'était évident, elle ne put répondre à ce premier jet d'espoir inattendu en rayonnant un peu plus encore, éclairée d'un sourire baigné d'une lumière gracieusement prêtée par le soleil.
 
« Nous allons rêver un monde nouveau, et l'édifier sur les cendres de l'ancien. »
 
C'était exactement ça. Si elle n'avait pas eu déjà entière confiance dans le jeune homme, que ce soit comme ami, chevalier ou meneur, elle l'aurait à ce moment-là accepté comme chef. Nonobstant, c'était déjà chose faite, aussi approuva-t-elle d'un sourire rayonnant et d'un hochement de tête. Il était décidément également excellent orateur. Mais peut-être était-ce aussi parce qu'il le pensait véritablement … La jeune femme ne doutait pas que ce soit le cas. Et elle appréciait cette lueur d'espoir qui miroitait désormais dans les yeux auparavant moroses de la plupart des compagnons. C'était cela qu'elle désirait le plus au monde. Rêve, bonheur, espoir. Le tout se confondait étroitement, en une douce étreinte qui accéléra légèrement les battements de coeur dans sa poitrine. La voix à nouveau joyeuse d'Ezraël, passant d'une extrême ardeur dans toute l'ardeur des flammes de son sang, retentit.
 
« Tu sais, Sèmil … On brûlerait plus facilement la corruption si tu savais maîtriser ta pierre ! »
 
Plusieurs des compagnons eurent ou retinrent un sourire amusé. Eileen étouffa un rire heureux. Il fallait reconnaître au jeune homme un humour léger, et ce n'était plus le temps de se lamenter. Rire et sourire étaient au moins un peu de mise s'ils voulaient réussir. C'était ce qui leur manquait. Ou peut-être … Une voix interrompit à nouveau le silence amusé et admiratif. Elle tourna la tête ; Flinn était de retour. Il n'avait pas dû débusquer de gibier dans les environs, aussi était-il à nouveau là.
 
« Il y a une différence énorme entre rêver sa vie et vivre ses rêves. "Nous allons rêver un monde nouveau" ? C'est bien, ça. … Mais il ne suffit pas de le rêver. Il faut le construire. Et pour cela il faut se battre. Alors, pour ce monde nouveau, quel que soit l'obstacle, nous le franchirons. Quel que soit l'adversaire, nous l'écraserons. Car nous allons vivre des rêves. Et en rêve, on peut tout imaginer. Il n'y a plus de limites. Nous devons donc faire voler en éclat les limites, pour vivre nos rêves. Et pour cela, il n'y a pas de secret. Il va falloir se battre. »
 
… Et c'était indéniable. Il avait tout à fait raison. Dans le silence de ses pensées, elle l'approuva. Même si l'espoir grondant au fond d'elle aurait voulu que cela se déroule autrement, elle savait qu'il en était ainsi. Elle l'avait appris il y a de cela bien longtemps, et ce n'était que cela dûment rentré dans ses pensées que son maître avait bien voulu poursuivre l'entraînement. Elle souriait toujours. Bien sûr qu'il allait falloir se battre. Ils étaient chevaliers – apprentis, peut-être, mais apprentis chevaliers. La vié était un combat. Surtout pour eux. Et personne de raisonnable ne pourrait nier l'évidence dédaigneuse de cette métaphore. Simplement, elle ne doutait pas qu'ils réussissent. Oh. Ils seraient blessés, mutilés, ils seraient meurtris. Ils mourraient peut-être aussi, mais il réussiraient. Elle avait confiance, autant dans la vie brûlante d'Ezraël, que dans la patience bienveillante de Zéjaléa, dans le talent sarcastique de Lifaen ou dans la force taciturne de Flinn. L'espoir ne meurt jamais. Et la jeune femme plaçait le sien en eux tous, parce qu'elle savait qu'ils pouvaient réussir. Ils pouvaient, donc ils y arriveraient. C'était peut-être aller un peu vite en raisonnement, mais c'était ce en quoi elle croyait. Ils se battraient.
 
Elle était tellement absorbée dans ses tornades d'espérances qu'elle ne remarqua qu'à peine que Flinn, à nouveau, s'en était allé. Les paroles d'Ezraël, ardant de désir de se battre, glissèrent doucement sur elle. Ce qui la sortit de ses pensées fut un drôle d'oiseau bleu, qu'il lui semblait avoir déjà vu quelque part. Où, c'était bien la question. Le volatile virevoleta entre les apprentis, mais peu semblaient l'avoir remarqué. Il essaya bien Ezraël, qui, lui, ne songea qu'à « manger le pigeon » comme il disait. Eileen doutait que l'oiseau soit un pigeon. Ce devait plutôt être … un geai. Un geai ? Mais où l'avait-elle déjà vu ? Elle porta son attention sur Zéjaléa, qui avait arrêté le jeune roux dans les pulsions dévorantes de son estomac, et la regarda se lever brusquement. Elle semblait avoir reconnu l'oiseau. Ce fut d'ailleurs ce qu'elle confirma de suite, déclarant qu'Arl était tout près, sûrement blessé, poursuivi par des cavaliers de l'empereur. Et aussitôt l'information la frappa au visage. Arl, évidemment. Un jeune homme secret, arrivé depuis quelques deux années peut-être, qui ne se séparait jamais de ce geai bleu. Moon. Zéjaléa, paniquée, leur recommanda encore d'épargner les chevaux, avant de se lancer à la poursuite du geai, suivie de très près par Ezraël et Fenant. La jeune femme eut du mal à réagir, encore un peu perdue dans ses pensées. Elle secoua cependant la tête, et sortit à la suite des autres.
 
Un peu plus loin devant elle, elle devinait Flinn. Lifaen aussi devait être parti pour la bataille. Quand elle arriva sur le champ de bataille, elle trouva le jeune homme taciturne au côté du jeune roux bouillant d'envie de se battre, tous les deux en garde. Sèmil était arrivé très peu de temps avant elle, qui avait couru au milieu des autres apprentis. En chemin, il lui semblait avoir croisé Zéjaléa et Fenant supportant Arl entre eux. L'espace d'un instant, elle aperçut Lifaan, lui aussi très sûr de lui. Et d'un coup, la bataille se jeta sur eux. Ce fut comme une déferlante, énorme vague, qui soudain les submergea. Pourtant, ils se relevaient, sortant la tête de l'eau. Ils étaient merveilleux. Chacun d'entre eux était une étoile, un petit bout de ciel brûlant vibrant ici, au rythme désastreux du coeur d'Andore. Chacun d'eux était une flamme. Ensemble ils étaient un brasier brûlant. Ensemble ils brûlaient.
 
C'est à peine si elle s'étonna de voir un inconnu surgir des fourrés, accompagné d'un grand chien. C'est à peine si elle se dit que ce n'était pas normal, qu'elle ne les connaissait pas. Et pourtant, elle le fit. Et en même temps, elle les remercia. Une force de plus dans la bataille ne pouvait faire de mal à personne. Deux forces pas plus. Enfin, elles feraient du mal à leurs adversaires. Mais c'était le but. C'était le but. Faire mal. Il fallait faire mal. Et. Sonnée. Elle était sonnée. Alors elle s'écroula en arrière, sous l'impact croisée de la douleur qui retentissait soudain, venant tout droit d'une flèche plantée dans sa jambe et d'une épée qui lui frappait à l'avant-bras.
 
Elle remarqua les flammes.
 
C'était les flammes d'un homme libre. Alors, elle se releva. Et, instinctivement, se battit. Sans vraiment s'en rendre compte. La flèche craqua alors qu'elle glissait sur le côté, esquivant une lame injustement venue d'en haut. Ils étaient à terre, apprentis ; ils étaient sur des cheveux, soldats. Il ne resta plus que la pointe dans sa chair, autour duquel s'agglutinait un peu de sens qui ne pouvait pas couler. Un peu de douleur mordait l'effilochade sur son avant-bras, cependant elle flottait au dessus. Curieusement, son visage fut épargné d'autres blessures que la forme effilée d'une pointe d'épée sous son menton. Ses bras cependant n'eurent pas cette chance. Ils étaient bourrés d'égratignures, heureusement pour elle, trop bénignes pour qu'elle ne se vide de son sang. Elle vit Gengis s'écrouler, elle vit Zéjaléa se pencher sur lui, sans espoir. Elle vit aussi Ezraël tomber. Et puis ce fut Sèmil.
 
… Est-ce qu'ils étaient perdus ? Est-ce que …
 
Non. Non, ils n'étaient pas perdus. Ils étaient forts. Ils … ne pouvaient pas mourir. Ils devaient … vivre. Vivre parce qu'on avait donné des vies pour eux. Vivre. Encore. Encore.
 
Vivre, ils devaient vivre.
 
Elle écrasa une larme, qui restait coincée au bord de sa joue. S'éloignant en boîtant légèrement, pour contempler la douleur légère de la pointe de flèche enfoncée dans sa chair, elle déchira sa cape et s'appliqua à serrer des bandages sur ses bras gravés d'effilochades meurtries, tournant au rouge de sang séché. Zéjaléa. Elle avait confiance en Zéjaléa. Elle allait sauver au moins Sèmil. Elle … Eileen avait confiance. Elle allait chercher Lifaen. Et elle reviendrait. Elle aiderait. Il n'y avait rien de grave à ses blessures ; elles les soignerait entièrement plus tard. Elle avait vu le jeune homme, alors qu'elle le cherchait des yeux, soutenir un instant son regard pour faire écrouler la sortie de la combe où il était entré. Comment faire pour traverser ? … Et puis, pourquoi faire ébouler la combe ?
 
L'espoir ne meurt jamais l'espoir ne meurt jamais l'espoir ne meurt jamais l'espoir ne meurt jamais l'espoir ne meurt jamais l'espoir ne meurt jamais l'espoir ne meurt jamais. L'espoir ne meurt jamais.
 
Seule, elle s'éloigna vers la forêt en feu. Encore sonnée, elle ne songea pas au danger. Elle allait vivre. Vivre. Espérer. Se battre. Alors, elle entra. Instinctivement, elle se mit à courir. Une branche sèche craqua, enflammée, et se heurta à sa joue, brûlant la peau. Une grimace tordue sur le visage, une drôle d'odeur de brûlé lui montant au nez, elle continua cependant à courir. Droit, tout droit devant elle. Droit, toujours tout droit. Elle dévala la pente. Le long de sa joue rosée, douloureuse, coulaient des mèches de cheveux brûlées. Peu importe. Sauver un apprenti. C'était plus important. Une autre branche manqua d'enflammer le tissu sur ses bras. L'épée de carbone tapait contre son dos. Elle courait, courait. Endurante d'espoir. Elle se retrouva au bas de parois rocheuses. Se battre.
 
Se battre.
 
Rêver.
 
L'espoir ne meurt jamais.
 
Elle se hissa en haut. Se battre, se battre. Elle était forte. Prudentemment, elle descendit l'éboulement provoqué par le jeune assassin qu'elle cherchait. En bas, elle s'accorda quelques secondes, pliée en deux, les mains sur les genoux, pour respirer. Se battre, se battre, se battre, se battre, se battre. C'était une drôle de litanie qui chantait dans sa tête. Elle s'élança, parcourant le chemin de montagne à toute vitesse. Elle déboucha, toujours sonnée, dans un bizarre état second, sur une énorme cuvette naturelle, entre les montagnes. Le regard de ses prunelles foncées engloba un carnage de soldats massacrés.
 
Ce ne fut pas comme si elle avait le temps de s'en étonner.
 
Elle file vers la silhouette qui se tient au milieu, les bras écartés. De loin, elle ne voit pas ses yeux fermés mais à mesure qu'elle serpente entre les corps explosés, elle les devine. C'est comme si … comme s'il s'offrait à la Lune, loin dans le ciel. Alors au fur et à mesure qu'elle s'approche, elle ralentit. Elle marche. Doucement, sur la pointe des pieds. Comme si, si elle froissait un brin d'herbe, l'équilibre cosmique allait en être perturbé. Comme si elle avait ce pouvoir … Tout ce qu'elle pouvait, c'était espérer.
 
Alors elle espérait.
 
Elle avait souvent vu Zéjaléa soigner. Elle pourrait faire ce qu'il fallait faire sur place avant de lui amener le jeune homme. Elle fait encore un pas. Et elle pose une main douce sur l'épaule du jeune homme, espérant qu'il abandonne l'idée de mourir à la Lune.
 
Personne d'autre ne mourrait cette nuit-là.
 
L'espoir ne meurt jamais.
 
La jeune femme aux cheveux noirs sauverait leur meneur, et elle, elle allait ramener le jeune homme. Elle avait confiance.
 
« Il faut te soigner. »
 
Il était salement amoché, avec l'arcade sourcillière défoncée, les bras effilochés couverts d'hématomes, son torse et son dos crevés de plaies, son épaule gauche amochée et son garrot de fortune fait de sa cape. Le soigner, certes. Mais comment ? Elle haussa les épaules.
 
« Bon. Tu dois juste ne pas mourir. »
 
 
Zejaléa 
Sèmil était tombé dans l'inconscience. Le sang jaillissait à flots de sa blessure béante qui le trouait de part en part. Il l'avait appelée Zej'...Mais personne ne l'appelait ainsi habituellement...Elle avait peur pour lui, s'il mourrait ? Non, elle ne le permettrait pas ! Le combat se déroulait tout autour d'eux, mais ils étaient comme isolés du reste du monde. Et Zejaléa savait ce qu'elle avait à faire.  
Elle arracha la cape de Sèmil après lui avoir ouvert la bouche de manière à ce qu'il crache son sang au lieu de s’étouffer avec, et d'un œil expert jaugea l'ampleur des dégâts. Elle faillit défaillir de bonheur : la lame, plutôt fine, était passée entre deux côtes et avait certainement dû toucher le diaphragme, ce qui ferait que le doyen souffrirait le martyr lorsqu'il respirerait les premiers jours, mais il vivrait !! Elle lui mit une bonne dose du baume qui lui restait...Elle devrait bientôt refaire ses réserves, mais qu'importe ! S'il n'avait pas perdu trop de sang, il avait une chance de s'en sortir. Et Zejaléa allait exploiter cette chance au mieux ! Elle lui murmura quelques mots d'encouragement bien qu'étant consciente qu'il ne les entendrait pas ; à moins que ce soit elle qui ait besoin de réconfort ?
 
"Tiens bon grand frère ! Tu ne peux pas mourir, tu m'as dit de sauver la Terre, et si c'est toi, je suis en train de le faire en ce moment même !"
 
Elle avait à peine fini de nouer la cape déchirée en bandage de fortune qu'une épée argentée passa devant ses yeux. Elle n'eut que le temps de reculer la tête pour éviter de finir décapitée que les quelques soldats qui semblaient les avoir pris pour cibles revenaient à la charge. Le cœur de la jeune fille se serra dans sa poitrine...Si Sèmil encaissait une seule autre blessure qui lui ferait perdre un peu trop de sang, il mourrait certainement, sa vie était aussi fragile qu'un pétale de fleur pris dans un orage et elle ne savait pas combien de temps elle tiendrait...Elle se battit avec acharnement, poussant des cris de rage et de douleur lorsque les lames s'approchaient un peu trop près de son corps. Heureusement, les impériaux devaient imaginer que Sèmil était déjà mort car ils ne s'en préoccupaient guère. Et telle une furie, elle continuait à frapper, encore et encore, et quand l'un de ses bras épuisé et meurtri, manquait de lâcher son épée de carbone, elle changeait de main pour continuer à protéger Sèmil...Juste le protéger...Toujours le protéger...Le temps lui manquait pour le soigner, l'air lui manquait pour respirer...Mais elle se défendait toujours, car son esprit brûlant ne connaissait ni la fatigue, ni le repos, juste le combat...
 
Alors que son âme flamboyait au risque de laisser à son corps des séquelles, elle vit une ombre à cheval arriver...Un cheval plus fin que ceux des cavaliers de l'Empereur, qu'elle identifia en un coup d’œil. Il appartenait à un maître de l'Ordre ! Et Syrian, un apprenti d'ordinaire peu enclin à se mêler aux autres était juché dessus, elle qui pensait qu'il était resté à la citadelle ! L'espoir revint avec le nomade, c'était comme si la Terre en personne s'était dévoilée...Pas que la Terre soit forcément le jeune homme, loin de là, mais il était un candidat potentiel ! Comme Genghis, comme Sèmil...
Syrian qui était encore frais par rapport à elle lui prêta très efficacement main forte, mais il semblait déjà se fatiguer...Il resta pourtant vaillamment en lui laissant quitter la bataille avec le cheval. Habituellement, elle aurait refusé, elle a déjà tant à faire ! Mais l'état de Sèmil ne lui laissait pas le choix...Elle le jucha en selle devant elle le plus rapidement possible, ce qui s’avéra particulièrement malaisé étant donné la taille du doyen, monta sur le cheval en vitesse et le lança au galop, traversant le charnier pour remonter à l'abri...Sèmil serait en sécurité dans la grotte, elle y conduisit donc sa monture. Une fois arrivée, elle déposa le jeune homme en vitesse, et refit son bandage qui s'était desserré lors de la chevauchée...Arl était parti, elle ne connaissait pas très bien le jeune homme mais se doutait qu'il ne supporterait pas l'idée de rester passif alors qu'un combat se déroulait juste à côté. Peu importe, elle n'avait pas le temps de s'inquiéter pour lui, elle devait repartir pour prodiguer un maximum de soins à tous ceux qui en auraient besoin. Elle griffonna un mot à l'intension de Sèmil avec un bout de charbon du feu mourant, laissa quelques herbes pour calmer sa douleur qu'il pourrait manger dès qu'il se réveillerait comme celles qu'elle avait laissé à peine plus tôt à Arl, comme le temps était passé vite cette nuit ! Elle ne pouvait pas réaliser l'étendue des bouleversements dans leur vie en deux jours, c'était trop monumental pour elle...
Elle remonta sur l'étalon grâce à qui elle gagnerait un temps très précieux, et repartit en direction du cœur de la tourmente...
 
 
Arl 
Arl se dirigeait vers le champ de bataille, peinant à aligner les pas. Certes, les soins de Zéjaléa l'avaient grandement aidé à surmonter une partie de la douleur, mais un blessure ne cicatrise pas en une heure. Des cris de douleur et de fer lui parvinrent et il tenta de se mettre à courir avant de s'écrouler en gémissant.
Il parvint à se redresser, et se remit en route.
 
Arl était accroupi sur une branche. A quelques mètres de lui, des hommes s'entretuaient, mais il ne les regardait pas. Il savait qu'il ne serait d'aucune utilité dans la bataille, et que les chances de survie d'un homme dans son état étaient nulles.
Juste en dessous de lui, Zéjaléa éventrait un cavalier qui surgissait devant elle.
Arl la regarda pour la première fois pour elle, et non pas comme un fragment du puzzle de l'ordre.
C'était une jeune fille aux cheveux noirs, d'une grande douceur, et dont les grands yeux bleus semblaient défier toute la médiocrité du monde.
Arl se surprit à admirer la grâce de la jeune fille, qui se battait pour le monde et non pas pour elle, et dont la lame volait droit, précise.
Il promena ensuite son regard alentours, observant chaque corps, chaque blessé, chaque homme luttant plus pour survivre que pour vivre.
 
Lorsque son regard revint sur Zéjaléa, il le vit. Un homme, entaillé au niveau du cou et du bras gauche, et dont le sang coulait abondamment, s'approcha à pas de loup de la jeune fille. Un poignard luisait dans sa main, et, absorbée par son combat, elle ne remarquait rien.
Elle pivotait, esquivait, frappait avec l'insouciance de celle qui voit un avenir devant elle un homme qui mesurait deux têtes de plus qu'elle, et dont le bras se prolongeait d'une hache de guerre qu'il faisait voler comme s'il s'agissait d'un bout de bois. Il criait déjà victoire en voyant son ami s'approcher de sa proie.
Enfin, l'homme au poignard bondit, brandissant son arme dans un geste triomphant, et s'écrasa par deux fois -la tête et le corps- à côté de la fille.
Arl se hissa de ses jambes sur la branche et nettoya sa faux pendant que Zéjaléa achevait son adversaire médusé.
Puis, Arl s'enfuit, craignant curieusement que la jeune personne réalise se présence, mais dont la jambe blessée ne lui permettait pas toute la discrétion voulue.
 
Son regard fut ensuite attiré par un loup. Certes, un loup n'est pas objet à s'émouvoir; mais celui-ci était seul, calme et droit. Une certaine fierté émanait du canidé, fierté étrange pour un animal fuyant le lieu d'une bataille. Arl comprit, en voyant l'homme qui marchait à ses côtés.
Le loup de Lifaen.
Loin de le rassurer, Arl était médusé par le comportement de l'assassin. Pourquoi quittait-il la forêt, pleine de cachettes, pour se mettre à découvert alors qu'il était blessé ?
Arl le suivit quelques minutes, mais dût abandonner lorsqu'il arriva aux montagnes. Il ne tenait pas à être surpris par un impérial dans son état.
D'un autre côté...
Avait-il le droit de peser sur la vie de ses alliés inutilement ? Les laisser se battre en regardant cicatriser la blessure ?
Il en arrivait pour la première fois à une question qu'il avait esquivé toute sa vie:
"Ma vie a-t-elle plus de valeur qu'une autre ?".
L'image de Moon apparut dans son esprit. Il n'avait pas le droit de mourir, ou Moon mourrait avec lui.
Répondant à ses pensées, le geai surgit des sous-bois et revint se percher sur son épaule, rendant son intégrité à leur âme.
Alors, l'image de Moon se troubla pour faire apparaître celle de la jeune fille qui l'avait sauvé.
Il n'avait pas le droit de mourir étaient inexact.
Aucun des membres de l'Ordre n'en avait le droit.
Et aucun d'entre eux n'avait le droit d'en sacrifier un autre.
 
Bornac Soulivent. Il chevauchait, sabre au clair, au milieu des cadavres, insensible au massacre qui avait eu lieu ici. Il se réjouissait de l'occasion de tuer, et s'imaginait déjà égorgeant un homme à terre, qui demanderait grâce. Et il mettrait fin à ses souffrances, magnanime, de sa main droite, la gauche levée vers le ciel dans un geste majestueux.
Lorsqu'il aurait tué tout le monde, on le décorerait, puis il deviendrait officier. Il aurait des hommes sous ses ordres et...
Il fut arraché à ses pensées par un petit cri bref, un oiseau, sans doute. Il regretta ce moment d'innatention et se concentra sur sa tache. Soudain, son cheval hennit, la tête ensanglantée, et déclencha une ruade qui propulsa l'homme à terre. Il hurla, les deux chevilles brisés, avant de remarquer qu'un jeune homme penchait sa tête au-dessus de lui.
-Vous pouvez vous estimer heureux. Un peu plus tôt, et vous finissiez agonisant sur le sol, empoisonné par une dague.
Bornac le regarda, incrédule. Qui était-il pour oser se moquer ainsi de l'empereur ? Le jeune homme était en train de regarder ses yeux. De LIRE ses yeux.
-C'est triste, quand on a de si grands projets, de finir décapité par un infirme. Ça vous apprendra à arriver à l'heure pour les batailles.
Soulivent, à terre, ouvrit la bouche.
Il n'eut l'occasion de rien dire. Il n'en aurait plus jamais l'occasion.
 
Arl appliqua un lambeau de vêtement déchiré à la tête du cheval et partit au galop vers la grotte.
 
 
Ezraël 
Les flammes.. Tout devenait flamme, rien ne résistait aux flammes dévorantes, rien ne se dressait contre le feu vorace qui s'étendait sans adversaire. Une goutte sueur perla sur le front d'Ezraël.. Zéjaléa allait le tuer. Et pire que ça, c'est tout le champ de bataille qui sombrait dans l'inferno brûlant qu'il avait déclenché. Effaré, il regardait l'incendie s'accroître sans cesse sans pouvoir faire quelque chose. Sa main étroitement serré sur la garde de son épée, il avait complètement oublié les chevaux et leurs cavaliers qui menaçaient sa vie, il avait complètement oublié qu'il fallait se battre. Obnubilé par les flammes, livide devant la catastrophe qu'il avait causé il aurait pu rester pendant des heures sans bouger un pouce, mais le tumulte soudain qui mata le bruit des flammes le ramena brusquement à la réalité. Ses compagnons.. Ils étaient arrivés, ils se lançaient sans aucun doute dans l'enfer atroce qu'Ezraël avait par mégarde créé, le fer de leurs épées déchiraient la chair de leurs ennemis. Ils se battaient tous.. Pour Andore. Détournant son regard des flammes, il vit avec surprise une lame qui fendait l'air droit sur lui. D'un cheveux Ezraël esquiva l'épée de son ennemi et il plongea aussitôt la sienne sous la garde grande ouverte transperçant le thorax du soldat. Avec un bruit de succion il retira son arme et fit face aux trois autres soldats qui s'approchaient lentement de lui. Sûrement à cause des flammes leurs chevaux avaient refusés d'obéir et ils avaient été forcés de mettre pied à terre. Sans attendre qu'ils soient plus proche, Ezraël s'élança. Au diable les flammes ! Maintenant il fallait tuer et apporter la mort ! Avec une vitesse surprenante il entailla profondément le premier soldat au niveau des hanches avant de parer puis d'esquiver deux autres lames qui fonçaient vers lui. Sa propre lame vint ensuite fendre l'air et un soldat tomba mort. Sa jambe se leva et se logea dans l'estomac de l'autre qui en eut le souffle coupé. D'un geste clair et net Ezraël le décapita un sourire sans joie sur le visage. Il ne souriait non pas parce que tuer lui apportait un plaisir macabre. Non c'est juste qu'il était incapable de ne pas sourire.
À travers un rideau de flammes, il lui sembla apercevoir une silhouette grande et dégageant une puissance inexplicable. Rien ne lui résistait, elle semblait balayer avec grâce tout ce qui se dressait sur sa route, rien ne pouvait l'arrêter. C'était la victoire qui s'avançait sur le champ de bataille semant la mort. C'était Sémil qui se battait. Tel le glaive tranchant de la justice son épée se levait et se rabattait sans qu'aucun ennemi n'en réchappe, rien ne venait le menacer. Il était invincible.
Galvanisé par la présence de son chef, toute catastrophe oubliée Ezraël traversa les flammes en direction du coeur de la bataille . Allez ! Maintenant était l'heure de faire payer leurs infamies à tout les soldats du traître ! Maintenant était l'heure de déchirer toute chair ! Maintenant était l'heure d'instiller la crainte dans le coeur de leurs ennemis !
Au milieu du champ de bataille, c'était le chaos véritable qui régnait. Les chevaliers devaient faire face à une véritable marée d'ennemis. Cavalier, soldats à pied ou chiens de guerre. Leurs seul et unique but était de tuer dans l'oeuf les la révolte que les chevaliers amenaient avec eux.
Manque de chance, ce soir la victoire marchait avec eux. Sémil était parmis ses hommes. Lui qui était leur chef, s'élançait pour les aider sans craindre pour lui. Lui dont la vie était si importante pour qu'ils accomplissent leurs quête se dressait en rempart devant leurs ennemis. Lui, possédait l'étoffe d'un chef. Le coeur gonflé de fierté, Ezraël se battait derrière son chef, faisant lui aussi face à un flot de soldats et chiens, sans véritablement se rendre compte que Sémil boitait, sautillait vers l'incendie omniprésent.
Encore plein de vigueur et d'énergie Ezraël déferlait comme une tempête, son épée arrachant des cris de douleurs à ses adversaires. Dans les yeux de chacun se reflétaient les langues de feu qui léchaient le paysage et luisait une terreur sans nom. Qu'ils craignent, qu'ils redoutent la mort ! Que le sol d'Andore s'abreuve du sang des traîtres ! Ezraël retira son arme du corps de l'animal qu'il venait tout juste d'achever et releva la tête avant de repartir à la charge. Et la.. Et la il s'aperçut qu'une silhouette tombait à travers les flammes présentes partout sur le champ de bataille. Cette silhouette.. Il la reconnaissait pour l'avoir vu tant de fois. Cette silhouette c'était.. C'était.. Ghengis. Non.. Non ça ne pouvait pas être lui ! Avec rage Ezraël se dirigea vers l'endroit où il l'avait vu chuter. Bien devant lui, Sémil semblait également l'avoir vu et se dirigeait également la bas. C'est à ce moment qu'Ezraël se rendit compte des nombreuses blessures que portait son chef. Il était véritablement dans un sale état. Avec empressement il se mit à accélérer du mieux qu'il put pour rattraper un Sémil déjà blessé, mais sans cesse des ennemis vinrent lui couper la route, et le tempétueux chevalier fut lourdement ralenti. Avec inquiétude et colère Ezraël se débarrassa le plus rapidement possible des ennemis qui barraient sans route. Mais à chaque fois il y en avait un derrière pour remplacer l'autre et bientôt la lame du chevalier fut recouverte entièrement de sang, à telle point qu'elle avait du mal à pénétrer les armures et que le carbone était à peine visible. Puis enfin.. Enfin il acheva le dernier chien qui séparait sa route de celle de son chef et… Celui-ci tomba son dos traversé par une arme ennemi. Il tomba à genoux. Le temps semblait s'être figé, tandis que Sémil agonisait dans les bras de.. De Zéjaléa. Non loin Genghis gisait.. Mort sans aucun doute. Les yeux d'Ezraël s'agrandirent et sa bouche s'étira en une grimace horrifiée. Puis la rage. La rage sans nom vint déformer les traits du chevalier et un long rugissement inhumain vint déchirer le tumulte de la bataille. Cette escarmouche n'était plus un jeu. La chute de Sémil l'avait soudainement rendu plus réelle, plus dangereuse. Et surtout elle avait fait naître une violence extrême dans le coeur d'Ezraël. Jamais. Jamais une telle rage n'était jamais venu exploser en lui. La mort de leurs maître. La mort de Genghis, et Sémil qui agonisait… Ils allaient payer !
Avec une nouvelle vigueur Ezraël se mit à courir. Devant un chevalier avait surgi et venait de permettre à Zéjaléa et Sémil de s'échapper, par contre il faisait maintenant face a plusieurs ennemis. Accourant sur la meute de soldats, Ezraël s'élança ses traits exprimant un sentiment indéfinissable de rage et de haine. Il ny allait non pas protéger son camarade, mais plutôt pour tuer les soldats. Ezraël allait s'élever comme le bras vengeur. Bientôt les soldats de l'empereur ressentirait la peur et la terreur. Bientôt la mort viendrait les prendre dans son étreinte glacée. Sans aucun ressentiment, Ezraël massacra ses ennemis de son épée, une force nouvelle dans ses bras. La rage. La puissante rage animait ses bras qui s'élevaient et se rabattaient sans cesse, arrachant des cris de douleurs et des gerbes de sang qui vinrent éclabousser le chevalier. Qu'ils meurent tous ! Qu'ils sentent sa rage ! Comme une déité vengeresse, ses cheveux rouges comme les flammes qui enserraient le lieu tout entier, Ezraël faisait couler le sang de ses ennemis à flot. Tuant sans distinction hommes, animaux. Il ne prenait même pas la peine d'achever tout ses ennemis, laissant certains agoniser sur le sol.
Son bras ne se rabaissa que quand le dernier de ses ennemis tomba mort sur le sol. Pataugeant littéralement dans le sang Ezraël put maintenant reconnaître le chevalier qui était venu en aide à Zéjaléa et Sémil. C'était Syrian. Normalement Ezraël se serait rué sur lui, content de le voir de retour. Cependant il n'était pas dans son état normal. Il aurait voulu lui hurler pourquoi il n'était pas arrivé plus tôt. Pourquoi il n'avait pas put sauver Sémil. Pourquoi il n'avait pas put sauver Genghis. Cependant le bouillant chevalier n'en fit rien et adressa un bref signe de tête à Syrian. Puis il se retourna lentement, les flammes étaient toujours aussi présentes, tout comme il restaient encore pas mal d'ennemis. Avec un rictus, Ezraël s'élança partout ou se trouvait des soldats de l'empire sans plus se soucier de Syrian. Non, il devait venger son chef, il le devait et c'était tout. Rien d'autre ne le motivait plus que maintenant. Maculé de sang, la présence du chevalier vengeur semblait emplir de crainte les troupes ennemis dont les orbites s'agrandissaient à chaque fois qu'ils l'apercevaient. Ayant oublié sa cape, Ezraël ne portait que sa tunique, surmonté de sa légère armure de cuire noir. Cependant le noir se distinguait avec peine, tant il était recouverte de sang. La peau d'Ezraël était dans le même état tout comme son visage. Et les flammes qui reflétaient le rouge sanglant rendait son apparence encore plus terrible.
Pendant de longues minutes Ezraël fit danser sa lame, sur tout ce qui se trouvaient devant lui. Sans faire de distinction il tuait inlassablement. Sans même faiblir. De toutes façon il ne faiblirait pas. Pas tant que la haine était présente. Frappant avec une force inouïe sur les lames et les armures, les soldats semblaient désespéré de ne pas le voir se fatiguer et certains poussèrent des cris de terreur en le voyant arriver. Tant mieux. Ezraël les ferait ressentir toute sa rage et sa haine bouillante. Il allait tous les tuer ! Sans se soucier de ce qu'il pourrait lui arriver il continua le combat à grand renfort de cris et de rugissement. Il allait imprimer au fer brûlant l'image de sa colère. Autour de lui les flammes grondaient aussi fortes que son courroux qui semblait ne pas vouloir s'apaiser. Laissant libre court à toutes ses émotions négatives, son bras virevoltait semant la mort. Il se battait comme un diable sans se soucier d'autres choses, laissant dans son sillon une véritable boucherie humaine et animale. Certains cadavres étaient complètement défigurés, certains n'avaient même plus de visage, d'autres n'avaient plus de membres. Sans crainte il fonçait partout. Ezraël n'avait pas peur de mourir, il n'avait jamais eu peur de mourir. Et ce soir ou tout semblait fou, autant dire qu'il ne pensait pas à mourir. Il pensait à tuer, seulement à tuer et se venger. Cette nuit la violence était sa soeur, la force était sa mère, la terreur était son père et la mort, la mort était dans son épée. Avec toute la puissance d'un volcan crachant son ire, Ezraël parcourait le champ de bataille de long en large, toujours avec la même rage qui semblait ne pas vouloir s'éteindre comme les flammes qui dansaient sempiternellement.
En ce moment même les elles représentaient Ezraël. Sans cesse grandissante, instable, infatigable, incontrôlable, elles étaient Ezraël. Et Ezraël était les flammes.
 
 
Flinn 
Inspiration profonde. Flinn ferma les yeux et se concentra sur chaque parcelle de son corps. Chaque muscle, chaque articulation. Son esprit avait plongé à l'intérieur de lui-même, physiquement. Il s'était glissé jusqu'au bout de chaque doit, chaque ongle, chaque cheveux. Les yeux toujours fermés, le jeune guerrier amplifia sa perception des choses extérieures. D'abord, l'ouïe. Le plus facile... Ensuite, l'odorat. Pour finir, le toucher. Maintenant il contrôlait non seulement son corps dans ses moindres détails, mais il ressentait aussi tout ce qui l'entourait. Le claquement sec des sabots des nombreux chevaux qui s'approchaient résonnait dans ses oreilles. La vibration grandissante du sol au rythme du martèlement de ces mêmes sabots s'offrait à lui sous ses pieds, de même que la caresse du vent sur sa peau. Il pouvait déjà sentir l'odeur de sang et de métal qui flotterait sur tout le champ de bataille une fois les combats engagés. Ses mains se serrèrent sur les manches de ses tonfas de bois. Son esprit était vide. Seul comptait lui-même et ce qui l'entourait.
Comme on allume une torche dans le noir, Flinn définit avec soins ses objectifs pour ce combat. Ses objectifs... Il ne s'était jamais battu contre un cavalier, ni contre autant d'adversaires armés et disciplinés. Son principal objectif aurait du être la survie, dans ce cas. Pourtant, il ne parvenait pas à s'en contenter... Après une longue réflexion, il choisit de n'allumer qu'une seule torche. Il est bien plus aisé de se concentrer sur une seule lumière.
Le combat.
Oui, c'était tout. Cela suffisait amplement. En se concentrant là-dessus, il ferait une chose qu'il savait faire. Son manque d'expérience ne serait plus un handicap. Il devait simplement se battre.
Le combat.
 
Flinn ouvrit les yeux. Les ennemis étaient déjà visibles. Portant à ses lèvres l'anneau qui pendait à une chaînette autour de son coup, il adressa à la Lune un prénom qui se perdit dans le vent. Flinn plaça soigneusement ses appuis et leva ses armes.
Il était prêt à se battre.
 
Le premier cavalier qui l'approcha ne sembla pas étonné de le voir rester immobile devant sa charge. Sa lame fouetta l'air. Lancé à pleine vitesse, avec un mouvement répété des centaines de fois, destiné à décapiter un ennemi à pied, la force et la rapidité du coup étant décuplées par le galop du cheval. Jamais il ne pourrait éviter cela, ni même le parer. L'acier décrivit une courbe meurtrière en direction de la gorge de l'apprenti... Et passa à travers. Comment cela était-il possible ?? Le soldat n'eut pas le temps de se poser la question. L’extrémité d'une grande tonfa d'un bois sombre, peut-être de l'ébène, venait de lui pulvériser les côtes. Flinn bondit sans chercher à savoir si son adversaire était mort. Il savait que celui-ci ne pourrait pas se relever.
 
Ses armes ne perturbait pas du tout ses mouvements, il pouvait se déplacer comme s'il n'avait rien dans les mains. Il lui suffisait de leva le bras pour bloquer une lame : le bois des tonfas longeait ses avants-bras jusqu'au coude, même un petit peu plus loin. L'autre extrémité s'avançait d'une dizaine de centimètres devant son poignet, ce qui lui permettait de donner des coups de poing de divers Arts Martiaux en frappant avec le bois. Cette force destructrice était sans pareil. Mais la plupart de ses ennemis ne s'en rendaient compte qu'au moment où il les frappait. Une impulsion puissante, un éventuel mouvement du buste pour passer sous une attaque ou une garde, un coup. Cela suffisait au moins à mettre à terre les soldats impériaux.
 
Flinn avisa à peine les flammes qui s'élevaient, de plus en plus menaçantes, sur un côté du champ de bataille. Ses yeux se posèrent sur une silhouette grande et très bien bâtie, aux poings énormes qui faisaient un ravage considérable. Il ne s'en préoccupa pas, le fait de le voir fracasser le crâne d'un ennemi lui confirmant que ce combattant était un allié. Sautillant sur la pointe des pieds, d'un rythme rapide, il se décala imperceptiblement, tourna la tête d'environ un millimètre, recula les épaules si peu qu'on ne pouvait s'en apercevoir à l’œil nu. La pointe d'acier d'une épée chatouilla ses cils, tandis que le cavalier qui venait de frapper le regardait, hébété. Il y avait de quoi : sa lame venait de traverser l’œil de cet adversaire capuchonné ! Certes, on n'y voyait pas bien, l'ombre de cette capuche masquant légèrement le visage de l'apprenti. Mais il était sûr de son coup. Lui, soldat d'élite, connaissait avec une précision diabolique les dimensions de son arme, véritable extension de son bras. Son épée venait de traverser sa cible sans la toucher. Alors que l'atémi que Flinn porta au plexus de l'impérial, qui paralysé par la surprise avait arrêté la course de son cheval, toucha bel et bien. Avec une violence inouïe. L'uppercut droit qu'il plaça amena sa tonfa à percuter le menton de l'homme plié en deux sur son cheval, et lui brisa à la fois la mâchoire, la nuque et la plupart des os du visage probablement. Flinn était froid et implacable. Si sa vitesse de course n'était pas la plus rapide du groupe, ses impulsions sur un pas rivalisaient avec les mouvements de Lifaen, lui procurant à la fois l'occasion d'esquiver, de passer sous la garde et de frapper d'une puissance mortelle.
 
Le combat.
Sous le regard de la Lune, Flinn n'avait besoin que d'un coup pour vaincre. Mais il ne réalisait pas encore tout ce qui se passait autour de lui. Il ne voyait pas ce qui arrivait à ses compagnons, à Lifaen, à Genghis, à Zéjalèa, à Eileen, à Ezraël, à Sèmil.
 
 
Zejaléa 
Zejaléa galopait en direction du champ de bataille après avoir mis Sèmil à l'abri. Elle n'entendait plus de cris, plus de hurlements ni de lamentations. Le combat contre les cavaliers impériaux semblait s'être terminé, mais il restait un ennemi tout aussi dangereux à vaincre...Le Feu qui brûlait les quelques rares restes de vie d'Andore...La jeune fille sentit malgré elle ses yeux s'embrumer, la terre était moribonde, il ne pleuvait presque plus, il n'y avait jamais de soleil et la Lune elle-même était bien pâle, alors si un feu passait par là, jamais les arbres ne repousseraient avant des centaines d'années... La forêt flamboyait de plus belle au fur et à mesure que Zejaléa s'approchait de sa destination. Cela ressemblait à un purgatoire où la Terre exhalait sa colère envers la cruauté du monde de l'avoir dépossédée à ce point.
 
Le Feu...Mais les cavaliers n'en avaient pas ?! De plus, ils n'avaient aucun intérêt à en allumer un durant le combat...Ce serait donc un Feu d'origine magique ? Un feu accidentel déclenché par l'un des apprentis de l'Ordre ? Un infime espoir apparut alors dans le cœur de Zejaléa, comme un échappatoire lointain, mais présent, se dévoilerait à un prisonnier. Elle pourrait certainement éteindre le Feu grâce à sa Pierre s'il était issu de l'une de ses semblables ! Pourtant, il lui restait un obstacle de taille. Elle n'avait jamais éteint de feu sur une si grande distance et ne savait même pas comment s'y prendre, elle n'avait jamais éteint que des petits feux de camp aisément maitrisables ! Sans compter qu'elle ne pourrait pas éteindre un feu normal avec son manque de connaissances, et dans cet incendie le feu de base avait beau être d'origine magique, elle ne savait pas s'il avait gardé la propriété du lien avec les Pierres de Feu. Pourtant, elle n'avait pas le choix, car même si elle ne prenait pas en compte la flore locale, plus le feu brûlerait longtemps et plus d'autres troupes éventuelles de l'Empereur, que le souverain aurait pu envoyer pour s'assurer de l'extermination totale des apprentis, avait de chance de les repérer !
 
Sa décision était prise. Zejaléa arrêta son cheval à quelques mètres des flammes qui venaient lécher les flancs de la montagne de plus en plus haut à chacun de leurs assauts, mais elle ne descendit pas de sa monture. Elle sentait qu'elle devait faire quelque chose. La jeune fille prit sa Pierre de Feu d'entre ses mains et se concentra intensément sur le brasier chatoyant qui rugissait si près d'elle.
 
Des fragments de lumière...Des liens entrelacés entre eux...Si chauds...Sa Pierre si douce brillant comme le Soleil perdu de tout un monde froid au creux de ses mains blanches. Si elle parvenait a dénouer ces entrelacs, le vent pourrait peut-être se charger du reste...Mais comment devait-elle procéder ? N'ayant aucune technique, elle se décida de se fier à son instinct, et elle plongea...
Elle sentait le feu dans ses veines et sur sa peau, elle entendait une mélodie lugubre dans cette immensité onirique qui résonnait sur le même tempo que son désespoir. Elle s'en éloigna à la recherche d'une solution et elle vit alors ce qu'elle cherchait. Devant elle, des nœuds dévorants, teintés d'amertume et de colère. Le feu n'était pas vivant à proprement parler pourtant, mais celui-là semblait avoir un esprit propre...Puis elle comprit que c'était en réalité les arbres fraîchement brûlés qui exhalaient cette rage. Ils avaient été abattus et leur esprit se dissipait comme leur enveloppe charnelle...L'instinct de Zejaléa la guida jusque dans le cœur de la tourmente, et sa Pierre de Feu scintilla alors comme elle ne l'avait jamais fait. La jeune fille ne savait plus déterminer la frontière entre le réel et l'irréel, elle ne savait même pas si elle était simplement en train de faire un rêve fou, ou peut-être était-elle morte en combattant aux côtés des autres apprentis ? Peu importe, Zejaléa se sentait vivante et jamais elle n'avait encore eu l'impression de ne faire qu'un avec le monde à ce point...Elle se sentait enfin complète plus qu'elle ne l'avait jamais été et sentait en sa Pierre plus qu'une arme puissante...Elle contrôlait le Feu...Avec une facilité qui lui parut déconcertante, elle délia les nœuds avec précaution jusqu'au dernier en oubliant le temps. Enfin, elle s’extirpa et revint subitement à la réalité...
 
Elle était seule, debout au milieu des arbres carbonisés, mais sans flammes ! Le cheval la regardait quelques mètres plus loin, comme surpris par sa distance...Dans sa "transe", elle avait dû descendre de sa monture qui était heureusement entraînée à côtoyer le feu comme tout cheval de l'Ordre. Elle comprenait enfin l'éclat qui brillait dans les yeux des plus adroits des maîtres du Feu. Zejaléa n'avait aucune idée de comment réitérer son exploit, mais peu importe, l'important était que le feu ait cessé d'indiquer leur position aux armes impériales...
 
La jeune fille s'avança pantelante auprès de son cheval et parcourut les dernières centaines de mètres qui l'éloignait du lieu où Genghis avait perdu la vie...En pensant à lui, la jeune fille dut refouler ses larmes. Il était mort trop vite, trop tôt...En arrivant sur les lieux, seules quelques silhouettes étaient debout. Des Chevaliers du Feu, assurément. Mais dans quel état ? Zejaléa s'en voulut de s'être laissée griser par sa fusion imprévue avec la Pierre, et si un autre de leurs amis était mort alors qu'elle aurait pu le sauver ? Elle en eut la nausée. Elle se dirigea vers ses compagnons, mit pied à terre et chercha les visages qui lui étaient si familiers du regard. Ils présentaient des blessures plus ou moins graves et des brûlures à divers degrés, mais ils semblaient qu'ils soient tous là, à part...Eileen et Lifaen ? Sans même prendre le temps de parler longuement aux autres, elle remonta sur le cheval, et traversa le charnier à la recherche de l'un d'entre eux...Vivant ou mort...
 
 
Leahna 
Entre les arbres enflammés et les soldats agonisants, Leahna tentait tant bien que mal de reprendre son souffle qui se faisait fuyant. Elle était littéralement épuisée. Le combat l'avait vidée de toute force tant il avait été rude, de part le fait que les fumées qui s'échappaient des flammes étaient extrêmement désagréables, et des chiens tout droit sorti des livres de biologie qu'elle avait lu. Mais à présent tout semblait terminé. Enfin ! Avec un sourire ironique, elle se rappela du début de soirée qui avait été bien rude pour tout les chevaliers.  
Haine, rancoeur, dépit, peine, tristesse, appréhension, Leahna avait ressenti tout ce flot d'émotions à la fois. Bien trop complexes pour qu'elle les comprenne avec exactitude, leurs poids avait semblé cependant peser lourd sur les épaules de la jeune fille qui avait marché accablée. Comme tout les membres du groupes, elle n'avait été guère d'humeur joyeuse ce soir la. A vrai dire qui aurait pu vraiment l'être ? Les chevaliers avaient de tout quitté, pour se lancer dans une quête incertaine dont personne ne connaissait les probabilités de réussite. Mais il fallait espérer, sinon on tomberait. Espoir. C'est fou comme un mot permet aux hommes de survivre, s'accrocher désespérément à la vie. Vie que leurs maîtres avaient sacrifiés sans hésitation pour leur permettre de survivre et d'échapper aux hordes de l'empereur. Il avait éé drôle pour Leahna de penser que son père aurait normalement dût faire parties de ces braves chevaliers, mais qu'il avait été trop lâche pour le devenir. La jeune fille ne savait plus quoi penser à propos de lui. Petite elle l'avait toujours adulé, c'était son héros d'enfance, celui avec qui elle avait rêvé d'un jour, se marier. Puis quand ses parents l'eurent abandonnés à la citadelle, ses sentiments devinrent complexes. Partagée entre la culpabilité de ne pas avoir été une bonne fille, la haine qu'il ait osé l'abandonner et l'amour qui lie un père à sa fille, elle n'avait plus sut quoi penser par la suite. Mais plus tard, son maître lui parla d'un de ses compagnons qui s'était jadis enfui de la citadelle dans la peur de devenir chevalier et dans le portrait physique qu'il lui fit, elle avait reconnu son père. La haine s'était ensuite substitué aux autres sentiments, avant de céder à l'amertume et une fois de plus à la culpabilité. Elle avait mis du temps à s'habituer à l'absence de ses parents..
 
Puis après la dure marche, il y avait eu l'épisode de la grotte, ou trop lasse elle s'était directement installé près du feu. Tombant très vite dans un demi sommeil, l'arrivé d'un geai bleu l'avait subitement réveillée. Celui après avoir voleté d'un chevalier à l'autre avait choisi Zéjàléa comme perchoir et très vite elle s'était levée pour annoncer un combat et qu'un de leurs compagnons était blessé avant de sortir dehors. Ezraël et Fenant s'étaient rué à sa suite, puis tout les chevaliers sous l'ordre de Sémil avaient aussi déserté la sombre grotte pour se jeter dans les griffes du champ de bataille.
 
 
Ensuite était venu.. Le véritable chaos, l'enfer véritable du combat acharné que décrivaient les livres de la bibliothèque de la citadelle. Les chevaliers avaient du faire face à une véritable marée d'ennemis, à cheval et accompagnés de chiens au crocs bien long et pointus. Mais surtout.. Surtout à la véritable fournaise qui avait calcinée tout les arbres et la végétations des alentours et grandement gêné tout le monde. Dès les premiers instants du combat, Leahna avait complètement perdu de vue tout ses camarades et avait eu la désagréable et fausse impression de se battre seule. Le combat avait continué ainsi durant de longues minutes, de très longues minutes avant qu'elle n'aperçoive plus aucun ennemi à l'horizon.
 
 
À présent elle marchait sur le champ de bataille en jetant des regards effarés aux flammes qui elles, ne s'étaient pas éteintes et étaient toujours aussi vivace. Le sol était jonché de cadavres sanglants et elle remarqua avec effroi que beaucoup n'avaient plus de visage, ou que certaines portaient de très grosses blessures sanglantes. Par endroit le sol était avait été rendu si poisseux par le sang, qu'on n'apercevait qu'avec peine la couleur du sol. On aurait eu aucun mal à croire que le champ de bataille avait été un abattoir destiné à recueillir des montagnes de liquide vermeille, . Les chevaliers s'étaient ils battu avec tant de sauvagerie ? Apparemment.. Même eux aussi n'étaient pas à l'abri de commettre des actes de barbarie, mais eux au moins contrairement à l'empereur leurs cause était juste, bien que cependant rien sur Terre ne méritait sur cette terre une telle effusion de sang.
D'un geste lent Leahna replaça une mèche de cheveux derrière ses oreilles, en se demandant où étaient ses camarades. Les langues de feu encore présentes partout sur le champ de bataille l'empêchait de voir correctement et elle poussa de nombreux grognement agacé. Puis soudain sans prévenir, elles vacillèrent, rétrécirent et s'éteignirent dans un bruit de bourrasque. Surprise Leahna haussa un sourcil avant de se dire que c'était tant mieux, peu importe la cause. D'un pas traînant elle continua de marcher en respirant péniblement. Elle était vraiment très.. Très.. Très fatigué. Le combat avait décidément été vraiment très ardu. Cependant elle était globalement plutôt contente d'elle. Elle n'avait reçu aucune blessure très grave durant le combat, seules quelques légères entailles parsemaient ses deux bras, la faisant parfois grimacer, mais c'était tout. Par contre, les fumées qu'elle avait inhalée pendant la bataille la faisait toussoter maintenant. Elle avait la désagréable impression d'avoir les bronches encombrées et que sa respiration était légèrement sifflante. Mais bon. Le plus important pour l'instant était de retrouver ses camarades et elle continua d'arpenter le champ de bataille en long et en large. La peur de voir le cadavre d'un de ses compagnons commença à s'instiller douloureusement en elle. Puis enfin heureusement une silhouette sembla se découper entre deux arbres fumant. Leahna mit un certain temps avant d'identifier la silhouette assise sur un cheval, avant de l'identifier comme étant Zéjaléa. Un grand sourire se forma sur les lèvres de la jeune fille et elle glapit de joie en se traînant vers la guérisseuse. Heureuse de la voir en vie elle se serait volontiers jeté dans ses bras, mais euh.. La présence du cheval rendait cela impossible. Aussi elle se contenta de poser une main sur le museau de la brave bête, de toussoter crachoter quelques secondes avant de se redresser et de dire.
 
« Contente de te voir en vie Zéjaléa ! Ce combat.. c'était absurde… Je n'ai même pas pu voir ce qui était arrivé aux autres.. Et je commençais a avoir peur de vous morts. Oh ! J'ai eu si peur.. »
 
Elle marqua une courte pause. Parler lui faisait étrangement mal au ventre.
 
« Tu sais comment vont les autres d'ailleurs ? »
 
Elle pria silencieusement pour que Zéjaléa lui dise que tout le monde allait parfaitement bien. Et du plus profond de son coeur elle espéra que rien de grave ne leurs soit arrivé. La perte d'un de ses camarades était.. Horrible à imaginer.. Tout d'abord il y avait Sémil. Le chef, son papa, son nounours, elle portait en lui une très grande admiration, il était un peu son modèle depuis que son maître n'était plus la. Puis il y avait Gengis le stratège, toujours plein de bonnes idées et très bon médiateur. Après venaient Flinn, Fenant, Kalaan. Tout trois plutôt froid, elle adorait les embêter et voir leurs réactions. Puis il y avait Frimain.. Frimain l'aveugle.. Mais surtout Frimain le courageux. Ensuite Eldan, qu'elle aimait bien aussi. Puis la femme du groupe qu'elle admirait.. Adorait.. Eileen, toujours les bon mots, toujours de bonne compagnie. Et encore bien d'autres.. Ezraël la tête brulée, Lifaën l'enjoué, Louve femme forte et affirmée… Enfin bref, tout ses camarades comptaient, il n'y en avait aucun qu'elle n'appréciait pas.
 
 
Arl 
Arl marchait au milieu des débris de sang et de cendres. La bataille qui avait eu lieu ici avait été un véritable carnage. Les cadavres entassés regardaient le ciel et le sol, le sang coulant de leurs orbites. Certains avaient passé leurs derniers instants dans une agonie sans nom, sans doute erraflés par une infime quantité de poison qui leur avait promis la pire mort qu'on imagine. En les regardant, allongés dans la boue et le sang, Arl pouvait les entendre crier, demander la mort, il pouvait les voir perdre peu à peu la raison et s'abîmer dans les recoins les plus sombres de leurs esprits. Il regarda un corps. C'était incroyable. Un homme, pas plus de seize ans, qu'on avait envoyé au front. Toute l'innocence du monde se reflétait dans le visage du jeune homme enrôlé de force. Au moins, il n'avait pas subi la lente agonie de certains de ses confrères. Un petit cri retentit près de lui, et quelque chose lui toucha la jambe. Il vit un homme, les jambes coupées, qui tentait de lui dire quelque chose.
-Harrr...Harrrr...
C'était horrifiant. L'homme semblait voir tous ses crimes passés défiler devant ses yeux, et un tel remord se lisait dans son regard qu'Arl eut pitié de lui. Les citoyens n'étaient pas les seuls victimes de l'Empereur. Celui-ci déchirait aussi l'âme de ses alliés. Arl s'assit devant le mutilé, sortit une gourde d'eau de la sacoche qui pendait à son côté et la tendit au malheureux.
Il absorba la moitié de son contenu, puis se tourna vers ses jambes disparues. Il n'avait même plus l'espoir de survie. Il regarda alors le dos d'Arl, dans lequel pendait sa faux, et lança vers lui un air suppliant.
-Tu as vécu par la mort, et tu as regretté ta vie. Tu as eu droit à une époque terrible, tu n'as pas eu le choix. Puissent les Dieux, s'ils existent, t'accueillir.
Et il frappa. C'était inimaginable. Il essaya de s'absoudre de ce spectacle, et les visages souriants de ses amis apparurent.
Il enjamba encore un cadavre, avançant au hasard, perdu dans ses pensées.
 
Et au milieu de ses pensées, de noms apparurent. Moon, sur son épaule, partageait sa conscience.
Il y avait Velk. Ce jeune homme qu'il avait affronté dans les rues de son village, aussi volontaire que souriant, et qui, de toute évidence, lui en voulait d'être parti sans lui. Ses cheveux longs tombant au hasard sur ses épaules, et sa carrure avait fait de lui un membre respecté de l'Ordre.
Quelque chose pointa en lui. De la jalousie ? Ou du respect, peut-être. La fierté de le connaître, ou quoi que ce soit d'autre. Arl n'était pas habitué à nommer ses sentiments.
Quoi de plus normal lorsqu'on n'en éprouve pas ?
Néanmoins, il songea avec une pointe de regret qu'il aurait voulu être aussi intègre que son ami.
 
Ensuite venait Zéjaléa. La jeune fille frêle et renfermée qui lui avait sauvé la vie. Ses yeux verts, ses cheveux noirs autan que sa timidité n'amenaient pas à la craindre, mais il l'avait vue à l'oeuvre. C'était une bretteuse extraordinaire.
Il n'arrivait pas non plus à savoir pourquoi il pensait à elle. C'était peut-être de la reconnaissance, de l'étonnement face à une personne aussi attentionnée par ces temps, ou...
Elle était également indispensable au fonctionnement de leur petit groupe, sa connaissance des herbes ayant sauvé d'autres vies que la sienne.
Il était regrettable qu'elle ose aussi peut intervenir, mais il en était ainsi de beaucoup de personnes complètes, qui semblent se croire inférieurs aux autres. Face aux désastres de cette époque, les hommes ont tous la même valeur. Ce qui compte, ce n'est pas la vie; c'est ce que l'on en fait.
 
Il y avait aussi Ezraël. Arl ne l'avait vu que par Moon, "l'homme qui voulait faire cuire le pigeon", et Arl admirait son énergie et sa bonne humeur, son courage et son adresse dans le maniement de l'épée, qui juraient si bien avec son amour de la vie et son impatience continuelle en faisaient un être cher avant d'en faire un allié.
Mais Arl craignait que cette fougue ne lui joue des tours. On ne joue pas avec la mort, on l'affronte, on la provoque, mais on ne la défie pas. Jamais.
-Si il meurt, il pourra manger du pigeon au paradis, fit remarquer Moon, sarcastique.
Arl sourit. Moon était rancunier, mais même lui, Arl le sentait, ne pouvait arriver à éprouver de la rancoeur pour le garçon.
 
Lifaen. L'assassin occupait une place toute particulière dans l'esprit d'Arl. Il lui semblait si proche de lui, dans sa froideur et son réalisme désarmant qu'il n'avait pu s'empecher de voir le loup en lui.
Mais il s'était trompé.
Lifaen était un fauve. Un de ceux qui se battent pour eux et pour eux seuls, lucides de la mort qu'ils font frapper, et qui n'ont pas besoin de haine pour vous faire comprendre que vous aller mourir. Mais de la haine, il en portait.
Bien cachée au fond de lui, pas comme celle d'Ezrael qui explosait n'importe quand. C'était une haine qu'il s'était créée, et qui était, peut-être sans qu'il le sache, sa meilleure arme, car elle lui permettait de tuer sans y penser.
 
Flinn était aussi de cette race renfermée qui s'était forgée au fil des années de répression.
Sémil, leur chef, qui menait l'Ordre avec une autorité incontestable, Arren, qui ne supportait pas l'idée de mort...
Arl se savait trop différent des autres membres pour être vraiment accepté dans l'Ordre, mais il savait qu'il devait continuer à se battre.
Parce que toutes les générations avaient le droit d'entendre le chant du geai.
 
 
Sèmil 
Il ne rêvait pas : tout n'était que souvenirs. Confus mais précis, ils tournaient, s'élevaient dans son esprit, allaient visiter les hautes sphères de l'inconscience en planant sous la surface ; comme une volée de flèches douées de vie. Elles attendaient le moment opportun, corbeaux sans plumes qui croassaient le passé comme si il eut s'agit d'une mélopée funèbre. Réminiscences brumeuses, scènes marquantes, conversations décisives... Tout se mêlait et rien n'en sortait qu'une suite décousue de souvenirs. Aucune forme temporelle. Simplement la perdition houleuse de son bonheur, qui grimpait et descendait, bondissait puis chutait, courbe effrénée dont l'éclair caoutchouteux ne se décidait pas à tomber pour de bon. Tout dépendait de la prochaine salve. Dés qu'un souvenir se terminait, se diluait dans son inconscience, une autre flèche s'élançait, droit vers le sol, droit vers lui. Il recevait le nouveau coup, et plongeait dans son enfance, son adolescence ; puis d'autres périodes plus récentes... Combien de trais encore lui tirerait sa mémoire ? Sa corde finirait-elle par s'user ? Un arc ne pouvait pas rester bander trop longtemps. Aucun arc. Pas même celui de son esprit... Et son carquois se trouverait fatalement vide. Plus de souvenirs pour le transpercer. Il fallait juste attendre, patienter, endurer le passé qui se jetait sur lui... Simplement souffrir une fois de plus. De manière différente. La douleur était tellement relative, de toute manière. Ne se tintait-elle pas de mélancolie ? N'était-elle pas brodée sur un fond de regret ? La nappe était ouvragée, mais avec le temps, elle avait prit l'eau. Des larmes s'était écoulées, des cercles humides s'étaient dessinés ; puis il y'avait cette large flaque. La nappe était poisseuse. Une pourriture toxique gangrénait le tissus, dévorait les mailles, souillant le lin tissé avec amour. C'était là que tout s'arrêtait, au bout de cette table vieille de vingt sept années. Que cela était long, vingt sept ans... Et pourtant, tellement ridicule. Pas même un chiffre pair. Pas même un petit cerceau pour arrondir tout cela. Non. Juste un deux et un sept, juste des nombres qui frissonnaient de ce savoir menacés par le défilé des années : le temps passait, les nombres changeait. Le deux trouverait un nouveau compagnon. Un huit éphémère. Puis un neuf. Et enfin, il serait happé lui aussi, avalé par la trentaine candide, qui ne savait pas encore que dans un an, on la séparerait de son cher ami le zéro. L'âge était d'une telle futilité... Il changeait tout le temps, n'arrivait pas à se fixer. Il était tellement épuisant. Ne pouvait-il pas s'immobiliser un peu ? C'était inévitable, il allait finir par s’essouffler, et ralentirait... Alors, les années seraient plus longues, plus reposantes. Il allait vieillir doucement, avec cette exquise lenteur de l'homme qui se sait tranquille. Et il y'aurait des doigts mêlés aux siens, des paumes collées contre les siennes. Une chaleur partagée, deux peau tièdes l'une contre l'autre... C'était l'avenir, n'est-ce pas ? La beauté du monde et des contactes, restituée à Andore en même temps que son cœur. La Terre retournerait se blottir dans son véritable corps, serait de nouveau chauffé par le soleil matriarche, et les hommes vivraient libres, libres et heureux... Il y'aurait de nouveau le printemps, de nouveau les fleurs aux coroles soyeuses qui s'ouvraient face au ciel, emportée par le vent dans un harmonieux balancement, un mouvement semblable pour tous. Les enfants pourraient rire, se pourchasser à travers des landes paisibles, cicatrisées. Car la Terre refermerait ses fissures, n'est-ce pas ? Elle se suturerait, se ferait de nouveau hermétique, paisible. La vie serait douce, le monde lumineux. Andore onirique, perdue... Ils allaient la retrouver, n'est-ce pas ? La connaître enfin.
Il songea que ses pensées étaient étranges. "Ils". Pourquoi donc ? Désormais, ce n'était plus "qu'eux". Lui mourrait. comme cela, si stupidement, de manière si risible. Fauché par derrière, troué par le fer glacé d'une épée. Il n'y avait plus d'unité. Tout comme Genghis, sa vie était déjà terminée. Les engrenages crissaient gaiement, actionné par la souffrance, par la mort qui l'enveloppait de ses bras. Elle attendait, couchée sur lui, quelque part sur ce corps qui n'était plus que douleur, loin, si loin, à la surface, au niveau de sa conscience, en dehors du milieu sous-marins de ses rêves. Ici, tout au fond des abysses ténébreuses, il n'avait plus peur de mourir. Zejaléa annoncerait aux autres qu'un soldat l'avait tuer, et ils pourraient continuer leur chemin. "Ils", pensa t'il, "ils" dont je ne fais plus partit. Je ne dois plus m'y inclure. Personne n'était irremplaçable. Sèmil avait cela quelque part, un jour, quelques centaines d'années auparavant, quand il était encore conscient de son corps. Ou peut être plusieurs millénaires ? Le temps jouait à cache. Il dispersait les minutes, les heures, les secondes, les mois, les semaines ; semait des graines partout, lui laissant la charge d'assembler ces moments éparses. Cela passait si vite ! Une image qui flashait dans la noirceur de son esprit, une journée qui déroulait ses vingt quatre heures par terre, une année qui explosait sourdement en lui, cacophonique, énorme, bombe titanesque qui ne contenait ni poudre noire, ni mèche en ficelle ; simplement le temps passé. Alors, les fragments de sa vie s'éparpillaient partout, et il les pourchassait, suivant les trajectoires folles de ses souvenirs, les saisissait pleinement, les attrapant entièrement pour revivre cette vie dont le déroulement logique n'était plus qu'une insaisissable absurdité... Et la scène se rejouait. Lumière dans les ténèbres.
Comme si la Lune et les étoiles s'étaient soudain allumées... Ou alors, peut être le soleil ? .
 
-Papa ?
-Non. Père. Rétorqua une voix sèche.
Il baissa la tête, retenant un soupir. Oui, père. Toujours père. Simplement ce qualificatif... Froid, impersonnel. Les lettres de glaces se plantaient dans son cœur, décochées par les lèvres de son... Son père. Y'avait-il un sens ? Fallait-il comprendre quelque chose ? Sèmil ne savait pas. Il était jeune, il était petit, et il était seul. C'était tout. Pourquoi chercher à y remédier ? Si cela était possible, sa situation aurait changée depuis longtemps, n'est-ce pas ? Il était et resterait "Père". Ses lèvres continueraient de souffler le vent sec de l'hiver sur son cœur, et un jour, fatalement, celui-ci finirait de se dessécher... Il n'en resterait qu'une coquille vide, une sculpture de sable qui n'attendait qu'une brise pour s'éparpiller dans poitrine et se mêler à son sang. Il allait coaguler, durcir, et plus rien ne circulerait dans son corps ; alors, il serait aussi froid que lui. Un morceau de glace à visage humain, qui ne portait d'amour qu'au simulacre d'un passé aimant. Fadaises.
Sèmil releva la tête. Le rituel se répétait chaque jour : il essayait d'abattre la muraille qui le séparait de son géniteur, mais chaque fois, la même voix le reprenait. Corrigeait son espoir ingénu. Et chaque jouir, pourtant, malgré tout, il recommençait. Chaque jour il avait ce geste mécanique, cette affaissement de ses vertèbres qui faisait pencher sa tête. Quelques secondes pour observer ses pieds. Depuis trois ans que la scène se répétait, il connaissait chaque détail du dallage. Il lui semblait qu'il avait grandit, depuis la première escarmouche. Ou peut être n'étais-ce qu'une illusion semblable à celle de sa famille ?
-Père, ais-je votre autorisation de m'entraîner à manier ma pierre ? Dans la cour. Maître Siyin m'a conseillé de m'exercer. Je dois rattraper mon retard.
-Retard que tu n'aurais pas dût avoir.Remarqua t'il froidement. Va t'entraîner, et ne reviens pas avant le soir. Ta médiocrité m'indispose... A ton âge, je maîtrisais déjà parfaitement ma pierre. Je ne comprends pas ton obstination à me décevoir. Veux-tu donc exercer sur ma personne une quelconque vengeance, Sèmil ? Me considères-tu comme responsable de la mort de ta mère ? Tu veux me faire payer ? Réponds.
-Non père. Je ne vous en veux pas. C'est l'Empereur qui l'a prise. Vous n'avez aucun tord. Récita t'il d'une voix éteinte. Il n'y croyait plus. Au début, ce discours l'avait convaincu, mais ce n'était désormais qu'une formalité. Son père n'aurait pas posé la question si il ne se sentait pas coupable. Au fond de lui, il savait qu'elle était morte par sa faute. Cela ne faisait aucun doute. Même Sèmil le savait... Le savait mais se taisait. Pour maintenir un semblant de cordialité entre cet homme qui se disait son géniteur, et lui, ce fils qui semblait tant l'accabler.
Le jeune garçon tourna les talons, un sentiment de défaite faisant sentir sa douloureuse présence dans son âme. C'était une plaie invisible, mais une plaie tout de même... Blessure sanglante qui le déchirait.
-Sèmil ? Le retient une voix.
Espoir.
Cesse ce jeux stupide ; n'essaie plus de me donner ce nom puéril. "Papa". Soit un homme.
L'amertume avait un gout si familier... Distillée par les paroles de son père, elle prenait une saveur étrange. Presque rassurante. Sa bouche en était emplit, et il se surprenait à éprouver une joie lugubre à la sentir de nouveau. C'était une vieille amie, cette amertume... Alors qu'il s'enfonçait dans les couloirs, Sèmil eut un sourire. Pour la saluer.
 
Il respirait des braises. Elles roulaient dans ses poumons, incendiaient sa gorge. L'air était un vaste brasier. Ou étais-ce la douleur ? Une douleur ardente, matérielle. Du feu dans sa poitrine. Il remontait les fibres de ses nerfs, mordait sa moelle épinière, enflammait sa peau, ses muscles... L'incendie remontait de son torse, s'étendant en ramifications traîtresses dans son corps. Pourquoi ? Quelle en était la raison ? D’où venait la souffrance ?
Près de lui, un âtre aveuglant agitait ses flammes rouges dans le vide. Elles paraissaient prêtes à s'abattre. Des flammes tueuses, affamées... Cela lui rappelait quelque chose. Trois ombres mouvantes qui dansaient à la surface d'un incendie. Des troncs carbonisés, tendant leurs branches noires vers le ciel dans une parodie de prière. S'était une supplication à la Lune ; un vacarme infernal de craquements, de fibres brisées, d'humidité sucée, extraite en volutes blafardes qui tournaient dans les cieux, pareilles à des spectres errants. L'écorce s’émiettait, l'humus se desséchait, devenait brun, puis se dispersait dans la foule grise des cendres. Mais surtout... Face à tout cela, les trois ombres. Parades, grâce mortelle. L’épée qui s'enfonçait dans une des silhouettes, cette masse anonyme de ténèbres qui se dressait face au brasier. Elle s’affaissait, avec cette beauté sinistre propre à la mort. La vison avait quelque chose d'irréel, d'onirique... Ce corps privé d'attaches, qui tombait, chutait, basculait... Succombait à cette douce torpeur qu'instillait la mort.
Un soubresaut l'agita. Souvenirs. Lance de douleur qui traversait à nouveau son torse. Les réminiscences se perdaient, à peine revenues, comme si elles coulaient dans ses veines... Et se répandaient sur son menton comme le sang qu'il venait de vomir. Il se purgeait de sa vie. Les braises dansaient dans ses poumons, paillettes d'incendies dont la brulure calcinait l'impréssion qu'il avait de respirer. Non. Il souffrait, simplement.
Et pourtant, il y'avait bien une chose qui ne changeait pas. Une rancœur qu'il avait toujours voulu brider, une haine qu'il essayait depuis si longtemps de retenir... Tant de colère silencieuse.
Il fallait , une fois seulement, l'exprimer à haute voix. La revendiquer.
 
-Père. Haleta t'il en fixant le vide à travers la sueur qui coulait dans ses yeux. Je te hais.
Revanche, peut être ? La respiration de trop ; son être brulant, la fièvre qui embrasait son crâne. Son corps recouvert de sueur. Dégageant les relents acides et âcres de la douleur, de la mort... Non. De l'agonie. La souffrance avait une odeur. Son odeur.
Une fois de plus, les ombres. Justice illusoire.
 
 
Velk 
La bataille était épuisante, morbide, infinie, douloureuse, et pathétique... Les visages étaient broyés sous une puissance meurtrière incontrôlable, les hommes souffraient sous la folie d'un adolescent perturbé. Le sang des ennemis coulait goutte par goutte de son arme ; des giclées de sang avaient recouvertes sa peau et tachées ses vêtements. La chimère morbide qu'était devenu Velk écrasait toute résistance, allant jusqu'à arracher une main à la force de la mâchoire. La douleur ne l'atteignant pas, rien ne le ralentissait. Il était là pour tuer, comme sous l'emprise de la légendaire faucheuse. Kire était lui aussi transperçé d'une flèche au niveau de l'épaule droite. Il était couvert d'hématomes, d'entailles, de plaies, et de morsures. Son visage si intellect d'habitude était devenu une vision cauchemardesque, un cerbère envoyé par la faucheuse qu'était Velk. Lui même n'était pas en bon état. Sa fougue et son intrépidité l'avait conduit à subir de nombreuses blessures. Il n'avait toujours pas enlevé la flèche plantée dans son bras. Une plaie grande ouverte traversait son dos. Une petite dague s'était nichée dans sa cuisse droite pour ne plus en sortir... Son visage démoniaque était barré d'une plaie impressionnante qui lui avait découpé l'arcade sourcillière droite, et finissait à la frontière que formait sa mâchoire volumineuse.
Un soldat à pied courut vers lui, une lueur désespérée dans les yeux. Leurs lames s'entrechoquèrent. L'épée du soldat se brisa en deux... Le malheureux se fit découper les joues d'un coup violent et rapide, avant de voir une arme écarlate lui transperçer le torse...
 
Puis plus rien... Personne dans les environs... Seulement un sol de macchabées donnant naissance à un torrent de sang. Les yeux monstrueux des deux frères redevinrent normaux, leurs iris rétrécissant à vue d'oeil. La douleur heurta soudain leur cerveau, les faisant hurler de souffrance. Cette plainte abominable ne cessait pas. La douleur était si terrible qu'il en virent des étoiles... Puis la vision de dizaines de cadavres à leurs pieds les frappèrent de stupéfaction. Velk en tomba d'horreur, enfonçant un peu plus la dague dans sa cuisse.
-Ca a recommençé, gémit le forgeron. On a recommençé Kire... Mais cette fois... ils sont une bonne centaine...
Des larmes vinrent purifier son visage.
-Comment a-t-on pu...? Comment a-t-on pu tuer autant de monde ?! C'EST IMPOSSIBLE !!!
Le jeune homme voulut se prendre le visage dans les mains, mais ressentit une forte douleur à leur contact. Le forgeron se toucha le visage avec précaution, constatant avec effroi la coupure qui décorait macabrement son visage angélique à présent.
-Dis-moi... Kire... sanglotta Velk en tremblant. Est-ce que... mon visage... il est...
Kire pleura à son tour, confirmant les craintes du jeune homme. Le gémissements canins et les yeux humides du chien montraient une profonde tristesse, un désarroi total qui ne pouvait être guérit.
Velk prit son fidèle frère dans ses bras, fondant littéralement en larmes. Le canidé léchait la joue de son frère pour lui montrer qu'il était désolé de ne pas l'avoir mieux protégé. Kire s'en voudrait jusqu'à la fin de ses jours de ne pas avoir su préserver ce visage d'une beauté frappante. Une beauté divine même... Une telle beauté souillée par une balafre due à une guerre insensée, générée par un fou avide de pouvoir. Ce fut à cet instant, les yeux brillants de tristesse, que l'animal se jura de tuer l'Empereur... Dans cette vie, ou dans une autre...
 
Les deux frères se levèrent difficilement, mettant de longues minutes à trouver une façon de se tenir qui ne causait pas trop de mal. Le feu qui ravageait la forêt un peu plus tôt s'était éteint. Quelle force avait donc pu être assez puissante pour stopper un tel brasier ? Velk s'en fichait complètement. Il lui fallait de l'aide, et ceci très vite sous peine d'en mourrir d'hémoragie... Le jeune homme fit la conclusion hâtive et très naïve de penser que la présence ayant éteinte le brasier pouvait encore se trouver à l'intérieur de ce qu'il fut...
Ils ne marchèrent pas cinq minutes avant de perdre tout espoir. Ils auraient au moins aidés l'Ordre, et leur vie se tasserait comme toutes les autres dans l'oubli... Tout cela était bien loin de ce que s'était imaginé l'ambitieux forgeron... Bien trop loin...
C'est alors qu'ils virent une ombre pâle marcher au loin entre les arbres. Velk n'avait plus la force de lui crier à l'aide. Kire aboya faiblement, avant de couiner de douleur. Le chien s'écroula aux pieds du jeune homme. Ce dernier était avachi sur un arbre mort horriblement chaud.
-Sauve Kire... Sauve Kire... et emmène... le av... ec toi... murmura Velk à l'ombre toute proche avant de s'évanouir.
 
Sa fin était venue... La fin de son histoire... Kire le vengerait le moment venu. Il était heureux de se sacrifier pour lui.
Car ce chien était son petit frère...
Et le grand frère se doit de protéger son cadet...
 
 
Lifaen 
Les ténèbres. Les ombres voraces, insatiables habitantes de la nuit glacée par la présence de la mort.
Les ténèbres, pressantes, impatientes, une armée enfonçant violemment les portes de l’univers de Lifaen, passant insidieusement dans son dos pour le frapper d’un coup mortel.
L’obscurité omniprésente, l’odeur du sang qui monte, enlace l’assassin de sa douce fragrance, le goût métallique de ce fluide vital qui coule légèrement dans sa bouche, emplissant tous ses sens d’une extase exquise.
Plus de lumière, plus de lumière, plus de lumière. Lifaen est seul dans le noir le plus complet que lui impose le voile de ses paupières.
Il est entrain de mourir.
Il est à l’agonie, une souffrance lente, douloureuse et perverse. Un châtiment infligé par quelconque cruelle divinité, comme si on cherchait à lui faire expier toutes ses fautes.
 
Lifaen avait une conscience aigue de tout ce qui se passait autour de lui, de la caresse de la Dame Sélène qui essayait d’apaiser ses blessures avec la douceur d’une amante, des cadavres qui parsemaient la cuvette, de ses armes plantées un peu partout et surtout de son corps qui n’était guère plus qu’un vaste morceau de chaire à vif. Le jeune homme étaient couvert de plaies, son sang s’écoulait paresseusement de ses innombrables blessures, se transformant peu à peu en une flaque de ce si précieux liquide carmin. L’assassin était sur le point de mourir, il en était sûr, au plus profond de son être il n’était qu’un diapason résonnant en parfaite harmonie avec la Grande Faucheuse, la dame de la fin, la Mort elle-même.
La Mort, qui était tout pour lui, qui le définissait tout entier, un être dévoué corps et âme au service de cette dame macabre. Un assassin, tout simplement.
Enfant de la mort, il s’apprêtait à rejoindre sa génitrice. Lui qui avait toute sa vie durant été le bras armé de la Faucheuse, il se trouvait désormais à son tour sur le fil de la lame de la Dame Mortelle.
 
C’était pourtant à la Dame Sélène qu’il s’offrait, prostré dans une attitude d’abandon total, les yeux clos, un léger filet de sang coulant de sa bouche et d’autres plus importants sortant de ses multiples plaies, les bras écartés et la tête légèrement relevée. Les yeux de Lifaen étaient clos, le vouant aux ténèbres les plus éternelles. Ce cocon d’obscurité semblait le protéger, l’enlacer comme une amante pour lui faire oublier ses blessures, l’embrasser sur le front pour lui dire que tout ira bien, qu’il n’avait qu’à faire un pas pour s’abandonner à lui. La douleur lui paraissait ainsi moins forte, à moins qu’il ne s’agisse de la caresse de la Lune, majestueuse reine des cieux.
Pourtant, cela ne changeait pas grand-chose, Lifaen était tout de même entrain d’entamer sa toute dernière aventure. Seul contre vingt soldats surentrainés, des vétérans de la guerre, un groupe parfaitement soudé, il s’en était sorti, il les avait tous exterminés, un par un. Et pourtant…
« Pathétique. » Pensa-t-il.
C’était ce que son maître lui aurait dit. Son VRAI maître, Ellun’dril, pas cet imposteur que l’Ordre lui avait imposé à son arrivé. Le légendaire assassin l’aurait sermonné, peut être même battu pour oser terminer dans cet état contre un nombre d’ennemi si ridicule. C’était facile de dire ça pour lui, cette légende vivante était le fléau des armées, le messager de l’ombre, capable de se débarrasser d’une centaine d’ennemis à lui seul. Le jeune homme doutait même parfois qu’il soit humain, tant cette performance semblait improbable. Pourtant, Lifaen s’en voulait terriblement, il avait l’impression de faire honte à sa formation, d’être désespérément faible. Il avait honte, car malgré s’être surpassé, il n’était même pas arrivé à la cheville de ce que faisait son premier maître. Il savait que les autres apprentis penseraient comme lui, que sa participation si dérisoire serait très vite oubliée et à peine évoquée.
L’assassin connaissait déjà l’histoire de cette bataille comme elle serait évoquée : Les apprentis de l’Ordre, menés par le Lion Sèlim, le courageux Sèlim, Sèlim l’invincible, s’étaient courageusement battus contre les impériaux en surnombre écrasant, chaque apprenti rivalisant d’adresse et de courage. Sauf Lifaen. Bien qu’il ait certainement offert la victoire à ses frères d’armes en leur débarrassant dès le début de la bataille de la moitié des forces adverses au départ, il ne serait retenu de lui que son absence dans la mêlée et une supposée couardise le poussant à se réfugier dans les Ombres maternelles.
Il n’en méritait pas plus. Son minuscule acte ne méritait pas d’être écrit dans les récits héroïques, sa lutte dérisoire contre un nombre ridiculement petit, une vingtaine d’Impériaux, ne méritait pas de trouver une place dans les souvenirs de ses compagnons de route.
Mais, cela important peu.
Car, après tout, Lifaen était sur le point de mourir, de s’effacer enfin de ce monde maudit. Son cadavre sera certainement incinéré, quelle ironie cosmique, l’assassin ayant la phobie du feu ! Ce qu’aurait voulu Lifaen, ça aurait été qu’on laisse son corps là, cadavre anonyme parmi tant d’autres. Alors, il ne bougeait pas, priant pour qu’on l’ait une fois de plus oublié et, de toute façon, incapable du moindre petit geste. Rien ne venait troubler la quiétude macabre de la scène.
Et puis…
 
Des pas. Des vibrations sourdes, résonnants sur la pierre et trouvant un écho en Lifaen. Un souffle, rauque et court, une nouvelle odeur de sang, une senteur de brûlé, et une dernière odeur, celle si caractéristique de… D’Eileen ? Oui, pas de doute, il ne peut s’agir que d’elle.
Elle. Eileen. Celle qui mettait Lifaen dans tous ses états, qui faisait battre son cœur plus vite, qui lui faisait tourner la tête. Eileen, la seule chose qu’il avait à perdre en quittant se monde.
Ses pas, d’abords course désespérée, se firent marche silencieuse, presque respectueuse de l’attitude de Lifaen. En lui-même, l’assassin fut légèrement déçu, comme tous les apprentis, elle semblait l’approcher avec méfiance et un respect non mérité. Pourtant, cette courte colère fut vite balayée par son cœur battant la chamade, chassant toute autre pensée que l’odeur musquée, enivrante de la jeune femme. Elle s’approcha encore, le bruit de son souffle chaud envahissant l’ouï du jeune homme pour ne plus la quitter. Pourtant, Lifaen était encore immergé dans son bain de ténèbres, son monde d’obscurité. La flamboyante rouquine s’arrêta à quelques centimètres de lui et, bien que l’assassin n’ait pas ouvert les yeux, il la voyait avec précision, s’aidant de ses autres sens sublimés par l’instant.
Elle était elle aussi blessée, elle transpirait l’ardeur de la mêlée, le sang et le désespoir de ses ennemis. La jeune femme sentait aussi le feu, les apprentis ayant certainement utilisé la totalité de leurs ressources, Pierres de Feu y comprit.
De la magnifique rouquine se dégageait une sorte… d’aura. Un puissant sentiment d’espérance, une promesse de beaux jours à venir. Elle hésita un instant, n’osant franchir la barrière de ténèbres qui enveloppait le jeune homme.
Puis, dans un accès soudain d’une tendre témérité, elle posa sa main menue sur l’épaule de l’assassin.
Sans un seul effort, elle pénétra son univers, son monde de ténèbres pures. En une respiration elle y prit toute la place. Elle était là, rayonnante, vibrant d’un espoir sans borne. Le cœur de l’assassin s’emballa et il craignit que la jeune femme ne le remarque. Il souhaita que ce contact ne se termine jamais, que cette douce chaleur qui l’envahissait ne le quitte pas .La Rouquine était là, telle un véritable astre dans le cœur de Lifaen, chassant les ténèbres durant un court moment de bonheur exquis.
Puis, la voix de la flamboyante rouquine s’éleva, d’une douceur incomparable.
-Il faut te soigner.
A peine une phrase qui résonna comme un écho dans l’univers de Lifaen. Ce dernier tourna la tête au prix d’un effort titanesque et d’une violente douleur et plongea son regard émeraude dans les yeux marron presque noirs de la jeune femme. Le regard de l’ex assassin se fit doux, presque caressant.
Puis, il détourna les yeux, rompant ce sublime lien, un peu trop brutalement, peut être. Son cœur continuait de battre la chamade, ses veines pulsaient plus fort que jamais, répandant de plus en plus de sang sur la pierre froide et lisse. La vie quittait peu à peu le jeune homme, aussi sûrement que ces sentiments qu’il sentait éclore en lui s’envolaient dans le ciel nocturne dans un l’espoir silencieux d’une réciproque.
Mais, ces sentiments, qu’étaient-ce ? Il ne le savait pas vraiment. Sa tête était une tempête de pensées chaotiques et de sentiments disparates. Son corps tout entier réagissait au simple contact de la main d’Eileen sur la peau nue de son épaule, vibrant dans une note pure et claire.
Unique rayon de lumière parmi les ombres envahissantes, Eileen retira finalement sa main, abandonnant finalement l’assassin à sa terrible immersion. Les ombres reprirent leurs droits et revinrent à la charge avec une violence renouvelée, tant et si bien que Lifaen se plia en deux, crachant un peu de sang au sol. Le sang… Il en avait besoin, plus que tout. Non seulement de soins pour ses blessures, il devait à tous prix se procurer sa dose du liquide carmin… Mais seule Zejaléa était au courant de sa maladie, du fait de son rôle officieux de guérisseuse. Et le jeune homme n’était prêt à ne l’avouer à personne d’autre.
La flamboyante apprentie de l’Ordre prononça une autre phrase, qui parvint assourdit aux oreilles de l’assassin, la Mort prenant peu à peu possession de son corps.
-Bon. Tu dois juste ne pas mourir.
L’assassin retint un rire ironique. C’était trop tard. Il était déjà entrain de mourir. Pitoyablement, en tant qu’ombre, ce qu’il avait toujours été.
Pourtant, il regrettait.
Il aurait voulu être un enfant normal, juste un enfant normal.
Il aurait tant voulu…
 
Avec les derniers soubresauts des mourants, il pivota, pour se retrouver face à Eileen. D’une main tremblante, poisseuse de sang et froide comme la glace, il caressa doucement la joue de la Rouquine, une fugace caresse prometteuse, déclenchant une trainée de feu dans ses veines. Sa voix, guère plus qu’un grondement rocailleux s’éleva, nécessitant une dernière promesse, deux même. Il fit péniblement cette courte tirade, toussant du sang entre chaque mot.
-S’il. S’il te plait. Ne. Ne me met pas. près. D’un feu ou d'une flamme. Jamais. Et. Aussi. Mes. Mes armes. Ne les laisse. Pas. Là. S’il. S’il te plait… Promets-le-moi.
Sans oser dire quelque chose, la jeune femme se contenta d’acquiescer et un léger sourire se peignit sur son visage tuméfié. Au moins, c’était ça de gagner sur la Mort.
Mais… Pouvait-il réellement s’engager dans cette voie sans aucuns regrets ? N’avait-il vraiment rien à perdre ?
Il savait très bien que si.
Il y avait. Eileen.
Encore et toujours Eileen.
 
Lifaen ne devait pas mourir.
Mais la Faucheuse était forte. Peut être trop.
 
Sans qu’il ne s’en rende compte, le corps de l’assassin heurta la pierre froide de la cuvette.
Lifaen se laissa happer par les ténèbres.
 
 
Zejaléa 
L'apprentie aux yeux clairs n'avait pas beaucoup avancé qu'elle tomba nez à nez avec Leahna qui poussa un cri de soulagement en la voyant. Zejaléa ne comprenait pas cette apprentie, mais leurs relations avaient toujours été cordiales sinon amicales et elle était ravie de la voir indemne. Leahna arrêta la monture de la jeune fille et commença à lui parler avec un soulagement non feint...Puis elle lui demanda des nouvelles des autres apprentis...Zejaléa descendit de cheval et s'efforça de soutenir le regard de Leahna tandis qu'elle prit la parole d'une voix rendue tremblante par les circonstances.  
"Leahna...L'ensemble des apprentis est durement touché, nous avons tous reçu un nombre de blessures incroyables. Je dirais que pour la plupart d'entre eux, ils s'en sortiront...Mais il faut que tu saches...Genghis...Il est tombé. Sèmil ne reviendra peut-être jamais parmi nous en dépit de mes efforts et...Eileen et Lifaen sont introuvables...Je suis désolée de n'avoir pu faire plus pour Genghis, je..."
 
Elle ne put contenir plus longtemps ses sanglots, les larmes roulèrent en silence sur ses joues tandis qu'elle s'efforça de garder une contenance pour ne pas déstabiliser l'apprentie aux cheveux roses plus profondément encore.
 
"Prends le cheval. Peu importe si tu montes dessus ou non. Je vais chercher nos camarades et à pied j'aurais plus de chance de les apercevoir s'ils sont à terre. Continue dans la direction où je suis arrivée, et tu trouveras les autres...Ou du moins, ce qu'il en reste" Conclut-elle d'une voix brisée. Puis laissant Leahna effarée en compagnie de l'animal, Zejaléa reprit sa course...Elle aurait aimé rassurer cette fille qui avait le même âge qu'elle, et la réconforter, mais si elle restait plus longtemps à ses côtés, elle aurait peut-être une autre mort à lui annoncer.
 
Le charnier était horrifiant, partout des flaques de sang dans lesquelles s'abîmaient les cadavres grimaçants de ceux qui furent leurs propriétaires. Certains étaient brûlés par les flammes qui les avaient ravagé alors qu'ils étaient déjà au sol, et une odeur insoutenable de charogne brûlée s'exhalait de ce lieu de désolation. Et si elle tombait sur un de ses amis partiellement dévoré par les flammes ? Elle faillit vomir à cette idée et chercha à l'extraire de ses pensées, sans succès. Alors qu'elle dépassait des restes d'arbres brûlés et aperçut quelqu'un qui semblait plus vivant que la plupart de macchabées qu'elle avait déjà croisé...Le cœur empli d'espoir, elle s'approcha de cette silhouette massive en espérant trouver l'un de ses compagnons en vie. Puis elle le reconnut. C'était l'étranger qui s'était battu à leurs côtés avec son chien. Moribond, il était en train d'agoniser par la fautes de ses nombreuses plaies. Elle s'approcha et frissonna tant son corps était abîmé...Elle resta durant un quart de secondes immobile. Devait-elle le sauver ? Il s'était battu avec eux, mais peut-être pour régler des comptes personnels sans aucune volonté de venir réellement en aide aux apprentis, sans compter qu'Eileen était peut-être au seuil de la mort, et Lifaen aussi... Puis l'homme chercha ses paroles. Il ne lui dit que quelques mots. Des mots qui changèrent tout. Elle ferait tout son possible pour le sauver, lui et son chien. Aussitôt elle observa d'un œil expert ses blessures pour évaluer les plus graves, faisant de même pour l'animal. Si elle voulait les ramener tous les deux à la vie, elle devait faire vite, très vite. Et jongler entre les deux pour soigner d'abord l’extrême urgence, puis l'urgence, et enfin les blessures graves.
Le chien émettait des brefs jappements de douleur par intermittence, mais elle commença par le maître. Il avait perdu connaissance, donc c'était certainement le plus mal en point...Elle sectionna les vêtements pour découvrir ses plaies, et hoqueta en voyant la blessure béante dans son dos. Elle avait profondément labouré la chair en un sillon rouge et c'était certainement la cause de son évanouissement...Mais pour une plaie de cette taille, elle ne voyait qu'une solution...Elle appliqua quelques gouttes d'arnica distillé dans la blessure n'ayant plus de vrai baume et sortit sa Pierre de Feu. Elle allait détester ça, et l'homme aussi. Resserrant les bords de la plaie de la main droite et tenant sa Pierre dans la main gauche, elle la fit flamboyer et cautérisa la plaie tout le long avec les flammes...Le hurlement déchirant de l'homme lui vrilla les tympans, elle murmura un "Je suis désolée" avec voix entrecoupée de sanglots. Il devait tant souffrir ! Des cloques se formèrent autour de la blessure tant la chaleur était importante et un odeur de chair brûlée emplit les narines de la jeune fille...Le chien aboya d'un cri déchirant, à l'unisson avec son maître, qui retomba immédiatement dans l'inconscience. Mais quand elle eut fini, elle sut qu'elle avait fait le bon choix. La plaie avait été stérilisée par la chaleur et cautérisée, ce qui avait quasiment arrêté l'écoulement du sang. Elle remit quelques gouttes d'arnica sur la longue plaie brûlée, et passa au chien. Il avait été durement touché, en particulier à l'épaule où la flèche s'était enfoncée bien trop profondément pour n'être qu'anodine...Mais il n'avait pas perdu une quantité de sang qui pouvait mettre sa vie en danger si elle le soignait correctement, et il ne boiterait même plus d'ici quelques semaines. Elle prit un lambeau de vêtement de l'homme pour faire un garrot qu'elle attacha le plus haut possible puis enleva la flèche en tirant dessus d'un coup sec et précis. L'animal glapit tandis qu'un jet de sang jaillissait de la plaie. Zejaléa appliqua quelques gouttes d'arnica, utilisa un autre morceau de tissu pour en faire un bandage rudimentaire et passa à une autre plaie. Le maître, le chien, le maître, le chien. Et quelques gouttes d'arnica, remplacée parfois par le plantain ou la calendula selon les cas. Il ne s'était écoulé que peu de temps étant donné que la jeune fille avait travaillé extrêmement vite, mais toutes les plaies étaient soignées et bandées du mieux possible étant donné de l'urgence. La chemise entière de l'homme y était passée, et heureusement, elle était parvenue à éviter d'utiliser sa Pierre de Feu à d'autres reprises. Le garçon gisait sur le sol à côté de son ami canin, mais l'apprentie pensait qu'elle leur avait évité le pire. Il serait malheureusement défiguré à vie...Si seulement ils avaient été à la citadelle de l'Ordre, il n'aurait pu n'avoir qu'une légère cicatrice, mais malheureusement, la citadelle était tombée et avec elle les espoirs d'un peuple qu'ils devaient maintenant incarner...
 
Elle se résolut à les laisser là, elle n'avait rien pour les transporter et elle n'avait pas le temps de faire plus pour eux, elle avait peut-être sacrifié les deux apprentis qu'elle cherchait à ces deux-là...Elle traça à la hâte quelques mots dans la poussière du sol en espérant que l'homme savait lire, et reprit sa route courant et sautant entre les cadavres. Elle n'avait pas avancé bien loin qu'elle entendit un cri déchirant le silence oppressant qui s'était abattu quelques secondes plus tôt. Ce ne pouvait être que Eileen ! Le cœur de Zejaléa fit un bond dans sa poitrine, et elle accéléra en provenance du son. La puissance de sa voix l'avait rassurée momentanément sur l'état de santé de Eileen, une personne moribonde ne pourrait jamais hurler comme ça, mais si elle avait hurlé à cause d'une découverte macabre...Et si cette découverte était Lifaen ? Zejaléa avait peur...Pouvu qu'il ne soit pas trop tard...
 
 
Syrian 
Parfait, Zejaléa était parvenue à hisser Sémil sur le cheval de guerre et à partir loin du champs de bataille. Au moins il n'aurait plus à se soucier de protéger ses compagnons, désormais la seule chose qui comptait c'était sauver sa propre vie, et c'était loin d'être gagné. Avec une force redoublée Syrian tournoya au milieu de ses adversaires qui arrivaient toujours plus nombreux. Pendant un moment, le chevalier nomade avait semblé capable de retenir la marée qui s'abattait sur lui. Cependant le poids du nombre faisait son effet et toujours plus de blessures légères s'accumulait sur le corps du jeune guerrier qui pourtant continuait sa danse mortelle, faisant voler les têtes, déchirant les thorax et brisant les os simplement avec son cimeterre. Les soldats royaux se battaient avec l'énergie du désespoir, car il semblait que malgré leur surnombre la bataille était perdue pour eux. La férocité, la magie et la véhémence des apprentis étaient effrayantes à voir tant elles les poussaient à se dépasser. Ainsi ont pouvaient lire la peur dans les visages de leurs adversaires, la peur de la mort, la peur de perdre pieds avec la conscience.  
Syrian tourbillonnait autour du corps de Genghis, empêchant les impériaux de souiller la dépouille de son frère. De nombreux ennemis gisaient aux pieds du nomade qui était obligé de grimper sur la butte de cadavre afin de pouvoir continuer le combat. Peu à peu les soldats impériaux prenaient l'avantage, la maladie du chevalier nomade ne cessait de l'affaiblir à mesure que le combat gagnait en durée et il était évident qu'il ne tiendrait pas seul éternellement entouré de tant d'ennemis. La fatigue, les crampes, les nerfs, les gémissements des agonisants, les cris de rages... Tout poussait le jeune guerrier à craquer, à sortir de sa transe, mais si une telle chose arrivait, nuls doutes qu'ils se feraient trancher la tête et percer le coeur, nul doute que les impériaux sauteraient sur l'occasion pour percer ses défenses qui demeuraient impénétrables tant il était vif et agile. Syrian sentait son souffle se faire plus rauque et difficile à mesure que le bataille avançait. Ses poumons ne tiendraient pas longtemps à un tel rythme... Son maître lui avait souvent dit de préférer le combat de l'ombre à un choc frontal, cependant cette fois il n'avait pas eu le choix. Il devait sauver ses frères et soeurs. Il avait déjà failli à sa tache en laissant mourir Genghis, mais désormais il était là et il n'en laisserait plus aucun mourir. Il les protégerait, même si pour cela il devait sacrifier sa propre vie... Plus jamais il ne verrait sa famille mourir par la faute de l’empereur. Il serait toujours là pour les protéger et ce quoi qu'il advienne. Le chevalier nomade poussa un cri de guerre à peine étouffé par son manque de souffle. Jamais il n'abandonnerait... Il serait leur ange gardien. C'était le renouveau, la fleur avait repoussé et ses épines étaient plus dangereuses que jamais. Chaque coup touchait, chaque coup tuait, mais il y avait toujours cette infériorité numérique qui pénalisait affreusement le jeune chevalier et qui l'obligeait à protéger ses arrières tant bien que mal.
 
C'est alors qu'il arriva, comme si le ciel avait entendu le chevalier nomade. Ezraël déboucha de nul part comme un boulet de canon, tranchant tout sur son passage avec une rage incroyable. Les adversaires se jetaient désespérément sur le bretteur qui les balayait tous avec une hargne digne d'un maître de l'ordre... Maintenant Syrian n'avait plus besoin de surveiller ses arrières et il se concentra uniquement sur la protection du cadavre de Genghis. C'était la moindre des choses qu'il pouvait faire puisqu'il était arrivé trop tard pour le sauver. En quelques minutes, les efforts combinés d'Ezraël et du chevalier nomade avait permis de débarrasser la zone des soldats impériaux. Le jeune chevalier resta tout de même pendant qu'Ezraël allait passer sa rage ailleurs sur le champs de bataille. Lui était décidé à éliminer tout soldat s'approchant de son ancien frère aujourd'hui mort. La bataille n'était pas terminée mais les maigres poches de résistance adverse ne suffiraient pas à voler la victoire au chevalier. Ils avaient gagné... Mais à quel prix ? Ils avaient sans doute perdu deux frères si ce n'était plus... Les larmes montèrent aux yeux de Syrian. Sa seule consolation était d'être arrivé assez tôt pour sauver Zejaléa, mais c'était bien maigre... Il aurait dû être là pour sauver Sémil et Genghis, ses grands frères... C'est lui qui aurait dû mourir à leur place... Syrian fut tiré de ses pensées par le bruit caractéristique d'une épée fendant l'air. Il eut tout juste le temps de sauter en arrière pour esquiver la lame qui lui ouvrit sa cuisse dans le sens de la longueur, le faisant s'étaler au sol dans la boue et le sang.
 
-J'en ai tué un ! J'ai tué un de ces chiens de chevalier !
 
Comment osait il ? Comment osait il les insulter de chien alors qu'eux ne faisaient qu'obéir aveuglément à leur empereur dans la crainte de lui déplaire ? Comment osait il souiller la mémoire de ses maîtres ? Comment osait il souiller le nom de ses frères et soeurs ? Syrian parvint à se relever avec l'énergie que seul les sentiments peuvent procurer. Il était recouvert de boue et son turban était noir de sang. On pouvait voir l'intérieur de sa cuisse tant la blessure était profonde, cependant il se refusait à laisser ce soldat salir les chevaliers... L'impérial écarquilla les yeux, se demandant comment le nomade avait pu se relever avec de telles blessures. D'ailleurs le chevalier ressemblait davantage à un fantôme qu'à un guerrier. L'adversaire de Syrian ne perdit pas de temps. Il attaqua l'adolescent, profitant de son avantage et des blessures de son ennemi, pourtant malgré cela il ne parvint pas à le toucher. Son adversaire était déjà derrière lui et lui avait tranché la tête... Avant de s'écrouler une nouvelle fois dans la boue, à bout de souffle, à bout de force. Cette fois c'était vraiment terminé, il n'y avait plus d'ennemis debout aux alentours, les seuls adversaires survivants agonisaient ou priaient pour leur salut.
Syrian rampa à travers les cadavres jusqu'à Genghis. Il avait toujours considéré ce chevalier comme un grand frère, tout comme Sémil... Et aujourd'hui ses deux grands frères étaient morts... Qui prendrait la tête maintenant ? Qui aurait les épaules pour mener leur mission à bien ? Lifaen ? Non le chevalier était plutôt du genre à agir en solo... Alors ce serait sans doute Eileen ou Zejaléa, c'étaient les deux seules qui avaient les épaules pour un tel rôles, qui avaient la maturité pour les mener au combat. Finalement le nomade parvint à se traîner jusqu'à la dépouille de son frère d'arme. Syrian posa son front sur celui de Genghis, ils étaient là, tout les deux au milieu de la boue, réunnis une dernière fois...
 
-Je suis désolé Genghis, j'aurait du être là pour te sauver.... Je n'aurai pas dû désobéir aux ordres... J'aurais dû être là à ta place, c'est moi qui aurait du mourir... Tu es bien plus utile au groupe que moi... Je te promet que désormais je les protégerai comme tu l'as toujours fait, je n'en laisserai plus aucun mourir... Adieu... Mon frère.
 
Après ces dernières paroles, le chevalier nomade rampa s'adosser à la butte de cadavre de soldats impériaux. Syrian ne savait pas où était le campement. Il ne pouvait pas marcher sous peine d'aggraver sa blessure... Sa sacoche d'herbe était sur le cheval de son maître... Dans le doute, le nomade siffla. Le cheval parfaitement dressé accourrait au galop s'il l'entendait, mais visiblement il ne l'avait pas entendu. Il était en vie, c'était sûr, puisque c'était Zejaléa qui le chevauchait. Jamais elle ne laisserait quelqu'un tuer un animal innocent. En tout cas, il allait devoir improviser. L'adolescent s'empara d'une lance et en arracha la lame. Il recommença l’opération avec une deuxième, puis avec la plus grande douleurs du monde il se remit debout se servant des lances comme de béquilles. La mort dans l'âme, Syrian quitta le cadavre de Genghis et se mit à la recherche de ses frères et soeurs à travers le champs de bataille.
 
 
Laroni 
Laroni se tenait au sommet du monde, parmi les flammes et le sang. Ses yeux jaunes contemplaient le gigantesque brasier qui alimentait la bataille. Laroni était à l'apogée de son pouvoir. Il serait promu chef de toutes les armées impériales pour avoir réduit l'Ordre à néant. Son Empereur le décorerait et le couvrirait d'or. Un sourire carnassier assombrissait son visage de démon. La citadelle était sienne. Son regard de serpent appréhendait le corbeau qui sillonnait le ciel. Inoral lui conterait sa victoire sur l'Ordre des Chevaliers de Feu. Alors il pourrait repartir pour la Forteresse, le cœur léger, avec du sang impur sur les mains. Ces rebelles ridiculement faibles... Quelle erreur monumentale que de se dresser contre l'Empereur en personne quand l'on n'est qu'une poignée d'hommes. Et le pire n'était pas là... L'ordre comportait aussi des femmes. Laroni pouffa de rire à cette idée. C'était si saugrenu, si futile que de recruter des femmes pour le combat. Ces "chevaliers" étaient bien ridicules. Ils n'étaient que des moustiques face à la puissance démesurée du grand souverain. Rien que les "maîtres" de cet ordre étaient faibles à en pleurer de rire. Cette poignée de vieillards s'était fait laminer par l'escouade d'assaut. L'un d'eux gisait à ses pieds dans une flaque de sang, l'oreille gauche découpée à la dague. Celui-ci n'avait pu résister qu'une petite dizaine de minutes face à la folie sanglante qui prenait Laroni aux tripes avant chaque combat. L'oreille était sa carte de visite, une marque macabre pour montrer aux éventuels résistants que personne ne pouvait échapper éternellement à Laroni, l'Esprit Ravagé.
La cicatrice traversant la partie gauche de son visage en était la première preuve. On le reconnaissait grâce à cette légendaire cicatrice, dont on disait qu'il l'avait reçu de la main même de l'Empereur. Sa forte carrure et son regard pénétrant étaient eux aussi des critères définissant le général.
Si jamais par le plus grand des malheurs, tu croises la route d'un homme fort comme une montagne, au visage balafré, au regard poignardant avec un corbeau sur l'épaule, offre-lui mille richesses. Car cet homme est plus redouté que la mort. S'il décide de te tuer, estime-toi heureux qu'il n'ait pas décidé de te torturer. Il est bien préférable de se faire arracher les pieds et d'avaler des charbons ardents que de croiser le fer avec un tel individu... Son nom, nul ne doit l'oublier... Ce démon se nomme Laroni Krostom, gare à toi si tu l'oublie...
Inoral, de son vol spectral, se présenta à nouveau aux yeux de Laroni qui jubilait d'avance. Le volatile se posa sur son bras, lui montrant les terribles images du combat. Laroni vit un carnage impressionnant. Ses hommes s'étaient fait battre à plate couture par... une dizaine d'enfants. Seuls trois sont tombés sous les coups de ses meilleurs hommes. C'était simplement impossible... Cent hommes, laminés par quelques enfants... L'ordre était-il finallement à la hauteur de sa réputation ? Une idée précise se forma dans l'esprit tordu du général. Les maîtres étaient vieux, leurs os fragiles, et leurs sens affaiblis. Ces jeunes pousses étaient un danger assez important. Le savoir des ancêtres ont été transmis à ces jeunes guerriers.
- J'ai vu une chose inquiétante, Laroni... J'ai vu ton reflet au milieu de la bataille, annonça Inoral en lui montrant les images.
Une forme imposante dévastait tout sur son passage, accompagnée d'un chien que Laroni reconnaitrait entre mille. Ce regard, cette balafre, ces cheveux, cette carrure, ces yeux, ces muscles... Velk s'était finallement joint au combat.
- On savait que ce jour arriverait Laroni...
- J'espérais tout de même qu'elle le retiendrait, avoua Laroni d'une voix grave et imposante.
- Il n'est pas mort... Il est simplement mourrant...
- Ses jours ne sont pas en danger s'il est comme moi.
- Un jeu tordu va commençer...
- Où nous prendrons un plaisir sans bornes...
Il allait affronter son reflet. Il allait s'affronter.
Il allait affronter sa progéniture...
 
 
Ezraël 
Sang. Douleur. Cri. Sang. Un homme tombait. Puis un autre et ainsi de suite. Porté par la rage, épaulé par la mort la lame d'Ezraël fendait, éventrait, décapitait sans jamais faiblir dans une danse sans fin. Les soldats de l'empereur étaient tous emportés dans le torrent de fureur que répandait Ezraël. Autour de lui les flammes brûlantes semblaient encourager ses efforts tandis qu'elles happaient le paysage tout entier dans leurs chaudes étreintes. Puis, lorsqu'un énième soldat tomba mort au sol, il n'y eut plus rien. Le silence tomba soudainement sur le champ de bataille, seuls subsistaient le crépitement des flammes et les cris de douleurs des blessés. Le choc des lames ne se faisaient plus entendre, les hurlements de rages, les cris de guerre étaient finis. La bataille était terminée.
 
Ezraël retira avec un bruit de succion son épée plantée dans le ventre d'un soldat. Sa lame était gorgée de sang et les gouttes écarlates suintaient à très grosses gouttes. La ou quelques heures auparavant le carbone avait été gris, se trouvait désormais des plaquettes de sang séchées. Et à d'autres endroit le sang était encore chaud et brillait de sa couleur vermillon. Le pâle reflet des flammes se dessinait sur elles parcourant allègrement l'arme dans toute sa longueur et Ezrël se retourna. le brasier était toujours aussi vivace, de larges volutes de fumées s'échappaient vers le ciel. Crépitant toujours autant avec la même ardeur l'incendie se propageait encore sur les arbres environnant. Et la rage d'Ezraël était toujours aussi forte. L'exutoire géant qu'avait constitué les troupes impériales n'avaient même pas suffit ! Il en voulait encore, pourtant il haletait, vacillait, mais la force motrice de ses membres semblaient toujours aussi présentes. L'oeuvre macabre de cette nuit voulait encore se poursuivre. Et Ezraël éclata d'un rire hystérique en regardant le ciel. Le monde était fou. La guerre était la folie des hommes. Mais l'était-il lui aussi ? Sûrement, il tuait sans remords, il tuait pour le plaisir d'afficher sa supériorité. Oui il était fou. Son coeur était pris dans un maëlstrom gigantesque d'émotions qu'il n'arrivait pas à démêler. Haine côtoyait compassion, rage se situait auprès de joie. Oui c'était de la folie pur et simple. Après tout ne dit-on pas que la colère est un moment passager de folie ? En tout cas Ezrël riait à gorge déployé, toujours un rire hystérique qui se répandait en écho dans la nuit. Il riait de ce qu'il avait fait. Combien d'hommes, combien de pères de familles avaient-il envoyé valsé ? Des dizaines, des centaines ? Le pire était qu'il ne regrettait rien. Il riait de lui même et de tout ce qu'il s'était passé. En ce moment il donnait la vision effrayante d'une silhouette solitaire couverte de sang, debout au milieu d'un sol jonché de cadavre, prise dans une crise de folie. Sans qu'il ne s'en rende compte les flammes s'étaient éteintes depuis bien longtemps.. Très longtemps même.
Et lentement le rire cessa et Ezraël observa le ciel, de l'amertume aux lèvres.. Avant de lentement se mettre en mouvement et d'arpenter le champ de bataille en achevant les hommes qui agonisaient d'un coup d'épée rageur. Il s'avançait au milieu des arbres calcinés de la terre brûlé répandant encore une fois la mort, sans que cette fois on ne lui résiste. Certains auraient pu vivre, mais non. C'était le prix qu'ils avaient à payer pour s'être lancé dans cette bataille. C'était le prix que les perdants avaient à payer ! Ezraël était vainqueur. Les chevaliers avaient vaincus. Puis soudain le poids lourd de la mort de Gengis vint charger ses épaules, suivit de celle de la blessure de Sémil. La rage s'estompa d'un seul coup, remplacé par la culpabilité de ne pas avoir pu empêcher ça. Subitement accablé Ezraël cessa son oeuvre mortuaire et se dirigea prestement vers l'endroit ou Gengis était mort.. Mais, peut-être.. Peut-être qu'il avait mal vu ? Peut-être que Gengis avait été seulement bléssé lorsqu'il l'avait vu.. Peut-être que Zéjaléa avait eu le temps de le soigner ? Sans s'en rendre compte il s'était mis à courir, sautant par dessus les cadavres et en très peu de temps il arriva à l'endroit où se trouvait le stratège l'espoir luisant dans ses yeux. Sur la route il lui semblait avoir croisé quelqu'un mais il avait été trop obnubilé par son espoir pour y prêter attention. L'ardent chevalier jeta quelques coup d'oeil et ne tarda pas à apercevoir Gengis.. Il gisait encore au sol.. Dans la même position la peau blanche.. Trop blanche.. Ezraël accourut immédiatement et s'agenouilla auprès de son camarade. La main tremblante il chercha avec désespoir la pulsation qui indiquerait qu'il était encore en vie.. Rien.. Il ne percevait rien.. Comme un enfant apeuré Ezraël continua portant sa main au cou, à la poitrine, aux poignets sans qu'il ne sente rien. Le corps froid comme la pierre il fallait se rendre à l'évidence.. Gengis était mort.. De dépit et de rage Ezraël frappa le sol de toutes ses forces. Si seulement.. Si seulement il était arrivé un peu plus tôt ! Il aurait pu empêcher ça ! Haletant péniblement il se redressa lentement, les yeux humides, sa bouche tirée en une sorte de grimace apeuré. Puis encore une fois la rage d'avoir été impuissant vint se mêlé à tout les autres sentiments. Il n'avait rien pu faire pour Gengis.. Ezraël murmura des excuses et il se remit debout, en soulevant le corps inerte de son camarade dans ses bras. Sans se préoccuper de la fatigue harassante, le chevalier mit le cap en direction de la grotte.
 
Chaque mètres qu'il parcourait avec le corps du stratège dans ses bras, était sa façon de s'excuser. Lentement au fur et à mesure qu'il progressait dans la nuit, l'entrée de la caverne se dessina et Ezraël continua d'avancer dans sa direction. Tandis qu'il pénétrait enfin dans la grotte, il ne savait même plus quoi ressentir. Tout ses sentiments s'étaient emmêlés inexplicablement et il ne savait plus quoi faire. Crier. Courir. Tuer. Pleurer. Rire. Tout, il voulait tout faire en même temps sans savoir quoi faire.. Le visage en proie à la torture Ezraël déposa le corps de Gengis près du feu qui luisait encore. Non loin un Sémil blessé reposait, le visage également en proie à l'agitation.. Était-il lui aussi en train de dépérir ? Non Sémil était fort.. Il fallait qu'il survive. Il fallait que sa flamme continue à les éclairer.. Toujours torturé, Ezraël laissa son regard se perdre dans l'âtre d'un feu qui crépitaient allègrement. Pourquoi lui s'en était-il sorti avec une unique légère entaille au niveau de la joue ? Pourquoi cette nuit n'avait il reçu qu'une unique blessure ? Alors que la mort elle même venait de happer Gengis et menaçait grandement Sémil.. Est-ce que ça voulait dire qu'il ne s'était pas battu avec assez d'ardeur ? Le sang qui recouvrait entièrement son corps et masquait sa peau pale n'était pas le sien.. Oui Ezraël était couvert de sang, mais pas du sien.. Il aurait voulu être blessé comme ses compagnons.. Mais lui n'avait quasiment rien subit, il aurait voulu que son propre sang vienne témoigner de la rage qu'il avait mis dans le combat.. Mais il n'avait rien.. Juste la fatigue qui commençait à peser lourdement sur ses épaules.. Des courbatures commencèrent à se faire sentir et il haletait encore.. Puis lorsqu'il voulut se relever pour retourner à la recherche de ses compagnons, son corps sembla crier stop et ses jambes cédèrent. Il s'écroula sur le sol harassé. Le poids de la fatigue n'était-il pas une preuve de son ardeur ? Sûrement.. Il ne savait plus quoi penser de toute façon.. Et l'arrachant au tourbillon de sentiments contradictoires dans lequel il était prit, cette même fatigue resserra son étreinte sur lui. Et les paupières d'Ezraël se fermèrent.
 
 
Arl 
Moon s'éleva de l'épaule d'Arl. Il était dans une forêt, une forêt comme il n'en existait presque plus depuis la Disparition.
La sensation des feuilles qui frottaient ses plumes, libérant ce petit bruissement qu'il aimait tant, le vent qui faisait danser les arbres et la délicieuse sensation de ne plus faire partie du monde, et le voir évoluer sans s'y mêler.
Oui, Moon aimait le monde. Il aimait le monde comme on aime un frère, et il s'en détachait en même temps, aimant à rêvasser sans but précis.
Et c'était un spectacle magnifique, que les plumes bleues du geais miroitant la lumière de la Lune. Il s'éleva encore un peu, surplombant les arbres.
Le sinistre théâtre de la Mort s'étandait sous ses ailes.
Le Vert devenu Rouge par la folie de l'Homme, qui se bat continuellement pour posséder le Sol en regardant le Ciel.
Ainsi étaient faits les humains, calmes et sereins dans le meurtre, détruisant vie et beauté au profit du chaos.
Ainis étaient faits les humains, êtres immortels et immuables, chacun persuadé d'agir pour le Bien alors qu'il anéantit ce qui mériterait de se sacrifier pour le sauver.
Froide lueur de mort et de destruction.
Derniers espoirs du possible, fin de l'Astre blanc.
Oui, la Lune pleure ce soir. Le sang a coulé quand les étoiles sont nées de derrière les nuages, alors que personne ne voyait le lancinant ballet de lumières, trop absorbés dans leurs ténèbres.
Et il reportent leurs ténèbres sur le Monde.
Froide lueur de mort et de destruction.
Derniers espoirs du possible, fin de l'Astre blanc.
La Lune meurt ce soir, pour se redresser de ses cendres fumantes et anéantir par le fer l'Impur. Aujourd'hui, quelques lueurs se lèvent des ténèbres de sang et de cendres.
Puissent-elles ne pas s'éteindre trop vite.
Puissent-elles rallumer le feu de la Liberté, que les Humains ont depuis si longtemps perdu de vue.
 
Arl regardait Moon flotter au milieu des étoiles.
C'était quelque chose de si beau, de si simple, quelque chose qui portait Arl dans les profondeurs de son enfance, lorsque Moon et lui jouaient dans le petit carré gris, qui lui paraissait si grand.
Le temps des rires était révolu, pensa-t-il, sans lacher des yeux son frère.
La Lune jouait sur le plumage bleu du geai, se frottait contre lui.
Arl aimait la Lune. Parce qu'elle ne se croyait pas au-dessus des autres alors qu'elle l'était. Et parce que c'était la seule chose qui restait à Arl de sa vie d'avant, quand il était un et qu'il savait être heureux.
Arl se propulsa en avant, attrapant la branche de l'arbre qui pendait devant lui, fantomatique. Il se hissa au sommet du hêtre d'une main et s'assit, les mains sur les genoux.
Moon volait tout près de lui, et la lumière reflétée sur ses plumes venait réchauffer le visage du jeune homme. Il souriait. Puis il leva la main, caressant la tête de l'oiseau pendant un court instant.
Il ferma les yeux, et le geai revont sur son épaule, laissant sa main parcourir doucement ses plumes.
Ils allaient tous y passer, comme Genghis, et comme Sémil peut-être.
Mais peu importait. Cet instant, au sommet lu hêtre, cet instant de vie et de bonheur valait bien la mort.
C'était un instant qui n'avait rien d'intéressant, de ceux dont on oublie l'existence dès que l'on doit s'en arracher, et qui vous reste jusqu'à la mort. De ceux que l'on ne raconte pas, car ils ennuient l'auditoir, qui préfère les combats, le sang et l'action.
Voilà. C'était cela, un homme. Une créature qui tue, qui regarde tuer, qui se fait tuer, qui aime raconter tuer et entendre raconter tuer.
Une créature qui aime la mort parce qu'elle leur permet de se croire au-dessus de ce qu'il sont.
Ils n'auraient pourtant qu'à s'envoler.
 
Froide lueur de mort et de destruction.
Derniers espoirs du possible, fin de l'Astre blanc.
 
 
Zejaléa 
Le cri ne venait pas de très loin. Zejaléa n'eut qu'à franchir une butte pour se retrouver dans une cuvette où gisaient de nombreux cadavres d'impériaux, et au milieu d'eux se trouvait Eileen. La seule encore debout au cœur de cette hécatombe, érigée par miracle sur les ruines du champ de bataille, droite et silencieuse...Le souffle court, Zejaléa avança en quelques foulées vers l'apprentie habituellement joviale et alors qu'elle s'approchait de Eileen, son pressentiment se trouva subitement confirmé par Lifaen gisant au sol. Non ! Pourvu qu'il ne soit pas trop tard ! Lifaen était le blessé de trop, le sacrifié pour l'Ordre sans raison. Son corps ensanglanté, désarticulé, épousant la terre semblait si absurde...Il ne mourrait pas ! Quoi qu'il lui en coûte, Zejaléa ferait tout pour le sauver ! Il lui avait accordé sa confiance en lui avouant son secret en dépit de son aspect renfermé, et bien qu'il joue le rôle du solitaire, il était un des principaux piliers du groupe, au même titre que Sèmil ou que Eileen...D'ailleurs, elle était debout, mais peut-être pas pour longtemps ? Zejaléa s'extirpa de ses pensées et posa sa main sur le bras de la jeune fille, puis lui adressa la parole  
"Eileen, est-ce que ça va ? Tu n'es pas blessée ? Que s'est-il passé ? Vous étiez ensemble ?"
 
Sa réponse fut aussi brève que possible tant la rouquine était paralysée par l'horreur et la stupeur.
 
"Je vais bien, mais Lifaen...Il m'a dit de prendre ses dagues...Je viens juste de le trouver...Zejaléa..."
 
Eileen ne finit pas se phrase. Elle la regardait avec un air désespéré, tenant les dagues qu'elle avait pris sur Lifaen dans ses mains fines, en s'efforçant de sourire malgré tout. Des larmes dans ses yeux menaçaient de couler d'un instant à l'autre sur ses joues et son regard était une supplication qui hurlait "Sauve-le !".
 
Zejaléa ne perdit pas plus de temps, Eileen était choquée et pâle, mais les quelques égratignures qu'elle avait reçue lors du combat étaient futiles. L'apprentie se mit à genoux aux côté de celui qui était parfois surnommé la Panthère, et tenta d'évaluer la gravité des blessures...Le constat fut effarant : si personne n'était venu, il serait mort dans le quart d'heure qui suivait...Il avait reçu tant de blessures ! Et dire qu'elle avait utilisé la plupart de ses ressources ! Il ne lui restait plus que le talent, quelques gouttes de vie, et la cautérisation par le Feu qu'elle n'avait mis au point que trop récemment...Zejaléa enleva sa cape et la lacéra pour en faire divers garrots ou bandages de toutes tailles qui lui seraient utiles. Lifaen était un Chevalier de l'Ordre, un frère, elle mourrait pour lui comme elle mourrait pour quiconque du groupe, alors une simple cape à capuche était un prix dérisoire si cela suffisait à l'aider...Aussitôt qu'elle eut posé divers garrots, elle chercha la priorité absolue, tâche malaisée étant donné le nombre de blessures mettant en suspens le pronostic vital. La pire blessure était certainement celle-là...Zejaléa sortit sa Pierre de Feu et s'apprêta à cautériser la plaie béante lorsqu'Eileen la retint.
 
"Non ! Pas le Feu...S'il te plaît..."
 
Elle ne comprit pas. Évidemment cela le ferait souffrir, mais sa vie n'était-elle pas la plus importante ? Pourtant Zejaléa respecta la prière d'Eileen, elle remit sa Pierre dans sa poche et fouilla celles de Lifaen pour y chercher du fil d'araignée qu'il avait peut-être encore sur lui...Bien heureusement elle trouva vite les filins luisants et collants qui pourraient certainement aider les diverses hémorragies à s'arrêter et les appliqua en même temps que de l'essence de plantain sur les chairs les plus violemment déchirées. A ce moment même, Eileen, tendue comme un arc derrière elle reprit la parole.
 
"Zejaléa, laisse-moi t'aider de n'importe quelle façon...Et dis-moi...Sèmil, je l'ai vu tomber, s'il te plaît, dis-moi qu'il n'est pas mort, réponds-moi..."
 
La guérisseuse n'avait jamais vu Eileen dans un tel état...Elle gardait un léger sourire comme un instinct de survie, mais elle était plus pâle que jamais et sa voix tremblait. Tout en continuant de s'affairer au mieux autour de Lifaen, Zejaléa lui répondit brièvement tout ce qu'elle pouvait lui dire en faisant attention à chacun de ses gestes...La survie de Lifaen dépendait en grande partie de la gestion qu'elle ferait de ses faibles ressources et des priorités qu'elle choisissait : Elle n'avait pas le droit à l'erreur.
 
"Sèmil est en sécurité dans la grotte, je l'ai soigné de mon mieux, mais il est très faible...S'il passe la nuit il est sauvé. S'il passe la nuit. Pour le moment, tu ne peux pas m'aider, mais promis, je te demanderais de l'aide dès que je le pourrais, je te le promets."
 
Elle avait pansé la plupart des blessures de Lifaen, mais son souffle demeurait désespérément faible...Il pouvait partir d'une seconde à l'autre. Mais comment lui insuffler la Vie avec tout le sang qu'il avait perdu ? Le Sang...Mais oui, c'était la solution ! Elle fouilla frénétiquement dans les poches de l'assassin, mais ne trouva que des fioles vides ou cassées. Laissant Eileen là, elle courut jusqu'au cadavre le plus proche. C'était parfait, il avait encore beaucoup de sang à donner, et si elle parvenait à le faire avaler à Lifaen, il serait certainement en bien meilleur état ! Mais alors qu'elle s'apprêtait à prélever du sang sur le mort, elle s'arrêta net et regarda Eileen, qui tenait encore les dagues de l'assassin. Lifaen avait utilisé ses dagues dont...Celles empoisonnées ? Ce serait trop bête de le tuer en voulant le sauver, alors comment faire ? Puis en un éclair, la lumière se fit et tout fut limpide. La jeune fille sortit sa lame de carbone de sa main gauche, revint vers Lifaen, et l'adossa à un cadavre avant de se pencher au-dessus de lui. Puis elle ouvrit la bouche de l'assassin et s'entailla profondément le bras droit. Elle retint un cri alors que son sang s'écoulait à flots hors de la plaie, elle n'y était pas allée de main morte...Elle rengaina son épée, posa sa blessure sur la bouche du jeune homme, et activa son réflexe de déglutition en manipulant sa pomme d'Adam. La douleur de son bras droit pulsait au rythme de son cœur, mais elle avait connu pire. Il ne s'était pas écoulé une minute qu'elle sentit alors les forces lui manquer...Évidemment. Elle avait tenu un rythme effréné toute la nuit, s'était battue, avait saigné et maintenant, voilà qu'elle offrait son sang. Le monde sembla tourner autour d'elle, puis Zejaléa vacilla et tomba à genoux le souffle court, des étoiles dansant devant ses yeux. A moitié aveugle, elle se noua d'instinct un garrot et regarda dans la direction dans laquelle était sensée se trouver Eileen. Zejaléa ne lui avait plus prêté attention lorsqu'elle avait compris qu'elle devait donner physiquement de sa personne, mais maintenant, elle était certainement la meilleure chance de survie de Lifaen...
 
"Eileen...Si tu veux m'aider, aider Lifaen, fais ce que j'ai fait...Donne-lui ton sang. Je ferais en sorte qu'il l'avale...Si tu veux...Le sauver..."
 
Zejaléa s'interrompit. Elle avait affreusement mal à la tête et sentait qu'elle manquait terriblement de force. Mais elle tiendrait ! Sans un mot, Eileen acquiesça et fit glisser sa propre lame sur son bras en grimaçant sous la morsure du carbone. Puis elle se mit dans la même position qu'avait adopté Zejaléa avant, tandis que la guérisseuse veillait à ce que le sang frais n'emplisse pas les poumons de la Panthère. Peu de temps après, le souffle du jeune homme avait repris un peu de vigueur. Il n'était pas encore sauvé, mais il pouvait survivre. Zejaléa remercia Eileen et lui fit le même garrot qu'à elle. Puis elle adressa quelques mots à la jeune femme dont la chevelure éclatante résumait ce que tous recherchaient : la Lumière.
 
"Je n'en peux plus Eileen, je vais veiller Lifaen, aurais-tu la force d'aller chercher les autres ? Si tu pars vers la grotte, tu les trouveras vite, demande de l'aide pour transporter Lifaen à ceux qui sont le mieux en point. Et merci...S'il doit la vie à quelqu'un, c'est certainement à toi. D'ailleurs...Évite de parler de la façon précise dont nous l'avons sauvé aux autres...C'était un secret, mais j'ai suffisamment confiance en toi. Merci pour ton aide si précieuse Eileen, et merci d'être ce que tu es..."
 
Puis Zejaléa se retourna vers Lifaen et posa son menton sur ses genoux en l'observant, totalement vidée de toute énergie tandis qu'Eileen porteuse d'Espoir et incarnation même de son flambeau partait au milieu du charnier pour le meilleur, et seulement le meilleur...
 
 
Velk 
La douleur physique ne suffisait pas, il fallait y ajouter de la culpabilité... Ce beau visage angélique, massacré par une lame impure... Comme il s'en voulait de ne pas l'avoir mieux protégé... Son museau s'humidifiait au fil de la marche, et la longue plainte qu'il émettait rendait le tableau pitoyablement triste. La marche funèbre au milieu des cadavres était affligeante tant elle représentait la connerie humaine. Heureusement, Velk n'était pas comme ça. Velk n'était fou que par leur faute. Il était entraîné dans cette tornade sanglante que provoque l'humanité involontairement. Lui même se sentait incroyablement attiré par cette violence primaire quelques fois. Les humains sont contagieux, ses frères devenus fous furieux en étaient la preuve. Les hommes les ont rendus abrutis et obéissants, avides de sang et violents. Les hommes ont privés leurs animaux de leur intelligence et de leur libre arbitre. Kire s'était trouvé l'une des perles rares qui subsistent dans toute l'humanité. Le fluide écarlate que perdait Velk inquiétait l'animal au plus haut point. S'il ne survivait pas, Kire deviendrait une ombre errante, une âme en peine, et un bourreau impulsif. Il ne voulait pas devenir un monstre craint du monde... Mais la blessure dorsale du forgeron était écoeurante tant elle était profondément ouverte. Et sa façon de boiter et se tenant le bras faisait pitié à voir. Ses forces d'habitude inépuisables l'abandonnèrent peu après la traversée de l'orée de la forêt. Kire était également ridiculement faible face à ses blessures, moins importantes que celles de son aîné. Une odeur très vaguement familière se présenta à une vingtaine de mètres de là. Kire repéra la frêle humaine aux yeux azurs qu'il avait agressé il y a de celà quelques dizaines de minutes. Elle était leur seul espoir de survie.
-Sauve-le ! cria l'animal en détresse.
Ses yeux devinrent sombres, sa vue se brouilla... Son flanc gauche heurta le sol sans qu'il ne s'en rende compte.
Elle devait sauver Velk... Car sans lui, il serait comme mort...
 
Un hurlement... Une odeur de chair brûlée... Ce déchirement sonore prit le canidé par les tripes tant il était perçant. Son frère souffrait atrocement. Quelqu'un l'attaquait, et lui ne pouvait sortir de sa torpeur. Quelle horreur que de se sentir si impuissant deux fois dans la même nuit... Un coup de poignard lui prit l'épaule droite, à moins que ce ne soit la flèche qui s'était enfoncée plus profondément encore. Un tissu portant l'odeur de son frère s'enroula autours de lui. Kire pleura de nouveau. Ses blessures furent étouffées. La douleur partit loin de son esprit... Il ouvrit les yeux.
 
La femelle était repartie. Un silence de mort régnait dans la forêt calcinée. Kire se leva en étouffant un juron provoqué par la douleur dans son épaule. D'horribles courbatures le forçaient à bouger comme un vieux cabot. Velk gisait inconscient à ses côtés, embaumé dans son vêtement déchiré. Kire lécha sa balafre en gémissant afin de le réveiller. Le jeune homme ouvrit lentement les yeux, poussant un long gémissement douloureux.
-Debout, couina le canidé.
L'aîné poussa un cri en déplaçant son bras gauche.
-Je... peux pas... Kire... murmura plaintivement le forgeron.
Le cadet observa les environs sous tous les angles. Il devait aller chercher quelqu'un pour l'aider... Mais personne ne semblait être présent à des centaines de mètres de là. La jeune humaine ne semblait pas vouloir les aider d'avantage, alors il ne restait qu'une personne dont il connaissait l'odeur : Arl.
Kire renifla une odeur très légère. Il mettrait sans doute un très long moment à trouver cet humain solitaire. Le canidé se mit en route, grimaçant à chaque pas qu'il faisait.
 
 
La chaleur était insoutenable et la douleur abominablement coriace. Le jeune homme était épuisé. Il avait grand besoin de se reposer. D'affectueux coups de langue le sortit de son sommeil. Ses yeux s'ouvrirent sur une vision attendrissante. Kire était en train de lécher sa blessure au visage en poussant de petits couinnements. Ce dernier le supplia de se lever. Velk s'en sentait malheureusement incapable. La vive douleur qui lui saisit le bras quand il s'y risqua le lui confirma. L'animal partit chercher de l'aide, comprenant que son frère était trop faible pour rejoindre le campement seul... Le silence après le fracas du fer était effrayant. Le jeune forgeron suait à grosses gouttes et mourrait de soif. Son sac de provisions était perdu au milieu des cadavres à présent.
Velk ne s'apperçut qu'au bout de longues minutes qu'une inscription était tracée dans la poussière. Le bougre ne connaissait que quelques notions de lecture.
-Quelle barbe... jura le jeune homme.
C'était une longue phrase comprenant des mots complexes. Velk sentait venir le mot de tête et maudit la personne qui avait écrit ce message. Comme si tout le monde savait déchiffrer "Merci de nous avoir aidé, j'ai fait de mon mieux pour vous soigner ton chien et toi, nous sommes encore à proximité. Z."... Il n'aurait pas pu l'écrire en mots simples ?...
-M... Mess... Messki... de... nau... avouss... aïdé... "Messki de nau avouss aïdé" ?! grogna le forgeron. Je comprend rien !!!
Ce charabiat était un casse tête incompréhensible pour Velk. Il mit une bonne vingtaine de minutes à déchiffrer le remerciement, puisant dans ses souvenirs lointains, à l'époque où il devait lire les commandes d'armes des clients.
Une heure passa. Une heure infiniement longue pour le jeune homme qui commençait à fatiguer. La rage de ne pas pouvoir décripter le dernier mot lui donnait un teint pourpre.
Velk finit par fermer les yeux, se jetant dans les bras de Morphée... Kire était trop long à revenir...
 
 
Flinn 
Les flammes s'élevaient toujours plus menaçantes, léchant le ciel morne d'Andore. Flinn avait l'esprit vide et les sens amplifiés. Il savait à peine ce qu'il faisait, il avait atteint ce stade. Ce niveau de concentration qui permettait de voir au ralenti les mouvements des adversaires, de sentir un souffle d'air qui avertissait d'une attaque par derrière, et de l'esquiver par pur instinct. Alors que la bataille était devenue une gigantesque tempête de feu, d'acier et de sang, pur vortex de brutalité, choc des convictions d'une poignée d'apprentis contre la puissance de l'Empire, Flinn frappait. Combat.
 
Le vent siffla à ses oreilles. Aucune question ne se posa à lui. Son corps bougea, tout simplement. Et son esprit, en symbiose absolue avec son enveloppe charnelle, évacuait tout ce qu'il avait besoin d'évacuer. Tous ses tourments, toute sa haine, tout son désespoir étaient emportés comme des bois flottés dans la rivière de son combat. Et tout cela se jetait au même endroit : un océan de violence et de sang-froid, de découverte et d'expérience. Un océan au goût de sang et de larmes. Mais peu importait pourquoi il se battait, car le simple fait de se battre répondait à cette question. Il était Libre. Et ses ennemis tombaient les uns après les autres.
 
Vie sous la Lune, combat nocturne
 
Sur sa peau la caresse du Vent
Sèche ses larmes salées
Et transporte l'odeur du sang
Et le son de l'acier.
 
Vibrant au rythme du combat
Il frappe il tue il détruit
Impitoyable et froid
Jusqu'à la Mort, il Vit.
 
Combat nocturne, Vie sous la Lune.
 
Une lame ficha sa pointe dans sa cuisse. Cette fois, il avait reculé un tout petit peu trop tard. Mais cela ne faisait aucune différence. tant qu'aucun coup ne le tuerait, aucun coup ne l'empêcherait d'être Libre. De toutes ses forces il imprima une rotation à sa tonfa, la faisant tournoyer dans un geste amplifié par tout son bras, ses épaules, ses hanches, jusqu'au moindre de ses orteils. L'extrémité sombre de l'arme de bois frappa un ennemi sous la tempe, juste en-dessous du casque. Violence pure, appuyée d'une maîtrise technique exceptionnelle. Craquement sinistre. Gerbes de sang. Eclats écarlates sur l'acier, au milieu des reflets du clair de Lune. L'homme tomba, mort avant d'avoir touché le sol. Quand Flinn posa son regard tout autour de lui, il ne vit plus aucun ennemi debout. Sa concentration redevint normale, les battements de son cœur commençaient déjà à ralentir leur rythme. Ils avaient gagné le combat. Mais ce soir, ce n'était pas seulement une victoire sur la bataille. Flinn avait gagné son bien le plus précieux, la Liberté.
Victoire.
 
Après un long moment, durant lequel il était resté immobile, le jeune chasseur reprit conscience qu'il appartenait à un groupe. Cherchant ses compagnons du regard, il n'en trouva pas beaucoup... Les autres étaient-ils morts ? Il ne voyait ni Lifaen, ni Genghis, ni Sémil, ni Ezraël. Manquaient aussi Zejalèa et Eileen ! Il ressentit une lame de culpabilité s'enfoncer dans la glace de son cœur. Il ne se pardonnerait jamais son égoïsme dans la bataille si elles étaient mortes. Il ne pouvait pas les laisser mourir ! Si cela était arrivé, il n'était pas sûr de pouvoir s'en relever cette fois-ci. S'élançant à leur recherche, luttant contre la peur de découvrir leurs corps sans vie étendus sur le sol, il prit conscience aussi de toutes les blessures, heureusement superficielles, qu'il avait reçues. Mais cela n'était rien pour lui, ce n'était rien comparé à la douleur que la mort de l'une d'entre elles lui infligerait. Il devait les retrouver. Sans qu'il puisse expliquer pourquoi, sans même que l'envie de se poser cette simple question lui soit venue à l'esprit, un sentiment bestial monta en lui, sauvage. Il devint un instant un Loup.
Il adressa son désespoir à la Lune, hurlement.
 
 
Frimain 
Le silence... Profond, sournois et bien présent... Le silence... L'après-bataille. Frimain sent une tristesse insondable se dégager de la Terre, cette Terre gorgée de sang, de larmes, et de tout ce que les hommes auraient pu imaginer de plus horrible. Il s'en imprègne, inspire profondément. De ses mains goutte un liquide poisseux. Son sang ? Ou celui d'un autre ? Qu'importe après tout, là n'est pas la question. Il soupire, puis continue sa marche à travers l'imposant charnier. Autour de lui, rien, si ce n'est ces cadavres qui jalonnent la clairière ; combien sont-ils ? Le jeune homme hausse les épaules. Après tout... Des vies, des histoires, des familles ; un destin prometteur peut-être ? Tout cela broyés, laminés, étouffés. Frimain retint un grognement de douleur, portant la main à sa jambe. Puis rencontre avec un liquide ; il frissonne, bien malgré lui. Sa marche pourtant se poursuit, à travers la Mort et la solitude, à travers l'espoir d'un monde nouveau. Mais cela était-il bon pour cela ? Sombres pensées... Soleil, souffrance ? Nuit ? Leur combat était juste, mais à quel prix... Le prix du sang.
 
Un hurlement déchire la nuit, lui perçant durant un court moment ses tympans si fragiles ; Frimain s'élance. Eileen ! A coup sûr ! Eileen ! Il court, toujours plus vite, toujours plus fort.
Rencontre. Douleur. Chute.
Poils ?
Un grondement retentit au-dessus de lui.
Chien ?
 
- Ssshhhh... Tout doux... Paix...
 
Chien ? Puis dans sa cervelle, le lien se fait: l'homme ! Cela ne pouvait être que ça. Frimain se relève, doucement. Et cela, malgré les grondements de l'animal.
 
- Ttt... Ttt... T'es intelligent hein ? T'es un bon gros toutou bien poilu... hein ?
 
Un gros toutou, cela semblait bien en être le cas...
 
-Ton maître... Il est où ton maître ? Sil est blessé, je peux le soigner... Si ce n'est pas le cas, j'ai à lui parler... Bon gros chien ?
 
La bête s'arrête de grogner. Silence. Puis fuse dans l'obscurité, non sans avoir poussé un bref aboiement. Le jeune adulte adulte sourit malgré lui, suivant le piste du chien ; il claudique légèrement, la douleur l'ayant rattrapé.
 
- Bon toutou...
 
Un massacre, un massacre incalculable. Voilà l'endroit qui a du voir subir le gros de la bataille. Un pas, un mort ; puis des flaques. Il n'a pas plu. Aucun souffle, aucune vie. Le vide. Le chien aboie, le rapprochant vers ce qui semble être sa destination. Un corps.
Qui respire. Tout n'est pas perdu...
 
Frimain se baisse vers l'homme qui semble le fixer, respirant avec difficulté. L'aveugle tâte son visage, tendrement, avec soin ; mais retenant tant bien que mal une grimace de répulsion.
 
- Tu peux bouger ?
 
 
Sèmil 
Ils avaient le même âge, mais sûrement pas de carrure semblable. C'était un jeune garçon frêle, avec ce genre de visage qui n'avait de spécial que son incroyable normalité. Un visage de fantôme, de spectre qui se fondait dans la masse comme une ombre dans le sous-bois. Il avait de longs cheveux noirs, huileux, pareils à une cascade d'encre qui encadrait sa face pâle. Il aurait pu aisément s'y tromper ; voir n'importe qui en ce jeune garçon discret, dont chaque mouvement était emprunt de cette étrange simplicité ; jusqu'à l'illusion de sa figure anodine, devant laquelle retombaient des mèches éparses. Une calligraphie sauvage avait laissée des marques sur son visage ; ou du moins ce fut ce qu'il lui vient à l'esprit, en voyant les mèches charbonneuses qui semblaient des lignes tracées à escient. Sa première impression fut trompeuse ; il ne vu en le nouvel arrivant qu'une personne ordinaire, des plus banales. Quelqu'un dont la présence devait être aussi tenue qu'une voile de gaze tendu face au vent. Quelqu'un d'invisible...
Et alors, Sèmil avait croisé son regard.
Deux prunelles saisissantes. Étourdissantes. Hétérogènes, d'arabesques et de courbes foliaires ; des iris d'onde et de feuillage, d'été et d'automne. Saisons et paysages qui se mêlaient, se chevauchaient, se mouchetaient l'une et l'autre dans une audacieuse aquarelle. Piquetée d'éclaboussures tours à tours vertes et bleus, feuilles de menthe et pluie pervenche. Peut être aussi, subtil, ce gris pinchard qui conférait à ses yeux toute la sagesse du monde. Telle fut sa deuxième impression. Celle qu'il retiendrait à jamais. L'image resta gravée dans sa mémoire, survivant aux années avec cette ardeur que seuls possédaient encore les volcans. Jamais floue, jamais embrouillée ; seulement présente, intemporelle. Éternelle.
Cette image qu'il conservait depuis maintenant quatorze ans dans un coin de son esprit, nette, patiente, prenait aujourd'hui tout son sens. Une autre dimension la révélait, sublimant l'instant, transcendant les secondes précieusement recueillies. De cette nuit, elle ne lui évoquerait plus jamais la même chose. Elle ne réveillerait pas en lui de vieux sentiments. Pas de reliques chéries dont la vénusté n'avait jamais quitté les fibres de son corps, faisant courir l'écho d'un frisson sur sa peau. Désormais, cette réminiscence incrustée dans sa chair, ce sentiment physique qui l'avait traversé... N'était plus. Le souvenir n'avait pas disparut. Il ne disparaitrait jamais, non ; c'était autre chose. De plus fort qu'une image choyée, d'une image passée qui n'avait plus lieu d'être, et qui pourtant continuait de vivre au fond de lui. C'était les sentiments qu'elle provoquait en lui.
Fascination, joie crédule, surprise, émerveillement, curiosité... Reléguées aux faubourgs du temps écoulé. Maintenant, il n'y aurait plus que la grande maîtresse de sa vie, cette femme séculaire aux mains enduites de poison, qui caressait son âme en l’éraflant de ses ongles. Chaque jour, un peu plus de venin qui allait se répandre dans son être tourmenté. Et celle qui l'instillait en lui depuis tant d'année, avec cette patiente résolue qui glaçait plus d'un homme, portait bien des noms. Un seul convenait à Sèmil : Désespoir. La lente agonie de l'espérance, empoisonnée par sa sœur rivale, cette félonne aux caresses venimeuses qui sévissait dans son âme. Quelques fois, elle portait un nom plus familier, moins rebutant ; elle se nommait Tristesse pour quelques heures, quelques jours, renaissait sous ce nouveau patronyme dont la sonorité reptilienne lui seyait tant. C'était une souffrance plus perverse, pourtant, plus insidieuse, mais il la préférait à la déferlante brutale désespoir. Cette vague qui l'avait noyé si longtemps auparavant, l'enfonçant vers des abysses ténébreuses sans espoir de retour ; jamais plus il ne pourrait rejoindre la surface. Juste profiter de son sursit, de l'air qu'il avait emmagasiner avant de couler. Mais un jour, l'océan et ses lois implacables finiraient par le rattraper : il n'était qu'un faible mammifère, après tout. Un humain qui respirait à l'air libre et mourrait de la moindre blessure... Un être faible, dont l'élévation jusqu'au statue de maillon premier de la chaîne alimentaire demeurait un mystère. Ou un simple chance. La Terre les avait choisie pour régner en maître à la surface de son corps. Elle leur faisait confiance. Peut être sottement ? Ou alors, avait-elle raison de placer en eux un espoir qui semblait une err... Mais cela avait-il tant d'importance ? Que de questions parasites, de pensées bourdonnantes qui engendraient mille autres réflexions insensées... Au rythme d'un tambour ardent dont les brulantes pulsations secouaient son esprit torturé par la fièvre, il divaguait, inconscient, passant d'un songe à l'autre, de souvenirs à souvenirs, délaissant la seule chose importante, la seule chose à laquelle il aurait dût porter d'intérêt...
Sa mémoire cabrait, se révoltait contre la fièvre. Il devait se rappeler. Se fixer sur lui. S'ancrer à leur première rencontre, au premier regard immortel qu'ils avaient échangés, ce souvenir si crucial... Il ne fallait pas l'oublier. S'imposer son retour. C'était l'unique chose qui comptait. L'image dont l'évocation réveillait la femme aux mains venimeuses. Au risque de s'empoisonner, il devait vivre l'arrivée du jeune garçon, une dernière fois. En cette nuit, en cet instant, il n'y avait rien de plus important, rien de plus capital de lui parler au travers du temps, pour cet ultime tête-à-tête... Le premier d'entre tous, qui serait finalement le dernier. Celui par lequel tout avait commencé, et tout se terminait.
Des prunelles pers qui plongeaient dans les siennes. Pluie estivale et bruissement des feuilles...
Les yeux de Genghis traversaient le temps, jusque dans sa fièvre. De nouveau, ils se rencontraient pour la première fois.
Quatorze ans plus tard.
 
Le jardin était froid et sec. La courte pelouse se couvrait de feuilles grises, au cuivre blafard et aux carmins terne. Le faible rougeoiement de l'automne jetait ses fades couleurs sur la parure des arbres. Comme ne pouvant supporter le choc dérisoire de la saison glauque, celle-ci tombait doucement, avec cette lenteur horrifique qui évoquait l'agonie. A l'image de leur vie, leur dépouillement était d'une imperceptible indolence. Sèmil attendait, assis sur le bord d'une fontaine asséchée.
Il observait la chute tourbillonnante des feuilles, à la fois fasciné et horrifié. La beauté de cet ultime ballet le captivait, tout en l'emplissant d'une profonde tristesse. Bientôt, dans quelques jours, l'arbre serait nu face au vent. Drapé de sa seule écorce pour protéger sa pulpe vieillissante, dans laquelle une sève pauvre s'écoulait avec parcimonie. Elle irriguait laborieusement les branches maigres, tentant de s'épandre entre les fibres ligneuses, d'emplir tout le tronc ; elle peinait à jouer son rôle de sang. Le vieux chêne se mourrait depuis plus de cinq millénaires, faiblissant chaque siècle un peu plus, symbole décadent de la Vie qui témoignait de la perdition d'Andore... Personne n'expliquait son origine. Personne ne pouvait dire qui l'avait planté. Il était simplement présent, depuis toujours, enfermé dans cette pièce à ciel ouvert de la citadelle. Peut être se languissait-il de sa forêt natale ? Celle-ci devait avoir disparue depuis bien des années... Les sylves qui peuplaient encore le centre d'Andore étaient d'érables et de pins pour la plupart. Au loin, sur les cimes minérales et enneigés où ne vivait personne, résidaient encore quelques bosquets de sapins ; mais c'était tout. Le chêne était le seul de son espèce à avoir planté ses racines dans cette partie du continent. Ce qui en faisait une relique des temps anciens, un témoignage fascinant de la diversité de la vie qui avait autrefois emplit le monde. Sèmil y était sensible. Il sentait jusque dans les tréfonds de son corps, au plus profond de son être, cette vibration primaire qui se dégageait du tronc. Elle remaniait son cœur, saisissait l'organe palpitant et le soumettait à son rythme serein. Les battements en prenaient une ampleur majestueuse. Le chêne se liait à lui, partageait sa quiétude séculaire. Calme agonie, sans éclat, sans révolte. Il ne cherchait pas à vivre ; l'arbre continuait seulement d'exister, jusqu'à la fin, jusqu'à ce que son bois sont définitivement sec. Il suivait le cours des choses. Ce n'était pas une bataille. Juste une promenade, qui finirait par se terminer. Sèmil savait tout cela. La pulpe tendre lui chuchotait à travers l'écorce. Les murmures montaient depuis la terre, tissant une douce chanson emprunte de paix à ses oreilles. Le charme du jardin se révélait à lui, tout de verdure et de mélodie... Même si ce ne serait jamais plus comme pendant son enfance. L'endroit n'était plus sublime à ses yeux. Simplement... Magique. Envoutant. Une ataraxie paisible l'enveloppait, enrobant corps et âme de sa douceur onirique, irréelle. Dans cet état de transe, il avait soudain perçut une présence. Une présence inconnue.
Avant même de l’apercevoir, Sèmil savait que le nouvel apprentis venait d'entrer dans le jardin. Il ne l'avait pas rencontré, bien que celui-ci soit arrivé trois jours auparavant. Les maîtres l'avaient envoyé aux alentours de la citadelle pendant une semaine, afin qu'il explore la forêt et développe ses connaissances de la flore sauvage. Sept jours de solitude qui l'avaient plongés dans un état second. Il était ressortit de la sylve, serein, apaisé. Ce séjour ne lui avait pas appris grand chose ; il s'était contenté de survivre en utilisant quelques rudiments issus de la lecture. Des racines, et un gibier avaient constitués ses repas. Le reste du temps, le jeune garçon s'était laissé aller à une rêverie solitaire. Pendant cette semaine de liberté, immergé au plus profond de la forêt, les ombres pour seule compagnie, Sèmil avait appris beaucoup sur lui. Il avait mesuré sa colère et sa peine. L'infini tristesse qui le rongeait, et surtout, découvert le nom du poison qui coulait dans son sang... Virulent, ravageur, le Remord rongeait chaque instant de sa vie. Il avait honte d'être né. Honte d'avoir mené sa mère à la mort par sa simple existence. C'était une trahison involontaire ; un meurtre commis à l'instant même de sa création. Il était l'assassin de l'amour. Celui qui avait détruit la vie de ses parents par sa venue au monde. Et son père, jamais, n'avait dit quelque chose pour le détromper... Non. Au contraire. l'accusation silencieuse de son regard avait détruit son enfance. Sèmil n'avait jamais été heureux. Il était seul. Incroyablement seul. Ils étaient peu d'enfants dans l'ordre ; à treize ans, il ne connaissait que quelques serviteurs, ainsi Qu'Eileen et Ezraël. Mais âgé de quatre et trois ans, ceux-ci n'étaient pas la compagnie dont il se languissait... Il se contentait de jouer avec eux, quelques fois, ou de les surveiller, mais c'était tout. Leur maître les prenaient en charge le reste du temps. En rentrant de cette semaine d'isolement, il n'avait trouvé que le regard impassible de son père, et son habituelle distance. Rien de plus. Simplement le bonjour de serviteurs attentionnés et de certains maîtres. Le reste n'avait été que silence. Plus encore que d'habitude, cela lui avait fait mal. Il se connaissait mieux qu'avant, mais cette acuité nouvelle ne lui apportait nul avantage. Plutôt que de brider son chagrin, elle le décuplait. Il n'arrivait pas à se pardonner son existence. Toute sa vie, on l'avait inconsciemment disposé à se haïr. Si Sèmil n'en était pas encore là, ce n'était que grâce au but qu'il s’était fixé : libéré Andore. Si il le pouvait, alors la mort de sa mère pour lui donner la vie n'avait pas été vaine. Elle aurait accouché d'une étincelle, d'un être dont l'unique raison de vivre était de restitué sa beauté et sa douceur au monde... Il ne pouvait pas échouer, alors. Même si le silence et la solitude le rongeaient. Même si la Terre était grise et morne. Dans chaque instant de désespoir de sa vie, il devait se rappeler le sacrifice de sa mère, morte pour l'amour qu'elle avait vouée à un homme épris de liberté. De ses parents, il voulait garder cette image : deux amants qui défiaient le Tyran de leur passion indomptable. C'est ainsi qu'il essayait de voir son père, comme un amant éploré, et non comme cet homme qui le rejetait d'un simple regard. De son simple silence.
Si il était allé méditer dans la jardin, s'était pour faire le point. Observer le ballet des feuilles l’apaisait. Les saisons continuaient de défiler, même après la disparition du soleil. Même sous le règne de l'Empereur. La nature souffrait, mais n'abandonnait pas. C'était l'exemple à suivre. Celui qu'il s'efforçait d'adopter. Vivre et souffrir, mais continuer de marcher. De se battre. Ce toute manière, avait-on le choix quand on était le fils d'une chevalier ? Quand son père avait voué sa vie à œuvrer pour la chute de l'Empereur ? Pouvait-il faire comme tant d'autres, et se dissoudre dans l'ombre, couard, tenant frileusement à sa vie, s'habituant peu à peu au monde qui agonisait sous leurs pieds, ainsi, tremblant, grognant, mais jamais prêt à agir véritablement ? Pouvait-on avoir le nom de Calum si l'on se terrait comme un lapin ?
Non. Sèmil n'avait jamais eu le choix. Et c'était parfait ainsi. Il voulait se battre. Comme ses ancêtres avant lui, comme son père... Cet amant éploré dont tout l'amour était mort avec sa dulcinée, son amante passionnée, la femme qui faisait battre son cœur ; l'organe palpitant qui avait finit par se figer dans sa poitrine, la laissant froide comme une caverne de glace. Ce père qui n'avait pas daigné lui donner l'illusion d'une famille. Au final, ils étaient deux à être esseulé... Deux par la faute d'un. Et quant à savoir qui était ce un, Sèmi hésitait toujours : incomber cette faute à son père, ou à l'Empereur ? Il finissait toujours par se retrancher sur le deuxième choix, afin de ne pas se laisser tenter par une haine trop persuasive.
Il pensait à cette solitude qui avait menée sa vie, quand Genghis fit résonner ses pas sur le sentier dallé. Il troublait le silence, troublait ses pensées, troublait le calme du jardin... Le bruit de sa marche troublait Sèmil jusqu'au fond de son âme. Il ne connaissait pas ce pas régulier, ce pas puissant qui faisait chanter la pierre à chaque claquement de botte contre le sol. Lui qui avait pris soin d'apprendre chaque voix, chaque intonation, chaque murmure, chaque écho courant dans les couloirs, chaque craquement de bûches, chaque frottement de tissus ; le moindre chuchotement qui s’insinuait dans son monde de silence. Il connaissait tout de la citadelle.
Tout, sauf ce pas étranger.
Sèmil se leva, un bourdonnement d’excitation se propageant dans son corps. Il connaissait le bruit du renouveau. De la renaissance. Ce nouvel apprentis qui avait rejoins l'Ordre, ce nouvel orphelin dont la vie l'avait menée jusqu'à leurs portes... Il était là. Il n'était pas plus jeune. Il était le saveur ; celui qui briserait la solitude de son existence. Qu'il le veuille ou non, avant même de le savoir, c'était un ami.
Sèmil s'avança sur le sentier dallé, et il apparut, dans sa traîtresse banalité. Frêle, fantomatique, avec cet air égaré de celui qui découvrait un nouveau monde. Il était plus petit, plus maigre, plus fragile... Et puis, il y'eu le reste. Ses jambes larges et musculeuses, sa chevelure huileuse qui glissait sur le côté de ses joues, dévoilant ses yeux en un levée de rideau dramatique. La beauté hétérogène de ses prunelles. Ces encres mêlées, dont la splendeur figea ses lèvres qui articulaient une salutation. Genghis. Le frêle coureur au regard captivant. Genghis qui lui parlait. Parlait... Parlait ?
 
-Qui es-tu ?
 
-Sèmil. Un nom lâché comme une brise par le ciel : dans une empressement virevoltant. Il eut un irrépressible sourire. Une joie sauvage faisait bondir son cœur ; il n'était plus seul, il y'avait devant lui un jeune garçon, un jeune garçon de son âge qui ne connaissait personne, un orphelin venu du vaste monde, un orphelin qui était maintenant ici pour, comme lui, devenir un chevalier, délivrer Andore, se battre pour la Terre et... Et il pensait tant qu'il en oubliait de parler. Sa vie était tant rythmée du silence qu'il exultait mentalement. Seulement mentalement.
Mais c'était terminé. Il allait changer. Tout allait changer. Le silence mourrait sous la salve nouvelle des mots. Leur langue seraient des armes. Ils allaient repousser le silence, l'acculer, le dominer. Dialogues salvateurs, plaisanteries héroïques, bavardages d'infanteries, débats de cavalerie ; le silence allait subir une charge dont il ne se remettrait jamais.
Tu viens d'arriver, c'est ça ? Il y'a trois jours, d'après ce que j'ai compris ? Je n'étais pas là. Mais on peut toujours rattraper le temps perdu ! Je peux te faire visiter la citadelle, si tu veux. Et, d'ailleurs, comment tu...
 
-Genghis. Le coupa l'autre. Phillipides Genghis. Je tiens ces noms de... Deux grands hommes.
 
-Ça me dit quelque chose, en effet. Et dis moi, Genghis, tu cours autant que ton homonyme ?
 
Le jeune garçon eut un sourire en coin.
 
-Non. Plus encore. Bon, tu me fais visiter la citadelle, alors ? Sinon, j'y vais seul. En courant.
 
-Je ne voudrais pas avoir à te rattraper. Mes jambes ne s'en remettraient pas. Rétorqua Sèmil en lançant un coup d’œil goguenard au jeune garçon. Allons-y.
 
Sans aucun doute, si il n'avait pas mené la visite, le nouvel apprentis l'aurait-il devancé... Pour faire trois fois le tour de la citadelle.
 
Le temps passait. Les feuilles tombaient. Il n'était plus seul, et le jardin partageait ses merveilles avec un autre désormais. Les années coulaient comme de l'eau sur la peau, et c'était une larme sucrée qui glissait sur la joue de Sèmil. Jamais la vie n'avait été plus douce. D'autres apprentis arrivèrent, Eilleen et Ezraël grandirent... Il vit l'Ordre gonfler, sentit les rires gondoler sa poitrine, partagea la joie simple de l'amitié... Une communauté naissante se formait. Ils étaient liés. Ils étaient frères et sœurs. L'Ordre entier était leur famille. ils n'y avait plus d'orphelin entre les murs de la citadelle.
Le temps passait. Les feuilles tombaient. Il grandissait, et le jardin fanait. Les années étaient une crue qui semblaient ne jamais devoir s'arrêter. Il aimait en secret, caressait avec fièvre ; Madeleine souriait, et autour de lui, les apprentis grandissaient. Tous poussaient, poussaient, poussaient... Tous devenaient adultes. Sèmil ne pleurait plus, pas même de joie. Il souriait simplement, pour la beauté de la vie, la beauté du monde. Le soleil demeurait encore un mythe. Mais il n'avait besoin de nulle autre chaleur que celle des apprentis. Il les aimait tous. Leur vouait une éternelle reconnaissance pour le simple fait d'exister : ils l'avaient sauver de la perdition.
 
L’engrenage coince. Une pièce déraille. Un boulon mal fixé ? La machine crisse, hurle. Pièce contre pièce, souvenirs qui s'emboitent et tournent, se délaissent puis attrapent un nouvel engrenage. C'est un chant d'agonie, la mort même qui s’époumone dans son âme. Son écho la déchire. Il sait quelle pièce coince.
La machine ne peut pas continuer sa marche. Quelque chose bloque. L'ultime souvenir. Celui que même l'incendie de ses poumons ne peut bruler. Dont même le sang ne peut le purger. Pas une deuxième fois, en tout cas.
Trois ombres qui valsent devant un brasier. Danse macabre, grâce funèbre des leurs gestes. Elles ont cette céleste beauté des ténèbres nocturnes. Des ténèbres pantomimes qui mimeraient un combat... Tant que ce ne sont que des silhouettes, tout n'est qu'un rêve. Tout est possible. Il n'y a pas de mort. Pas de sang. Juste des ombres qui jouent à se faire guerrières. Leur épées de bois traversent et tuent théâtralement, lui se rapproche de la scène, le cœur battant, soufflé par le talent des acteurs, fasciné par la beauté de cette mort illusoire...
Et l'incendie qui faisait d'hommes des ombres, dévoile le corps couché. Baigne d'une lueur sanglante ce visage connu. Aimé. Des flammes reptiliennes ondoient dans ses prunelles... Elles ondulent à la surface de l'eau de ses yeux, lèchent la verdure qui s'y mêle... Un incendie ne peut se refléter pareillement que dans des yeux morts. Les yeux de Genghis étaient de ceux-là.
Sèmil ne pouvait pas refuser la vérité. Le prisme de sa mémoire renvoyait l'image horrifique dans tout les coins de son passé. Chaque souvenir dédié à Genghis le ramenait à cette dernière vision d'un corps mort.
Genghis, son premier ami, Genghis avec qui il formait ce tandem éternel, Genghis en compagnie de qui il combattait la solitude, Genghis à la langue conteuse, Genghis aux jambes de fer, Genghis aux yeux d'onde limpide... Genghis dont il ne pourrait jamais se passer. Genghis. Comment allait-il vivre sans lui ? Comment vire sans son frère d'âme ? Genghis était plus qu'un ami. C'était la moitié indissociable qui l'avait accompagnée pendant quatorze années de sa vie, avait repoussé le silence et la froideur de sa présence fraternelle... Genghis.
Sèmil ouvrit les yeux. Des flammes, toujours. La douleur, toujours. Mais ce besoin. Besoin de vivre pour l’honorer. Lui dont le simple nom le faisait désormais souffrir. Oui... Ce souvenir par obligation. Mais ce n'était pas que ça ; c'était aussi une nécessité. Genghis méritait qu'il endure la souffrance de vivre. Les braises dansantes de ses poumons ? Vulgaires étincelles.
Genghis avait éclairé sa vie. Gengjhis était l’incendie là où la douleur n'était que flammèches.
 
-Genghis. Sa voix était elle si rauque ? Genghis. Nous devons le retrouver. Il ne faut pas le laisser... GENGHIS !
Ses poumons se déchiraient. Il haletait. Près de lui, il y'avait une présence. Une flamme. Mais laquelle ?
Qui ? Qui... ? Il faut aller le chercher. Je peux me lever. Je dois le porter.
Son corps le brulait. Il contracta ses muscles. Comment se mettait-on debout, déjà ?
Aide moi. Je dois me lever. Il ne peux pas rester là-bas, au milieu de ces corps...
 
 
Eldän 
D'un coup d'oeil autour de lui, Eldän vit que le combat était terminé. Il laissa échapper une exlamation horrifié. Ezraël passa devant lui, le corps sans vie de Genghis dans les bras. Les bras mous du stratège se balançaient au rythme des pas du fougueux apprenti aux cheveux rous.
Complètement plongé dans ces tirs à l'arc et à ses cibles, il avait négligé les apprentis et, si il avait compris l'organisation globale de la bataille, il ne s'était pas attardé sur les personnes qui combattaient.
Il avait fait une grosse erreur. Et quelle erreur! Si il n'avait pas pensé qu'à lui et à ses flèches, si il n'avait pas été égoiste, peut-être que Genghis serait encore avec eux, en ce moment même.
Les apprentis avaient gagnés la bataille mais avaient perdu bien plus. Un compagnon, un camarade... un ami.
Eldän se retint de laisser les larmes de couler sur ses joues. La tristesse pouvait, non, devait attendre. Attendre qu'eux, apprentis tous autant qu'ils étaient, se recueille devant son cadavre.
Il chercha du regard les apprentis et vit arriver Eileen, seule, un bandage sur le bras gauche. Elle était couverte de sang. Il se précipita vers elle.
Avant même qu'il puisse ouvrir la bouche elle dit d'un ton ferme:
-J'ai besoin d'aide pour transporter Lifaen. Tu es en bon état, tu peux m'aider. Avant que tu poses la question, non, il n'est pas mort mais gravement blessé et Zéjaléa la soigner et veille sur lui, il n'est pas encore sauvé. Il faut le ramener à la grotte et vite!
Eldän ne perdit pas un instant et suivit Eileen sur un court chemin sinueux à la pente raide. Bientôt, des énormes rochers leur barrèrent la route.
A la question muette d'Eldän, Eileen répondit:
-C'est Lifaen qui a déclenché cet éboulement. Pour nous aider.
Laborieusement, ils le gravirent et marchèrent encore quelques mètres.
Eldän s'arrêta brusquement. Une vingtaine de cadavres au moins étaient étendus au sol et, au centre, rouge de sang, Lifaen, allongé près de Zéjaléa qui semblait éreinté.
-C'est extraordinaire! Comment a-t-il pu éliminé tant de Soldats, seul ? s'étonna-t-il.
-Il l'a fait, en tout cas, et la seule chose qu'on peut faire pour l'instant pour le remercier, c'est de le sauver. fit Eileen, derrière lui.
Il s'approcha de l'ex-assasins et jeta un regard à Eileen et Zéjaléa. Celles-ci comprirent et l'aidèrent avec peine à soulever Lifaen.
Lentement, pas à pas ils revinrent sur leur pas.
Quand ils refirent face à l'éboulement, ils n'eurent comme choix que de le grimper précautionnement. Au bout de longues minutes, ils parvinrent enfin à franchir cette obstacle.
Eldän remarqua que Zéjaléa était vraiment épuisé et lui proposa de lacher Lifaen car lui et Eileen pourraient très bien l'amener à la grotte sans elle.
La guérisseuse refusa d'un hochement de tête négatif.
Il ne put s'empécher de la comprendre et de l'admirer. Zéjaléa, d'habitude si timide semblait s'être affirmer durant cette bataille et, en témoignait les larmes qui séchaient sur ses joues, semblait prendre pour elle la mort de Genghis.
Ils continuèrent péniblement leur chemin.
 
 
Leahna 
Leahna haussa soudainement des sourcils. Gengis.. mort.. Elle mit une seconde à bien assimiler la phrase. Choquée, elle ne savait que dire. Elle se contentait de rester droite, les yeux grands ouverts et de regarder Zéjaléa avec effroi. Comme dans un cauchemar elle aurait souhaité que ce tableau se brise. Se fissure en morceaux. Que l'empereur ne fut qu'une sinistre blague.. Mais ce n'était pas un cauchemar.. C'était la vraie vie..Mais c'était trop.. absurde. La bouche ouverte qu'elle affichait, se transforma en une grimace d'horreur. Elle aurait voulu hurler mais elle était trop fatiguée. Elle aurait voulu se jeter dans les bras de Zéjaléa mais la nouvelle était trop bouleversante. De longues secondes s'écoulèrent sans que Leahna n'esquisse le moindre mouvement. Puis la jeune fille eut la furtive impression que Zéjaléa prononçait quelques mots, avant de la sentir passer tout près. Et sans qu'elle ne le souhait, ses bras s'emparèrent eux même de la bride du cheval. En ce moment seul la mort de Gengis accaparait tout son esprit et elle était bien incapable de ne serait-ce que bouger ses jambes.
« La mort. La mort. » Voila ce qui résonnait désormais. Gengis était mort. Plus jamais elle ne le verrait dans la gloire d'une course ni dans le calme d'une douce histoire. Il était parti loin de ses frères et soeurs, dans un lieu inaccessible aux vivants. Des morts, il n'y avait eu que ça cette nuit. Des morts rapides, lentes, atroces, aucune n'avait été paisible, aucune n'était venu d'elles mêmes. Toutes avaient étés provoqué par la folie atroce qu'était la guerre. La jeune fille laissa échapper une larme qui coula le long de sa joue, puis elle alla s'écraser sur le sol carbonisé dans un bruit inaudible. Sa propriétaire avait perdu toute notion, noyée dans la sombre rumination des souvenirs et pensées. Secondes, minutes, heures, s'écoulèrent indifférente à la douleur qui la submergeait maintenant.
 
Soudain, sans qu'elle ne sache pourquoi le cheval qui jusque la avait été si calme se mit à renâcler soudainement e àt pousser des hennissements en tentant de se défaire de la poigne de la jeune fille. En maugréant elle raffermit sa prise et adressa un regard noir à la bête, qui n'avait en ce moment aucune notion de la tragédie qui venait d'occurrer. Le cheval continua de se débattre à son grand damn et elle s'engagea dans une lutte inappropriée en ce moment pour le retenir. Mais tout simplement parce qu'il était trop fort et que Leahna était trop fatigué et épuisé pour le retenir plus longtemps il put se mettre à galoper librement. Enfin.. Leahna dans un mélange ridicule de course et de sauts, le suivait en pensant à des millions d'insultes à la seconde. En effet elle avait réussi à garder une main à la bride. Et se retrouvait maintenant malmenée par la bête. Elle pensa à abandonner l'effort que constituait la lourde tache de suivre un cheval. Bien qu'elle se faisait plus traîner qu'autre chose, mais ses pieds touchaient fréquemment le sol avant de s'élever pendants de longues secondes dans les airs, puis encore de retomber. D'ailleurs la présence de nombreux cadavres faillirent la faire chuter, mais grâce à la chance sûrement elle parvint à ne pas s'écraser sur le sol, puis soudainement le cheval accéléra la forcant à lâcher prise. Tout s'arrêta brusquement, privée de la vitesse du cheval, elle vacilla de longues secondes. Ses jambes tanguaient dangereusement et à de nombreuses reprises, elle buta légèrement contre les morts. Devant la bête avait prit bien de l'avance, elle l'aurait volontiers laissé tout seul, mais puisqu'il n'était pas à elle, Leahna devait rattraper le cheval.
La jeune fille leva les yeux au ciel avant de se mettre sur ses traces, en courant aussi vite qu'elle pouvait, oubliant la fatigue et tout ses tracas. Le cheval semblait décidé à ne pas s'arrêter et il parcourut le champ de bataille dans toute sa longueur. Le bruit régulier de ses sabots heurtant le sol se faisait entendre sans peine, et bien que se situant des mètres derrière lui, Leahna parvenait à le suivre dans la douleur. Elle sentait ses muscles hurler dans l'énième effort qu'elle leur demandait mais elle tint bon. Puis finalement au moment ou elle crut qu'ils allaient céder le cheval s'arrêta finalement.
Avec un soulagement non feint, elle stoppa également sa course pour se diriger vers l'animal. En s'approchant elle se rendit compte qu'il se trouvait auprès d'une personne.. Elle comprit immédiatement, que par un quelconque moyen cette personne qui d'ailleurs portait l'uniforme des chevaliers et donc en était un, avait du le rappeler.
Souriante de voir un autre de ses compagnons qu'elle identifia d'ailleurs comme étant Syrian, elle continua à s'approcher en soufflant avec peine. Elle se sentait encore plus vidée qu'auparavant et se sentait a chacun de ses pas certaine de tomber. Ses jambes d'ailleurs elle ne les sentait même plus.. Une bataille + suivre un cheval au galop, était une chose à ne plus jamais refaire.
 
 
Syrian 
Syrian progressait tant bien que mal sur le champ de bataille à la recherche de ses compagnons d'armes. Il était évident que les chevaliers avaient trouvé un camp afin de passer la nuit, de soigner les blessés et pleurer les morts, mais pour le nomade il était tout simplement impossible de le trouver dans son état actuel. D'ailleurs, l'aurait il trouvé si il avait été en pleine possession de ses moyens ? Rien de moins sûr, Sémil n'était pas assez bête pour dresser un campement à la vue de tous. Il l'avait sûrement dressé dans un endroit discret et protégé. Le jeune chevalier s’arrêta et observa les alentours. Partout autour de lui étaient étalés des monticules de corps. Certains étaient brûlés, d’autres avaient perdu des membres et gémissaient en attendant la mort, enfin il y avait ceux pour qui on ne pouvait déjà plus rien faire, ceux qui avaient déjà quitté le monde des vivants tout comme Genghis. Contrairement à ce que l’on aurait pu croire, il n’y avait pas que des humains d’étalés au sol mais aussi des chevaux et des chiens, victimes de l’ambition d’un homme... Tout ces gens étaient morts à cause de la même personne, l’empereur qui évidemment lui n’avait pas pris part à la bataille. Il était inconcevable pour une personne de son rang de se battre, il valait mieux envoyer des larbins de faire massacrer. Un frisson se répandit dans le corps de Syrian. Peut être était-ce un frisson de peur à l’idée de la tâche qui incombait à lui et ses compagnons, peut être était-ce un frisson d’excitation à l’idée de cette grande quête qu’ils allaient mener côte à côte une dernière fois ou bien alors peut être était-ce un frisson de colère. Cela pouvait bien être un mélange des trois, mais toujours est il que le jeune chevalier fut ébranlé par ce frisson et les sentiments qui en découlèrent. Le nomade reprit sa douloureuse avancée à travers le champ de bataille... Il marchait vers le Nord, à l’opposé de la forteresse, car en toute logique c’était la direction qu’avaient suivi les apprentis avant d’être attaqué. En théorie, le campement devrait donc se trouver par là et bien que ce fut un maigre espoir, Syrian préférait s’y accrocher. Chaque mètre parcouru provoquait une douleur inimaginable dans la cuisse du jeune adulte qui manquait à chaque fois de tourner de l’œil. Le sang ruisselait littéralement sur la jambe abreuvant la terre et créant une sinistre trace ensanglantée dans son sillage. Le chevalier nomade s’arrêta. Il ne pouvait pas continuer à marcher ainsi en direction de nulle part, il lui était devenu impossible de continuer sa lente marche... Trop de sang coulait et s'il continuait à ainsi trop demander d’efforts à son corps, alors il finirait par sombrer dans l’inconscience. Calmement, le garçon s’assit sur une pile de cadavre. Il devait agir et vite, il devait réfléchir… C’était un jeu d’enfant pour lui de survivre dans la nature et normalement cette blessure ne l’aurait pas dérangé, mais la rare végétation du champ de bataille avait été engloutie et anéantie par les flammes magiques. Il allait devoir improviser. Syrian tira un poignard de sa poche, puis coupa précautionneusement la ceinture d’un soldat impérial, ainsi qu’un large morceau de tissus de l’uniforme de celui-ci. Il dépouilla ensuite le garde de sa gourde d’eau qui semblait pleine, puis s’éloigna un peu du tas de cadavre pour aller d’adosser à un rocher. Il fallait survivre pour la mission, pour protéger ses frères et sœurs… Sans hésitation et avec des gestes que seule l’habitude peut procurer, le jeune enserra le haut de sa cuisse à l’aide de la ceinture qu’il noua le plus serré possible afin de stopper l’hémorragie. Une fois cela fait, le chevalier pris soin de nettoyer sa plaie avec la moitié de la gourde dont il avait dépouillé le cadavre. Lorsque la blessure fut propre, il enroula le morceau de l’uniforme du garde autour de sa blessure. Pour la première fois depuis le début de la journée, Syrian sourit. Il avait parfaitement limité les dégâts. Certes il ne pourrait pas marcher pour rejoindre le camp, mais au moins il serait lucide en attendant les secours. Malgré tout, le garçon restait sceptique et avait du mal à déterminer s'il allait tomber inanimé. Ses poumons avaient encore du mal à fonctionner et il avait perdu beaucoup de sang…  
Les minutes étaient longues pour le nomade, car la douleur était vive. Pourtant, il refusait de sombrer dans l’inconscience. Il lutait pour rester lucide, car il savait que chaque instant passé le rapprochait de l’arrivée des secours. Oui ils arriveraient. Zejaléa allait les prévenir de sa présence… Ou plutôt de son absence. Il avait déjà vécu des situations pires. Il avait déjà été aux bords de la mort avant même de devenir apprenti, et puis la mort, il n’avait cessé de la côtoyer durant son apprentissage car son maître mettait un point d’honneur à les fourrer dans des situations inextricables. Maintenant que tout les maîtres étaient morts, étaient-ils encore des apprentis ? Non. Leur formation c’était finie au moment de leur fuite… Ils étaient devenus des chevaliers au moment où ils avaient obéit au dernier ordre de leurs maîtres. Ils étaient devenus la nouvelle génération de chevaliers. Désormais, c’était à eux la nouvelle génération de chevaliers de faire revenir la lumière sur Andore… Peu à peu, au fil de ses pensées, il se sentait doucement emporté par des bras invisibles. C’était comme si une entité invisible était venue le chercher pour l’emmener… L’emmener loin de ce champ de bataille. Loin de ses cadavres. Loin de cette pourriture. Loin de ce continent ravagé. Loin de ces frères et sœurs… La douce torpeur s’était emparée de lui… Il devait s’en débarrasser… Il devait revenir… La douleur s’abattit sur le corps du nomade, le ramenant totalement à la réalité et le faisant hurler. Il venait de s’enfoncer le poignard dans la main pour ne pas perdre pied. C’était risqué car le coup aurait pu avoir l’effet inverse, mais il savait avoir une bonne résistance à la douleur et il était peu probable que celle-ci le fasse basculer dans la torpeur. De nouvelles minutes passèrent, interminables… Et enfin, enfin il entendit des bruits de sabots. Au début, il crut à une illusion de son esprit, mais non. Le cheval de son maître arrivait au galop apparemment suivit de quelqu’un ! Syrian se força dans un ultime effort à reprendre complètement conscience et réajusta son turban tout autour de son visage. Le tissus qui cachait la figure du nomade était poisseux de sang et couvert de terre, mais peu importait : Il devait le garder.
 
Le cheval arriva en premier à sa hauteur, et le jeune chevalier fit preuve d’efforts surhumains pour se lever et tituber jusqu’à la bête avant de s’accrocher à son encolure, et de se glisser jusqu’aux sacoches accrochés aux flancs de l’animal. Syrian fouilla avec difficulté ses affaires et finit par y trouver ce qu’il cherchait : Des pétales d’une fleur bleue bien connue pour ses vertus. Elle était très prisée dans les villes pauvres du continent, car elle avait la faculté de relaxer le corps, de faire disparaître la douleur. Dés qu’il l’eût trouvé, le nomade l’ingurgita et la laissa faire effet. Leahna. C’était Leahna qui s’était portée à son secours. La belle douce et gentille Leahna avait donc elle aussi participé au combat... Tout le monde y avait participé tant la menace avait été grande. Personne n’aurait pu décrire le sentiment de Syrian lorsqu’il avait reconnu sa sauveuse. La joie avait envahie son cœur ainsi que la reconnaissance, pourtant il n’était pas en état de parler. Ses mains tremblaient. Ses yeux s’étaient injectés de rouges, et son esprit commençait déjà à s’embrumer : La drogue faisait son effet, et bientôt il perdrait pied avec la réalité... Dix minutes, une demi heure maximum, c’était le temps en plus de lucidité que la drogue lui procurait .
 
-Merci Leahna… Retournons au campement…
 
Sa voix était rauque, encore un effet de la drogue… Syrian grimpa sur le cheval de son maître avec agilité. Au moins la drogue avait le mérite de lui redonner des forces. Le jeune homme se fit un devoir d’aider sa sœur d’arme à monter, même si elle savait fort bien le faire seule. Sans attendre d’instruction, le nomade talonna la bête. Car plus vite ils arriveraient au camp, plus vite il pourrait soigner ses blessures lui-même. Il refusait que ce soit Zejeléa qui le soigne, car il avait toujours une crainte irrépressible qu’on enlève son turban. Il avait déjà dit à ses compagnons de ne jamais le faire, et même s'il leur faisait confiance, la peur subsistait. Le chevalier nomade soupira pendant que Leahna lui donnait les instructions. Il leur fallut deux bonnes dizaines de minutes pour arriver au campement, et c’était trop… La drogue avait fait son effet et Syrian se sentit perdre pied avec la réalité. Cette fois il ne put rien faire et tomba du cheval à l’entrée même de la grotte...
 
 
Regan 
Regan écarta encore une branche, puis s'arrêta, figée. Elle n'y croyait pas. Depuis des jours, elle marchait, marchait et marchait encore. Elle s'était endormie chaque soir, tremblante, paralysée par ce qui n'était même plus du froid...la nuit, les feuilles se brisaient sous ses pas, glacées par le givre. Ses chevilles, griffées par les ronces, il y avaient un bout de temps qu'elle ne les sentaient plus. Ses doigts connaissaient le même sort. Plusieurs fois, la jeune fille était tombée, se heurtant à la caillasse du chemin. Ses bras la brûlaient, bien qu'ils ne soient recouvert que d'ecchymoses superficielles et de légères égratignures. La robustesse n'était pas tout et Regan avait épuisé toutes ses forces depuis bien longtemps. Ne restait que la force mentale, celle de vouloir à tout prix. Elle avait assisté a une bataille. Enfin, elle avait entendu les cris d'agonie et de rage mêlés. C'était terrifiant, et illustrait si bien la bêtise humaine. Cette race qui se mourrait depuis des années.. L'Empereur. Cette sale ordure! Il n'avait rien arrangé. Pire!il avait lancé la machine que rien ne pourrait arrêter. Il ne restait au humains que l'Ordre..qui avait peut-être déjà péri sous les coups de ses soldats de l'Empire, après ce cri long et déchirant qui s'apparentait si bien à celui du loup.
Non! Ne pas y penser, pas ça! Ce n'était pas pour ça que Regan avait affronté les éléments jusqu'ici!Puis elle était arrivée dans la clairière. Ou elle s'était statufiée. Une grotte. Là, devant elle. Un pas après l'autre, elle s'approcha encore un peu. A l'entrée, elle s'arrêta. C'était peut-être un piège, tendu par les même soldats que ceux qui s'étaient battus un peu plus loin. La jeune fille avait vite appris à se méfier de tout.
Elle et son frère n'avaient jamais eu de parents. Ils avaient été élevés par le Maître de son frère Méron, qu'elle aimait comme s'il était son grand-père. Elle savait que son grand-papy bienveillant destinait son frère à faire partie de l'Ordre et elle en était fière. Regan venait souvent s'entraîner avec eux. Tout cela prit fin quand il mourut. Alors commença une longue descente en enfer. Mais le grand-frère prit la petite sœur par la main et ils s'en allèrent à deux, Méron certifiant que l'Ordre accepterait qu'elle reste avec lui.
Ils passèrent de village en village jusqu'au matin ou Regan fut réveillée par des bruits de lames s'entrechoquant. Des hurlements. Elle avait descendu les escaliers de l'auberge et arrivait vers l'entrée. C'était là que gisait Méron et la famille de l'aubergiste, éventrés. Mais c'était dehors que ce trouvaient les responsables. Les soldats de l'Empereur. Elle ne réfléchis pas, quand bien même elle l'aurait voulu qu'elle n'en aurait pas eu le loisir. Il fallait faire vite.
La jeune fille prit la pierre volcanique des poches de son frère et s'enfuit par une fenêtre donnant sur la sortie du village. Elle avait fui. Continué son voyage seule. Et ne comptait plus les jours ou elle n'avait plus rien mangé. La résistance d'une fille de quinze ans avait depuis longtemps été outrepassée. Et maintenant? Ce n'était pas elle qui devait faire partie de l'ordre, mais son frère. Et il était mort. Ce qui ne faisait pas d'elle malgré tout un chevalier de l'Ordre.
La fatigue dépassa la méfiance et elle entra dans la grotte. Elle aperçut le feu et fut attirée par sa chaleur. Regan entendit un grognement et sauta en l'air. Elle tourna lentement la tête et vit l'adolescent. Il devait avoir environ dix-huit ans. Il était pâle, échevelé et sale, et dormait d'un sommeil agité.
Soulagée, elle déposa délicatement sa sacoche à terre et se laissa glisser le long de la paroi, aux côté de l'adolescent. Elle pensa à la possibilité qu'il soit un chevalier de l'Ordre. Et à son contraire. Renonçant à cogiter pour le moment, elle chassa d'un geste la mèche de cheveux blancs venue pendouiller devant son visage et se roula en boule. Puis, elle s'endormit.
 
 
Velk 
Clop... Clop... Clop... Des pas laissent de puissantes traces sur un sol trempé.
Clop... Clop... Clop...
Une ombre massive apparaît dans le brouillard, d'une marche assurée.
Clop... Clop... Clop...
De longs cheveux en charbon, recouvrant un rapace au regard meurtrier.
Clop... Clop... Clop...
Ses bottes s'enfoncent dans les flaques de sang, sans pour autant s'en soucier.
Clop... Clop... Clop...
Cette montagne humaine aux yeux assassins, qui se déplace vers un ado allongé.
Clop... Clop... Clop...
Ses cheveux daignent enfin révéler son visage horriblement balafré.
Clop... Clop... Clop...
L'âme torturée voit maintenant son père, revenu d'outre monde pour le tuer.
 
-Papa !...
Ce réveil en sursaut l'avait fait bouger, le forçant maintenant à gémir péniblement. Pourquoi s'était-il réveillé ainsi ?... Sûrement un mauvais rêve.
Son regard se promena de droite à gauche afin de savoir précisément où il était. Le monde était trop calme à son goût... Et où était passé Kire ? Cherchant de plus belle, il aperçut un macchabée de chien au loin. Son cœur s'arrêta net. Et si c'était Kire ?... Il lui semblait que son petit frère était bien plus massif que cela. Velk fut rassuré. Mais que s'était-il passé ? Pourquoi était-il couvert de blessures ? Le jeune forgeron chercha dans ses souvenirs, et les évènements lui revinrent lentement en mémoire... Une violente bataille, de l'aide... Oui voilà. Kire était parti chercher de l'aide. C'était plutôt rassurant comme idée.
Un aboiement retentit au loin. Un appel que Velk reconnaîtrait parmi des centaines d'autres. La silhouette du chien se dessina assez rapidement, accompagnée d'une ombre humaine et masculine. Ce moment lui sembla une éternité. Son petit frère l'atteignit enfin, lui léchant affectueusement le visage.
-Kire, espèce d'idiot j'ai flippé comme un bout de ferraille à la forge !
-Tu peux marcher ? demanda le jeune homme qui se présentait à lui.
Velk releva la tête difficilement, pour voir son « sauveur »... A condition qu'il puisse le porter pendant tout le trajet.
-Beeeeeeen si m'entendre brailler te gêne pas on va dire que je peux y aller tout doucement, répondit le forgeron à moitié embrumé.
-Où as-tu mal ?
-Hé tu sais quoi ? J'adore tes yeux ! Ils sont super bleus, c'est vraiment trop beau ! Tu dois plaire aux femmes toi ! Et puis t'es plutôt baraqué pour un môme ! délira le jeune forgeron. Et tu es un personnage d'un conte des Chevaliers de Feu ? Parce que tu sais, j'adore vos aventures. Ma maman me les racontais tout le temps quand j'avais ton âge ! D'ailleurs je l'ai abandonné pour aller les rejoindre et maintenant elle est... toute seule...
Une larme perla sur sa joue. Le délirium qu'il vivait augmentait la peine incurable qu'il éprouvait face à l'abandon de sa mère. Ses joues furent rapidement trempées de larmes. Il murmurait des excuses à l'attention de sa mère qu'il aimait plus que tout. Kire vint lui lécher les joues en couinant, ne supportant pas de voir son grand frère aussi malheureux.
-Arrête de raconter n'importe quoi. Tu es gravement blessé ?
-Ouais je crois que mon bras gauche pisse le sang là, dit-il sur un ton enjoué ; preuve indéniable qu'il vivait mal son manque de sang.
C'était à force de trop bouger qu'il avait ouvert le bandage de son bras. Sûrement pendant son cauchemars. Les quelques minutes où l'inconnu examina son bras en le palpant passèrent en une seconde pour Velk. Il était parti dans un monde où toutes les émotions se mélangeaient, où tout paraissait plus beau et plus triste à la fois.
-Quel est ton nom ? lui demanda l'étranger perplexe.
-Je vais te le faire deviner, petit ! Alors mon prénom commence par un... Ah merde j'ai encore oublié mon alphabet ! pesta le jeune homme avec le regard dans le vide. Bon t'arrive pas à deviner hein ? T'y arrive pas hein ? Haha je le savais, je m'appelle Velk Krostom ! Et toi c'est quoi ton p'tit nom ?
L'étranger resta perplexe un petit moment, n'osant pas prononcer un mot de plus.
-Frimain, finit-il par dire.
La marche s'annonçait une fois de plus horriblement longue... surtout pour le pauvre Frimain qui devrait le supporter...
 
 
Ezraël 
Les yeux clos, l'esprit léger comme rarement, Ezraël flottait à moitié dans les limbes de son esprit embrumé. Aussi fatigué que son corps était, il ne ressentait pourtant aucune douleur musculaire. Juste une fine impression doucereuse qui était presque agréable. Passer une éternité dans cet état de presque béatitude ne l'aurait pas gêné du tout. Il ne pensait à absolument rien. Comme si tout ses soucis s'étaient envolés, comme si la mort était parti loin de lui, comme si.. Il n'y avait plus rien excepté une petite sensation joyeuse qu'il sentait au creux son estomac. Pendant de très longues minutes, Ezraël resta allongé sans faire le moindre mouvement dans un état proche de la léthargie. Le visage étrangement détendu, presque paisible pourtant sa respiration était haletante et sa poitrine se soulevait à un rythme effréné. Prix d'un combat, au combien éprouvant qu'il devait payer. Si il aurait voulu bouger, il n'aurait certainement pas put. Mais le truc c'est qu'en ce moment il ne désirait absolument rien. Il avait presque atteint son nirvana ! La fatigue avait gaie comme une sorte de drogue et elle lui prodiguait le profond sentiment indéfinissable d'insouciance. Il ne sentait plus du tout les membres de son corps. Il ne sentait ni ses bras, ni ses jambes, alors que la sensation froide de la pierre elle était bien présente. Mais elle était lointaine.. Si lointaine ! En fait.. Ezraël planait littéralement. Son esprit volait allègrement au dessus de tout ses ennuis, de toutes les choses matérielles et futiles. Seul subsistait le profond contentement, dont l'origine était totalement inconnu.
Sans qu'il ne sente rien, un large sourire vient progressivement s'étirer sur ses lèvres, pour lui donner l'air d'un imbécile heureux. Puis vint se dessiner dans son subconscient un paysage d'un blanc immaculé. Aucune chose matérielle ne venait encombrer le tableau. Il y avait juste du blanc a perte de vu. À présent Ezraël marchait dans ce lieu inconnu, foulant le sol de marbre blanc d'un pas enjoué. Tout était si beau.. Il faisait bon, aucun bruit.. Rien ne venait troubler le silence paisible qui régnait. Cet endroit semblait infini, on ne percevait aucune fin, aucun début. Pendant longtemps Ezraël arpenta ce lieu en proie à une profonde sérénité. Mais, parce qu'il y a toujours un « mais », quelque chose vint entacher ce tableau idyllique. Loin devant lui, une forme noirâtre se détacha, jurant avec le fond immaculé. Curieux Ezraël avança vers elle. Au fur et à mesure qu'il approchait, les contours flou de la chose commencèrent à se dessiner avec précision. D'abord une main, un bras, un torse, puis des jambes, et enfin c'est un humain en entier qu'on put clairement distinguer. Il était allongé sur le sol dans une position étrange, presque dissymétrique. Ezraël eut tout à coup l'impression familière, d'avoir déjà vu cette personne. Mais.. qui était-ce ? Avec un air songeur, le jeune homme se mit à examiner le corps. Aucune respiration ne semblait l'animer, la peau était d'une pâleur peu commune et les yeux étaient vide.. D'un vide étrange comme si ils ne voyaient plus . La peur soudaine vint saisir le coeur d'Ezraël qui recula avec hésitation. Puis avec horreur, il reconnut la personne étalée sur le sol.. C'était Gengis. Au moment même où il l'identifia de sanglantes entailles apparurent venue de nulle part, sur le cadavre qui fut bien vite recouvert de sang. Effrayé le jeune homme cette fois, se retourna prestement et voulu se mettre a courir loin du corps mais il chuta lourdement sur le sol avec un bruit mât. Une paire de jambe, qui n'était pas à Gengis venait de le faire trébucher. Un cri d'horreur sembla vouloir s'échapper de sa gorge mais la vision de centaines d'autres cadavres qui gisaient maintenant autour de lui le rendirent muet. Partout où il regardait, il n'y avait plus que ça. Des corps horriblement mutilés. Puis soudain surgissant de nulle part, un malstrom de flamme vint envahir l'endroit calcinant les cadavres dans un bruit de fournaise. Et le fond blanc, prit une teinte noire d'encre. Terrorisé par cette vision d'horreur, Ezraël voulut s'enfuir mais lorsqu'il se leva, une main froide comme la glace vint le saisir à la cheville et il chuta lourdement pour la deuxième fois. Avant qu'il ne puisse faire autre chose, tout les cadavres des alentours se mirent lentement debout. Avec des mouvements saccadés en poussant des grognements, ils s'approchèrent lentement du jeune homme. Ezraël se mit à paniquer et sa respiration s'accéléra brusquement. Avec des gestes maladroits il tenta de se défaire de la prise du cadavre en tirant de toutes ses forces. Le zombie resserra sa prise d'avantage et Ezraël hurla en sentant ses os aux bords de la rupture. Par les flammes de l'enfer, il était fort ! Ses efforts semblaient tellement futiles.. Et les cadavres.. Il étaient proches.. Très proche.. Trop proche. Ezraël hurla de nouveau pendant qu'une foule de bras s'abattait sur lui, avant de recouvrir son corps.
 
 
Les yeux d'Ezraël se rouvrirent subitement. Le visage maintenant agité, couvert de sueur, il mit quelques secondes avant de totalement reprendre contact avec la réalité. Ce cauchemar.. Avait été.. Horrible. Ezraël n'avait pas du tout l'habitude de voir son esprit divaguer à ce point.. Et cette expérience avait été troublante. Toujours allongé sur le sol, il se redressa en position assise ignorant ses muscles qui criaient de douleur. Le jeune homme massa longuement ses tempes, tandis qu'il hoquetait à intervalle régulier. La douleur d'avoir perdu un camarade était revenu et a chacune de ses respirations elle transperçait douloureusement sa poitrine. Il aurait voulu qu'elle cesse de suite. Mais en même temps les larmes étaient la triste preuve que malgré les horreurs qu'il venait de commettre il était tout de même humain. Les sentiments qu'il ressentait à chaque seconde était la preuve même de son humanité. En reniflant péniblement, Ezraël lança un regard éteint au corps de Gengis qui gisait non loin. Il ressentait le profond sentiment de culpabilité de ne pas avoir pu le sauver. Mais au dessus de tout ça, il y avait l'envie désespérée, futile de le voir se relever. Mais ça n'était pas possible. Il était parti et les chevaliers devaient avancer sans lui. Il fallait qu'ils restent forts et unis. Avec un profond soupir Ezraël se remit debout en vacillant et en luttant contre son propre corps.
Retrouver ses compagnons était sa priorité. Peu importe ce qu'il lui arrivait. C'était pour ses compagnons qu'il se battait, alors il avait le besoin irrépressible de les revoir en bonne santé. Puis soudain il y eut la voix aimé qui retentit dans la caverne.
 
 
 
Celle de Sémil.. Il était debout ! Il n'allait pas mourir ! Enfin un sentiment positif ! Ezraël se précipita vers son chef, il trébucha légèrement avant de l'atteindre. Un large sourire s'étala sur le visage du jeune homme, avant que la culpabilité ne revienne à la charge. La voix tremblante, il éprouvait le soudain besoin de s'excuser de n'avoir rien pu faire.
 
« Sémil… Gen.. Gengis je l'ai rammené.. Mais je n'ai pas.. Pardon.. J'ai été trop… J'ai.. »
 
 
Le jeune homme du s'interrompre tant les hoquets interrompaient ses mots. Honteux d'être dans cet était, il détourna le regard tandis qu'il attrapait le bras de Sémil et le releva de toutes ses forces. L'effort déployé failli lui faire hurler de douleur mais il s'en retint.
 
 
Sèmil 
Sa vue était trouble. Il sentait les larmes brulantes, presque bouillies par la fièvre, qui stagnaient aux coins de ses yeux. L'eau était en pleine ébullition ; à l'image du reste de son corps. Son sang brulait à l'intérieur de ses veines, ses muscles le cuisaient comme si ils étaient toujours en pleine effort, et son front bouillant semblait en proie à de déchirantes pulsations. Son cerveau même était lacéré par des flammes bestiales, dont l'incendie s'étendait sur toute la largeur de son crâne. Jamais il n'avait ressentit autant de feu en lui... Ce n'était pas une chaleur apaisante, mais la douleur sauvage et violente d'une brûlure, à laquelle se mêlait celle agressive et féroce de coups de griffes. Et malgré tout, ce n'était pas le pire. Si derrière son front se déchaînait une meute ardente, cette débauche sauvage n'était en rien comparable à la valse incendiaire de ses poumons.
Celle-ci était bien pire. Chaque respiration s'apparentait à une goulée de vapeur brûlante, qui se faisait lave dans ses bronches. Il manquait de défaillir à chaque instant. Les paillettes de flammes s'écrasaient dans les cavernes invaginées qui lui étaient vitales, comme désirant les carboniser de l'intérieur. Sèmil s'attendait chaque fois à sentir ses poumons se dessécher, réduit en cendres, puis à s'écouler dans son ventre en le laissant sans air, agonisant. Respirer constituait un tel calvaire que chaque seconde, la pensée l’effleurait qu'il devrait demander à ce qu'on l'achève. Seul le souvenir de Genghis l'empêchait de sombrer dans l'inconscience, ou de s'abandonner à une supplication hystérique. Sans lui, il se serait mit à hurler, décuplant la douleur mais prêt à tout pour qu'elle cesse, sommant qu'on ne le tue sur le champs. Cela aurait été si simple... Un déchirement bref de ses poumons, pour la libération offerte d'une lame salvatrice. La mort lui paraissait si douce qu'il se prenait à l'appeler de toute son âme. Et pourtant, toujours ce dilemme, ce besoin de se souvenir de Genghis, et de vivre pour lui... Tour à tour prêt à se laisser mourir et à combattre jusqu'à son dernier souffle ; voilà où en était Sèmil quand Ezraël le releva.
Le jeune homme balbutiait frénétiquement, le souffle court. Ses paroles s'entrecoupaient d'une houle de hoquets, pareils à des vagues qui surgissaient d'au fond de lui même, secouant sa poitrine, brouillant ses paroles... Il s'excusait dans un chaos incompréhensible, en larme, supplicié par une culpabilité violente et dominatrice. Elle avait prit le contrôle de son torse, de ses épaules, de sa langue. Elle faisait tressauter ses muscles dans une souffrance aussi physique que psychique ; le frappait sporadiquement avec une brutalité intrinsèque. Issue de ses entrailles, de son cœur, la douleur remontait en lui pour l'ébranler plus encore qu'il ne l'était déjà... Sèmil sentit un bourdonnement diffus emplit son corps. Voir Ezraël dans cet état l’anesthésia brutalement. En quelque secondes, il ne ressentit plus rien. Plus aucune douleur ; plus aucune sensation. Seul un grouillement cotonneux qui glissait dans ses muscles. Il plongea ses yeux fiévreux dans ceux du chevalier bouillonnant. Ses prunelles semblaient deux disques de fer étincelant. Elles dégageaient une attraction étrange, inquiétante. Sa pupille, tâche d'encre noire, ondulait presque sur l'argent de ses iris ; elle paraissait se diluer lentement, comme une éclaboussure d'aquarelle barbouillée par des doigts humides. Onde métallique trouée par un cercle obscure.
Il fixa Ezraël pendant plusieurs éternités- une dizaine de secondes interminables. Le jeune homme resta silencieux, des sillons humides traversant ses joues, sentiers lumineux qui ne daignaient pas sécher. Sèmil se redressa, et s'écarta d'Ezraël. Il n'avait plus mal. Plus quand il voyait la douleur d'un autre... Si forte. Tant de détresse.
 
-Ezraël, tu n'es pas coupable. Aucun de vous ne l'est. N'essaye pas de porter un poids trop lourd pour tes épaules... Je ne te demande aucune excuse. Je ne te demande pas de pleurer. Reste toi même. Illumine nous ; car les autres vont en avoir besoin, tu sais ? Nous allons tous avoir besoin de ton feu. Genghis... N'aurait pas souhaité que l'on cesse de vivre. Il aimait la vie, l'énergie. C'était pour cela qu'il contait tant d'histoire : pour nous faire vivre dans une autre dimension, dont il nous ouvrait la porte. Sa simple voix était une clé vers la vie.
<< Si des soldats ont réussit à mener leur œuvre de mort... Ce n'est pas ta faute.
Il se tut. Il ne pouvait pas parler plus longtemps ; sa voix menaçait de s'éteindre à chaque instant, telle une flamme vacillante, ballotée par le vent. Prête à se délier dans l'air, dispersée d'une seule brise. Sèmil croyait en ses paroles, et pourtant, ce n'était pour lui qu'une vérité à sens unique. Il ne s'affranchissait pas. Si un soldat avait tué Genghis, il n'en restait pas moins un deuxième coupable. Lui. Lui qui avait la charge du groupe, lui, l'ainé qui aurait dût le protéger, lui, Sèmil, qui leur devait tout. Et voilà que le premier d'entre tous, celui qui avait été là avant tout les autres... Était mort. Alors qu'il devait tout faire pour leur éviter même la moindre blessure. Genghis était mort, tué par la lame d'un soldat, et son incompétence à gérer ce groupe dont il avait la charge. Tout n'avait pas reposé sur quelques secondes ? Si il avait été plus rapide... Si il avait remarqué les flammes à temps... Genghis ne serait-il pas à leurs côtés ? Sa vie n'avait tenue qu'à quelques mètres de plus. Quelques mètres à parcourir pour dévier un coup fatal. Et Sèmil n'avait pas sut les parcourir à temps.
Il se tourna vers le corps de Genghis. Ses yeux ouverts fixaient la voûte rocheuse, vides, éteints. Son visage livide était blanc comme le marbre. Et son corps... Sanglant, déchiré, balafré. Un cadavre. Un mort. S'était donc cela qu'il était désormais ? Un souvenir douloureux ? Un amas de chair et d'os vidé de son sang, recouvert d'une tunique poisseuse qui s’accrochait à sa peau ? La lueur rouge des flammes dansaient sur son visage flasque. Elle le souillait, ondulant sur ce masque immobile. Rappelait que plus jamais des ombres ne joueraient sur sa peau, que plus jamais un sourire n'étirerait ses lèvres en réveillant des courbes subtiles. Ce soir, cela faisait deux fois que le feu l'avait nargué.
Sèmil s'arracha à la contemplation de Genghis. Après le douleur, le bourdonnement. Après le bourdonnement, le vide. Avant, Genghis ouvrait de sa voix la porte du rêve. Désormais, son silence ouvrait celle du néant. Sèmil s'en emplit soudainement, comme si tout son corps n'avait été qu'une enveloppe creuse, un sarcophage que même la poussière avait désertée. Un sarcophage de vide absolu.
Il croisa de nouveau le regard d'Ezraël, et cette fois-ci, ses yeux étaient plein de brume. Silhouette indistincte d'un disque perdu dans le brouillard. Rondelle métallique plongée dans une eau trouble.
Sèmil parla, et les mots s'échappèrent de ses lèvres gourdes comme des pierres. Ils tombèrent droit à ses pieds, comme autant de stèles encore vierges de toute gravure. Et il saurait bientôt si elles le resteraient...
 
-Ezraël, pardonne moi. Je suis désolé. Mais je dois te demander. Est-ce qu'il y'en a d'autres ?
Il n'arrivait pas à prononcer ce mot. Pourtant, il le fallait, n'est-ce pas ? Briser le tabou nouvellement installé. Ils ne pouvaient pas s'interdire de le dire. Alors même que ce n'était qu'une pure vérité. Une cruelle vérité.
Y'a t'il d'autres morts ?
 
Ses lèvres étaient froides et lourdes. Il les scella, et ce fut comme le cadenas d'un tombeau qui cliquetait. Il restait beaucoup à dire ; mais ce n'était pas le moment. Ces paroles devraient attendre d'autres oreilles. Celle de tout les autres. Il y'avait tant à dire, mais si peu de d'oreilles pour écouter à l'instant... Il espérait, plus que tout autre chose, qu'elles finiraient par se présenter.
Bientôt.
Il attendait la réponse d'Ezraël, ses yeux fiévreux luisant de larmes brulantes qu'il n'arrivait pas à verser.
Et alors, à cet instant, la jeune femme s'écroula. Sèmil n'eut pas le temps d'être surpris : elle était déjà couchée sur le sol, à l'entrée de la grotte, silhouette brune à la chevelure chenue. Roulée en boule, éreintée à telle point qu'elle s'endormit sur le champs.
Venue de la nuit, la jeune femme reposait sur le sol, pareille à un petit animal fragile qui se serait échoué pour mourir...
 
 
Zejaléa 
Zejaléa resta longtemps au milieu du charnier avec pour seule compagnie un Lifaen moribond et une vingtaine de cadavres. Elle avait du mal à garder les yeux ouverts dans le silence oppressant tombé sur le champ de bataille et son bras droit lui faisait encore mal. L’apprentie ne pouvait qu’attendre le retour d’Eileen, et de dépit lié à la douleur, elle se laissa glisser dans une douce méditation pour enfin permettre à son esprit, resté aux abois toute la nuit, de se reposer à son tour... Ses pensées revinrent aussitôt au lieu qu’elle avait quitté si peu de temps avant, même si cela lui semblait déjà être une éternité. Combien de temps avait tenu la Citadelle ? Et celle qui l’avait recueillie, cette douce femme et brave combattante, si rare parmi ces rangs majoritairement masculins, était-elle tombée dans les premières lignes pour ménager les êtres qui lui étaient chers ou fut-elle l’une des dernières debout à se battre ? Peut-être n’avait-elle été qu’une vie volatile à se disperser dans les cris et le sang comme tant d’autres au cœur de la tourmente ? La jeune fille ne le saurait certainement jamais...Elle lui avait tant appris au-delà de son simple entraînement d'apprentie. Elle connaissait si bien les plantes, et semblait avoir lu tous les livres à sa disposition. Zejaléa avait vite été rattrapée par les passions de son mentor, en y ajoutant ses touches personnes, bien entendu.
Un besoin puissant de retourner à ses racines, d'aller plus loin en elle lui parvint. Elle plongea...
 
 
Son enfance...Il lui semblait qu'elle s'en souvienne parfaitement, non pas par flashs, mais d'une façon plus globale et exhaustive, fait étrange et assez dérangeant. Elle avait toujours été une enfant frêle, sage et réservée et il lui semblait que son enfance s'était déroulée en un si court laps de temps que parfois elle se demandait si elle n'avait pas oublié de respirer pour vivre...Seule sa naissance et les tous premiers mois de sa vie demeuraient un mystère, tout comme sa date d'anniversaire. Elle était probablement née en hiver étant donné qu'elle fut trouvée au printemps et à un âge estimé à trois mois. Souvent sa maîtresse, qui était aussi celle qui l'avait recueillie lui racontait par quelles circonstances elle l'avait trouvée...
 
C'était alors une jeune dame de l'Ordre qui n'était devenue Chevalier du Feu que très récemment. Elle était fine et élancée, ses cheveux châtain clair s'accordaient avec ses yeux noisettes. Lucie boitillait depuis ses neuf ans, l'âge où une lame avait profondément pénétré dans sa cuisse gauche laissant une balafre profonde dans sa chair et plus encore dans son âme. Les coupe-gorges l'avaient laissée pour morte non loin de la Citadelle, où elle fut trouvée par un apprenti de l'époque agonisante, fiévreuse et baignant dans son propre sang. Chaque personne de la Citadelle avait une douleur rémanente à garder au fond d'eux-même, comme le font les animaux condamnés par leurs blessures. Mais jamais Lucie n'aurait imaginé devoir ramener un enfant comme elle le fut elle-même autrefois.
 
La jeune femme marchait à la recherche de cressons précoces pour ses décoctions en ce début de printemps, encore froid et timide. Arrivée à la rivière, elle chercha longuement sur les berges, mais en vain. Alors qu'elle s'apprêtait à faire demi-tour, avisant que l'après-midi était passé bien vite et que la fraicheur nocturne ne tarderait plus, elle aperçut un oiseau planant dans le ciel, si noble, si rare par ces temps obscurs qui sévissaient sur Andore qu'elle s'arrêta net. C'était...Un aigle. Elle en était sûre, elle avait vu beaucoup de croquis de ces rapaces et quelques uns venaient parfois planer aux alentours de la Citadelle...Mais c'était la première fois que le Chevalier en voyait un d'aussi près. L'oiseau dériva lentement porté par les courants du vent, et la femme se hâta de le suivre, fascinée par l'animal altier qui était presque à sa portée...L'aigle suivait les méandres du fleuve, comme porté par les remous, allant parfois jusqu'à descendre jusqu'à frôler l'eau pour se désaltérer. Tout son planer était si léger qu'il semblait n'être qu'un mirage.
Soudainement, l'oiseau accéléra et monta en chandelle dans le ciel sombre en lançant son cri. Puis il s'éloigna tout aussi subitement et disparut...L'émerveillent d'avoir eu cet instant privilégié, lié à la déception du départ de l'animal envahirent le Chevalier. Puis, elle baissa les yeux sur le fleuve où des pierres émergeaient et aperçut sur l'un des rochers une enfant, de quelques mois à peine, totalement nue et étrangement calme. Prise de pitié pour ce petit être fragile, la femme se hâta de la récupérer...Sa peau douce de nourrisson ne frissonnait pas, comme si la fraicheur du fleuve n'affectait pas le bébé et dans ses yeux se retrouvaient les reflets de la rivière qui l'avait accueillie.
Le Chevalier enveloppa l'enfant dans sa cape, et alors qu'elle faisait volte-face, elle s'arrêta une seconde fois pour observer le fleuve, interloquée...Au bord de la pierre plate qui avait servi de berceau au nourrisson se trouvaient de grands et belles pousses de cresson...
 
 
Zejaléa revint subitement dans le présent lorsqu'elle entendit des bruits de pas qui venaient dans sa direction ; c'était certainement Eileen qui avait trouvé du renfort ! Elle regarda la belle rousse arriver en compagnie d'Eldän, les suivant des yeux d'un regard morne alors qu'ils s'approchaient d'elle et de Lifaen. Eldän n'était même pas blessé et semblait encore frais. Tant mieux !
Ils se mirent alors en route à travers le sang et les pierres, transportant péniblement la panthère inconsciente au travers du charnier et des montagnes...Eldän semblait inquiet pour les deux apprenties, et en particulier pour elle ; il lui demanda même si elle souhaitait se reposer et cesser de les aider à porter Lifaen. Zejaléa refusa, elle l'aurait porté seule jusqu'au bout du monde par loyauté. Alors qu'elle hochait négativement de la tête, elle vit briller dans les yeux d'Eldän une lueur...D'admiration ? Cela déstabilisa au plus haut point la jeune femme. Pourquoi donc cette reconnaissance ? Elle n'avait fait que son possible, et ce n'avait pas été pas encore assez...La chute de Genghis à même le sol lui revint violemment en mémoire comme pour confirmer son incapacité à être à la hauteur de la situation.
Le voyage fut long et ardu, et la grotte semblait être si lointaine à Zejaléa par rapport au moment où elle avait ramené Sèmil en quelques minutes à peine grâce à la monture laissée par Syrian ! Toute sa musculature fourbue hurlait, lui arrachant des halètements douloureux par intermittence. Enfin, la grotte fut en vue...Enfin...
 
 
Frimain 
Un regard... Il aurait aimé un regard... -Beeeeeeen si m'entendre brailler te gêne pas on va dire que je peux y aller tout doucement.
Frimain fronça les sourcils, inconsciemment. Car la situation ne convenait peut-être pas à cette... réplique ? Du moins, l'homme semblait être capable de le suivre pour un moment ; et il pouvait parler, rien n'était plus sûre que cette affirmation. N'empêche...
-Où as-tu mal ?
Le jeune adulte ne s'attendait vraiment pas à ce qui allait suivre.
-Hé tu sais quoi ? J'adore tes yeux ! Ils sont super bleus, c'est vraiment trop beau ! Tu dois plaire aux femmes toi ! Et puis t'es plutôt baraqué pour un môme ! Et tu es un personnage d'un conte des Chevaliers de Feu ? Parce que tu sais, j'adore vos aventures. Ma maman me les racontait tout le temps quand j'avais ton âge ! D'ailleurs je l'ai abandonné pour aller les rejoindre et maintenant elle est... toute seule...
Niarf... tenter de sombrer dans le délire pour oublier tout ce qui venait de se passer... Typique... Ainsi, cette aide opportune venait de quitter sa mère ? Et semblait mal le vivre. Un reniflement vint bientôt percer le silence nocturne : l'inconnu pleurait. Le jeune adulte n'aimait pas ça.
-Arrête de raconter n'importe quoi. Tu es gravement blessé ?
-Ouais je crois que mon bras gauche pisse le sang là, répondit-il, sur un ton plus que joyeux.
Cela semblait se passer très mal pour lui psychologiquement. Mais qu'importe. Frimain s'empara doucement de son bras, grimaçant intérieurement. Il palpa, tendrement, comme une mère l'aurait fait avec son fils. La blessure venait de se révéler sévère. Mais encore négociable. Ce sera à Zéjaléa d'en décider, s'ils décidaient de la garder.
-Quel est ton nom ?
-Je vais te le faire deviner, petit ! Alors mon prénom commence par un... Ah merde j'ai encore oublié mon alphabet ! pesta le jeune homme . Bon t'arrive pas à deviner hein ? T'y arrive pas hein ? Haha je le savais, je m'appelle Velk Krostom ! Et toi c'est quoi ton p'tit nom ?
Le jeune homme cligna des yeux.
-Frimain, finit-il par annoncer d'un ton laconique.
Bon, il n'y avait rien à dire de ce point de vue-là, le môme pétait la forme. Du moins en apparence... Car Frimain était sûr que cela n'était qu'une façade, ou encore une puissante détresse morale.
-Bon.
S'attendant à l'avance de la douleur qui allait le saisir, il se releva, agrippant au passage l'inconnu par les épaules. Il retint un bref grognement, sans doute partagé par ce qui allait être pour un moment son camarade d'infortune. Le chien jappa autour d'eux, sans doute heureux de voir son maître ainsi. Maître qui ne resta pas plus longtemps silencieux.
-Moi, tu sais, j'ai un truc à te dire ; alors tu vois, le machin, là-bas ? Et beenh...
Frimain se concentra un court moment, tentant de faire abstraction aux commentaires de l'homme. Autour de lui, il en était sûr, personne, strictement personne. Aucun des apprentis ne pourrait lui venir en aide. Il était seul.
-Et puis alors, y'a des petits trucs qui sont apparus, des petits trucs marrants quoi, et puis...
Bon. Peut-être pas si seul que cela. Le jeune homme huma l'air un instant, puis retint un mince sourire : plein sud. Il avança un pas, le premier d'une longue série, tirant à ses côtés une loque humaine.
Douleur. Il n'y avait plus que douleur.
Il ne savait plus où il se trouvait, mais il espérait avancer dans la bonne direction. Tout son esprit n'était que maëlstrom de pensées, de renégations, et d'autres choses mêlées. Il connaissait cette sensation... Et il l'appréhendait. Mais il fallait avancer.
-P'tain ! Elle est mal tenue cette forêt... Il y a des arbres partout... *
Son compagnon commençait légèrement à déteindre sur lui.
Une douleur intense le saisit alors à la cheville, bien plus forte que toutes celles qui l'avaient pris par le passé. Il s'effondra sur le sol, haletant.
 
 
Velk 
Velk était pris au beau milieu d'un maëlstrom de bêtises et d'émotions. Il vivait un délirium joyeux et triste à la fois. Il était comme sous l'emprise de champignons hallucinogènes, ou bien d'un alcool fort. Il ne cessait de raconter sornettes et rêveries à son camarade épuisé et ruiselant de sueur. Ce dernier semblait même attiré dans cette spirale déjantée, perdant peu à peu le sens de l'orientation. Le forgeron tout joyeux lui avait dit de se ménager en se mettant à poser sa jambe valide à terre, s'appuyant dessus pour aider son nouvel ami. Les arbres calcinés formaient des bras qui tentaient de l'attraper, mais il en riait. Il se moquait des arbres maladroits, les pointants du menton et leur tirant la langue. Kire était devenu tout petit, et lui faisait des grimaces affligeantes. Velk lui criait d'arrêter immédiatement, mais l'animal continuait en couinant. -Hé beau gosse, quand on sera rentrés à la maison, je... sais plus, annonça Velk en regardant le vide. Mais je sais qu'on fera un... un truc toi et moi ! T'es mon n'héros ! gloussa le jeune homme.
Frimain semblait fatigué d'écouter les remarques inutiles du blessé, et c'était parfaitement légitime.
-MAIS TAIS-TOI UN PEU !!! hurla-t-il.
Sa voix raisonna entre les arbres morts sur des dizaines de mètres. Le silence fut total après ça durant quelques minutes.
-Hé mais pas besoin de crier comme ça hein... Tu pouvais me le dire gentiment, je m... Ah oui je t'avais raconté ma première baston ? J'avais cinq ans et c'était un moment inoubliable !
Frimain soupira bruyamment... Il était plus qu'à plaindre.
 
-Aïe... pesta le forgeron.
Sa tête avait heurtée une surface dure et froide. Il avait été lâché sur le sol brutalement, et sentait maintenant la fourrure de Kire contre lui. Il la serra fort pour se réconforter... La folie s'en allait peu à peu. Peut-être était-on en train de l'endormir avec des plantes ? Il se risqua à ouvrir les yeux lentement, et afficha une mine éblouie devant le spectacle qui s'offrait à lui : Une fille le soignait. Une fille magnifique. De longs cheveux noirs contrastaient parfaitement sur sa peau blanche, et de magnifiques yeux azurs piquaient son coeur d'un regard.
-Tu sais ? Quand je vois tes yeux... je me dis que j'adorerais voir la mer... dit-il en se sentant partir.
Il ne put voir que trois choses avant de partir... Trois choses qui prirent une importance immense à ses yeux. La fille s'était mise subitement à rougir. Elle voulut se cacher le visage avec sa main, s'étalant maladroitement de la pomade sur les joues. Elle prononça quelques mots qu'il ne comprit pas à travers ses doigts.
Mais le mal comme le bien était fait : Velk venait de vivre son second coup de foudre.
 
 
Zejaléa 
Le cortège silencieux qu'ils formaient était enfin arrivé à un lieu temporairement sécurisé. Eldän, Eileen et Zejaléa déposèrent avec soin Lifaen au sol et la guérisseuse s'empressa d'ausculter le jeune homme pour déceler une éventuelle modification de son état de santé. Elle constata avec soulagement qu'il semblait aller mieux et que son corps ne tarderait pas à avoir la capacité de se réveiller. Quelle merveille que le corps humain ! Malheureusement, il faudrait laisser encore celui de Lifaen se reposer un temps pour le moment indéfini, et l'apprentie se doutait bien que la convalescence de la Panthère leur serait pénible à tous à cause de son obsession pour l'entraînement...Lorsqu'elle eut terminé de vérifier que les bandages de Lifaen tenaient bien, elle se leva et daigna enfin regarder la grotte autour d'elle.  
Du feu allumé avant le combat, il ne restait plus que quelques cendres auxquelles se mêlaient des restes de braises moribondes, à l'instar d'Andore. Une aube grisâtre se lèverait bientôt sur cette terre désolée, avec une luminosité terne mais sans l'éclat du jour par un étrange et bien triste paradoxe...
Plus loin quelques ombres représentant ce qu'il restait des Chevaliers du Feu étaient étendues ça et là...Certains gémissaient, d'autres restaient prostrés à terre, mais quoi qu'il en soit, tous se soutenaient mutuellement : Le cœur de Zejaléa brisé par les évènements de la nuit se réchauffa un peu à la vue de cette entraide fraternelle. Car oui, ils étaient bien devenus frères et sœurs dans le sang de la nuit qui les avait scellé ensemble et quelque soient les nouvelles épreuves qu'il affronteraient, il ne seraient plus isolés...Elle ne s'attarda pas plus sur les visages, et était certaine qu'il manquait du monde. Alors, en dépit de son corps qui lui enjoignait avec insistance de s'arrêter et de dormir, elle repartit en direction de la sortie, laissant là les vivants pour secourir les futurs morts...
 
Discrète, seule dans la nuit, elle quitta le campement et se mit en route sous l'astre Sélène, titubant sous la fatigue qui s'emparait d'elle à intervalles réguliers, comme le flux et le reflux des vagues sur une plage. L'apprentie ne fit que quelques centaines de mètres au hasard des pérégrinations de ses jambes avant d'entendre un cri exaspéré. C'était sans aucun doute la voix de Frimain ! Et pour pousser le jeune aveugle d'habitude calme à bout ainsi, il avait certainement fallu l'ennuyer un certain temps...Zejaléa accéléra l'allure et se retrouva nez à nez avec...Un énorme chien ! Ou plus précisément celui qui avait manqué de l'égorger durant l'assaut Impérial et qu'elle avait soigné par la suite ! Le maître ne devait donc pas être loin...Il avait donc réussi à lire son message ? A moins que...Ce ne soit l'importun de Frimain, ce dernier devant également se trouver dans les parages ? Alors que Zejaléa s'interrogeait sur la question, le canidé massif fit demi tour et clopina à quelques foulées de là. La jeune fille se décida à le suivre avisant qu'il y aurait forcément un humain sinon deux au bout de la piste, et derrière un arbre calciné, elle l’aperçut à nouveau.
Mais il n'était plus seul, il gémissait auprès de son maitre et de Frimain, l'apprentie avait donc vu juste ! Les deux gisaient au sol, épuisés. Aussitôt, la jeune fille se dirigea vers Frimain. Il dut reconnaitre quelque chose d'elle, peut-être sa façon de marcher ou son odeur, grâce aux sens que se cécité avaient exacerbés car il tourna la tête vers elle et ses traits se détendirent sous l'effet du soulagement. Il ne perdit pas son énergie en paroles inutiles, expliquant brièvement à Zejaléa que sa cheville le faisait souffrir et comment pour qu'elle puisse être la plus efficace possible. La jeune fille ne se faisait pas trop de souci pour l'aveugle, elle s'occupa de lui rapidement en lui disant qu'il était simplement éreinté et que la foulure de sa cheville devrait se remettre en un jour ou deux à peine. Mais auraient-ils le temps de se reposer convenablement avec une armée à leurs trousses ? Ce n'était plus qu'une question de temps avant que la grotte ne soit plus un lieu sûr, et alors ils devraient partir vers les contrées les plus hostiles d'Andore : Le Nord...Frimain sombra dans un état léthargique alors qu'elle songeait aux inquiétantes perspectives qui les attendaient, une fois son travail accompli, elle se détourna de lui pour se concentrer sur l'étranger.
 
Le maître du chien semblait être sous l'emprise d'un mauvais rêve ou de quelque chose d'autre, il n'avait qu'un contact fragile avec la réalité et il marmonnait des propos incohérents. Zejaléa connaissait ce problème, c'était la culpabilité et la douleurs mêlées qui le rendaient fou...Son chien était couché en fusil à ses côtés, geignant à intervalles réguliers pour rassurer celui auquel il était tant attaché...Il avait dû être trop turbulent entre le moment où elle l'avait laissé et le présent, car sa blessure au bras s'était rouverte et il avait perdu le bandage. L'apprentie soupira et s'apprêta à soigner à nouveau le jeune homme. Elle refit le bandage patiemment, le serrant légèrement plus cette fois et prenant un peu plus son temps : Elle n'avait pas un charnier à explorer pour retrouver un Lifaen à secourir cette fois-ci. Puis elle lui fourra dans la bouche quelques graines de plantes, non pas pour le soigner ou endiguer la douleur car elle les avait déjà toutes utilisées auparavant, mais pour faire remonter son esprit à la surface. Un baume totalement inefficace se trouvait à côté...Mais cela ne pourrait pas faire de mal, non ? Même s'il n'avait aucune action particulière, il protégerait les plaies ouvertes...Elle commençait à en appliquer ça et là aux blessures qui avaient le plus de risque de s'infecter lorsque l'inconnu ouvrit les yeux. Zejaléa hoqueta de surprise et eut un léger mouvement de recul instinctif. Les yeux de l'homme papillonnèrent et alors qu'il semblait sur le point de s'évanouir à nouveau, il parla.
 
"Tu sais ? Quand je vois tes yeux... je me dis que j'adorerais voir la mer..."
 
Zejaléa s'empourpra brusquement, et cherchant à cacher cette soudaine rougeur, elle mit ses mains sur son visage s'étalant par la même occasion de la pommade sur les joues...
 
"Que...Tu...Vous êtes sûr que ça va ?" bredouilla-t-elle totalement déstabilisée.
 
Ce n'était pas du tout ce à quoi elle s'attendait de la part d'un blessé, et elle resta incrédule une poignée de secondes tant cela lui semblait étrange dans ce contexte de désolation. Enfin, elle reprit ses esprits, essuya la pommade qu'elle avait étalé sur son visage et termina de s'occuper de cet individu...spécial. Le chien s'était apaisé en même temps que le maître, et avisant qu'elle n'aurait pas la force de rentrer au campement en traînant deux hommes ou même seule, elle se résolut à se coucher à même le sol, auprès de son frère, Frimain, et elle plongea aussitôt dans les limbes du sommeil qui attendait depuis trop longtemps son tour...
 
 
Lifaen 
Souffrance. -              Tu sais petit, la vie est dure. Elle ne te fera pas de cadeau car elle est perfide, vicieuse et maligne. La vie te fera souffrir mon bonhomme, elle te fera pleurer, elle te plongera dans le désespoir le plus profond et le plus intense. Et pourtant, tu vas l’aimer. Ah ça oui que tu vas l’aimer ! Car elle est belle la vie, mais piquante. Comme une rose, en fait. Oui, c’est une bonne comparaison ça ! La vie est une rose !
Un éclat de rire, rayon de lumière dans un monde de ténèbres. Des notes qui croulent, qui s’envolent dans un parfait ensemble mélodieux. Un fragment de cristal perdu au milieu d’un océan d’encre opaque. Et puis, le rayon de bonne humeur, une douce fragrance citronnée qui emplie l’air et le cristal qui brille. C’est un éclat intense. Fantabuleusement irréel. C’est l’océan lui-même qui se transforme en un lac d’argent liquide, de lumière intense.
Le monde se résume en un éclat pur et magnifique.
Le monde est un vaste rire.
-              Et le pire dans tout ça, mon garçon, c’est que cette rose tu essayeras de l’attraper. Oh que oui tu vas essayer ! Crois ma parole de vieux briscard, tu auras beau t’entailler tes jolies mains et pleurer toutes les larmes de ton pauvre petit corps, tu vas t’avancer encore et encore pour tenter de l’attraper, de la cajoler, de toucher son cœur.
L’éclat qui se ternit. Le marteau de la réalité tombe durement et dans son sillage on peut apercevoir les dernières trainées de rêves absolus. L’éclat qui se brise, le rire qui se meurt. Et le monde avec lui. Tout qui se termine brusquement. La fin des temps qui survient en un souffle, la dure réalité qui brise une fois de plus les rêves d’un enfant. Quelques phrases qui brisent la magie crée par d’autres, des mots qui s’annulent entre eux. Et le monde qui se meurt, qui fane en un instant qui se transforme en un amère souvenir. Le fantôme d’un éclat lumineux qui flotte encore, et le monde noir. Oppressant, sombre.
Puis les larmes, d’amers sillons qui creusent des trainés de feu. Le sanglot qui secoue un monde perdu, une joie éphémère mais enivrante. Les larmes, ce stupide liquide lacrymal ! Et pourtant, ça fait du bien. Ce sont les sentiments qui s’écoulent. Et, s’ils n’éclairent pas cet univers de ténèbres, ils réchauffent au moins le corps glacé de son unique habitant.
Le monde n’est plus que pleurs.
-              Mais… Oh petit ! Ne pleure pas ! Non, ne pleure pas ! Tu sais, la vie elle est comme ça, il faut l’accepter. Ne pleure pas, tu auras besoin de ces larmes plus tard. Tu sais la vie, elle est comme une vielle catin. Des jeune hommes avec la bouche en cœur et pleins d’espoirs, elle en a vu des tonnes alors elle ne réagit plus tellement. Mais elle est toujours là, à notre écoute. Alors petit, tout ce que tu peux faire face à ses coups, c’est de te relever et de marcher.
Se relever et marcher ? Facile à dire. Pourtant, le monde n’est plus aussi noir. Il y a. Une petite flamme.
Se relever et marcher ?
Survivre ?
Alors être fort, c’est ça ?
Rester à terre ce. Non. Ce n’est pas une solution. Alors. Il faut… Se lever ? Tout simplement se lever ? Ce monde noir… ce ne serait que la terre sur le visage du terrassé ?
La flamme grandit. Elle devient brasier puis incendie, elle pénètre au plus profond de l’univers. Le sang qui s’enflamme, le cœur qui bât, la respiration sifflante…
Vivre, ce n’est pas survivre.
Alors, la Vérité, c’est ça ? Tout ne tient qu’à une pensée ?
Son monde, il doit le construire lui-même.
 
« Allez, lève-toi ! »
 
 
 
Froid.
Il faisait froid. Incroyablement froid. Le corps de… Mais, comment s’appelait-il déjà ? Il ne savait plus. Mais. Peut importe. Son corps était gelé. La glace s’enracinait au plus profond de son être, plantant ses insidieuses griffes dans l’âme-même du jeune homme. La seule chose dont il avait conscience, c’était de ces griffures, de sa peau lacérée par d’invisibles instruments de torture. Et par ces plaies ne s’écoulait pas son sang, mais son âme. Son anima suintait de tous les pores de sa peau, cherchant à s’évader de cette prison de chaire et d’os. Sa Vie lui échappait, ses souvenirs, ses sentiments, son caractères… Tous ce qui le définissait s’enfuyait par ses innombrables blessures. Et tout autour, le monde n’était qu’une gangue de glace.
Qui était-il ? Où était-il ? Comment en était-il arrivé là ?
Ces questions l’oppressaient, elle lui vrillait le crâne, défonçant les dernières portes qui le séparait de la folie.
La folie. Encore une notion subjective. Car, tous les hommes ne sont-ils pas fous ? La Raison n’est-elle pas inventée ? Le monde lui-même n’est-il pas qu’un jeune enfant fou ?
Et si.
La Folie était la clé de tout ?
Et si c’était à eux de la créer ?
Et si s’abandonner à soi-même était la solution ?
Mais, y a-t-il seulement une solution ?
Le problème existe-il ?
Le Folie. La Vérité.
Le monde est Fou. Voila la Vérité.
Alors soudain, il a conscience. La Vérité, c’est celle de la Folie.
Et la Folie est subjective.
Donc, la Vérité est subjective. Elle est celle que l’on crée soi-même. Alors, tout lui apparait. Soudain, chaque chose s’illumine, le jeune homme peut distinguer le tout du rien. Mais, le rien est tout. Bien que le tout ne soit pas rien. Le monde lui apparait, cet enchevêtrement de fils minces et flamboyants, la vie des êtres vivants. Il voit les destins qui s’entrecroisent, se lient et se délient, dessinant des motifs d’une complexité insondable. Il voit deux jeunes femmes affairées autour d’un corps anonyme, certainement le sien. Et cela ne lui fait rien. Il a tout perdu de ses souvenirs. Il ne sait plus rien. Il n’est plus que le Tout, l’araignée de cette toile brûlante. Il perçoit absolument chaque chose. Il est omniscient et omnipotent. A cet instant précis, il est Dieu.
Mais, qui est-il ?
« Eh, tu crois que le soleil, c’était le papa des nuages et que quand il pleut, c’est les nuages qui pleurent ? »
Dieu. Il est Dieu. Le tout-puissant. Pourtant, il ne ressent rien, ses sentiments sont partis en même temps que ses souvenirs. Il ne reste que des bribes, des phrases isolées, des prénoms.
Qui est-il ?
Il est à la limite de deux mondes, l’un vers lequel part son âme, l’autre depuis lequel elle vient. Dieu voit, Dieu sait. Un monde pour les morts, un monde pour les vivants. Et entre les deux, une frontière, celle sur laquelle il se tient. Il est Dieu. Il peut tout faire.
Qui est-il ?
Dieu. Dieu. Il est Dieu. Il est le Créateur. Le Salvateur. Le Destructeur. Pourtant, il voit ses souvenirs s’envoler et il se sent attiré, comme un papillon par une flamme. Un dernier vestige de sentiment remonte, un mince effluve de curiosité.
Qui est-il ?
Dieu. Dieu. Le Puissant. Celui-Qui-Sait-Tout.
Qui est-il vraiment ?
Dieu ! Il est DIEU.
Non. Qui ?
DIEU
MAIS QUI EST-IL ?
DIEU. IL EST DIEU LE DÉMENT. DIEU LE PERDU.
QUI EST-IL VRAIMENT ?
DIEU. DIEU. DIEU. DIEU. DIEU. DIEU.
MAIS QUI EST-IL ?
TUEZ-MOIIIIIIIIIIIIIIIIIII.
QUI ?
Alors il s’élance. Il poursuit ses souvenirs. Dans un élan prodigieux il saute la frontière.
Mourir pour savoir.
« Eh, où ils vont, les gens qui meurent ? »
 
Lifaen atterrit violement sur le sol froid et dur. La douleur se diffuse dans chaque os de son corps, que nerfs. Cette chaleur remplace doucement les serres de glaces qui lui enserraient le cœur et achève de le réveiller totalement. Les yeux encore fermés, il se redresse, tâte le sol atour de lui et découvre avec surprise des pavés. Lentement, le jeune assassin calme les battements de son cœur, force la douleur à refluer. Il tombe dans un état second, proche d’un coma. Doucement, les souvenirs parviennent à lui. Lentement, il retrouve son intégrité, son lui profond. Il ne sait pas vraiment ce qui lui est arrivé, il se souvient juste d’une lumière, d’avoir fait parti d’un tout et puis… la chute. Alors lentement, il ouvre les yeux, car il ne pourra pas se cacher indéfiniment dans les ténèbres réconfortantes de ses paupières.
Il hoquette.
« Eh, elle est où ma maman ? »
Des rues. Des maisons. Des magasins. Une ville. Il est au beau milieu d’une ville. Pourtant, quelque chose cloche. Il n’y a personne. La rue aurait dû être bondée à cette heure, mais pas âme qui vi… Non, cette expression n’était pas adaptée. Car Lifaen ne se faisait pas d’idée, il était mort. Alors… Pas une personne en vue. Par un bruit pour troubler l’inquiétant silence. Pourtant, l’assassin se relève et un sourire confiant s’étire sur ses lèvres et met en valeur pommettes de son visage d’ange. Il est en ville.
Il est sur son terrain de jeu.
 
Il pleut.
Les nuages vomissent leur dégout pour ce… simulacre de monde à grands torrents. C’est une véritable tempête miniature, impressionnante et farouche. Le Zéphyr se rebelle, la pluie se met à fouetter tout ce qu’elle touche et tombe avec fracas sur les pavés. Et, au milieu des éléments, Lifaen court. Il court, impressionnante explosion de puissance et de fluidité. Il court comme un prédateur qui fonderait sur sa proie. Il est panthère. La ville est vide. Désespérément vide. Et pourtant, le jeune homme court, s’accrochant à un espoir tenu et futile. Et, alors qu’il court, ses souvenirs émergent doucement. Le passé prend le pas sur le présent.
« Eh, pourquoi j’ai pas le droit d’avoir des amis ? »
« Eh, Ellun’dril, tu penses que y a des panthères à Andore ? »
 
Un éclair, une bourrasque et la pluie qui martèle le sol avec fureur, voilà tout l’univers du petit garçon.
Il court, frêle silhouette contre les éléments, petite feuille prise dans la tempête. Il pleure aussi, de grosses larmes qui coulent sur son visage plein des rondeurs de la jeune enfance, des larmes qui creusent ce minois si naïf et innocent, des larmes qui le souillent à jamais.
Il court, le petit Lifaen, il fuit. Il ne veut plus, il en a marre de sa vie, marre de tuer, marre de se battre, marre de ses conditions, il a à peine six ans.
Tout ce qu’il veut, c’est le bonheur. Il voudrait être heureux comme tous les autres, comme cette jolie fille rousse qu’il a aperçue alors qu’il s’infiltrait dans un château pour en tuer un modeste serviteur.
Pourtant, tout ce qu’il a, c’est la peur. Alors il fuit, il veut partir vers des horizons lointains. Il veut entamer un grand voyage, en vie ou non.
Le vide. Le vide devant lui, le petit enfant perdu dans le noir. Il y est. C’est là qu’il pourra faire le premier pas de son nouveau voyage. Alors il s’avance. Six ans, c’est tôt pour mourir.
Mais, le petit Lifaen a toujours été précoce, de toute manière. Alors il court.
Un bras. Une poigne de fer qui retient son frêle corps enfantin. Le petit garçon se retourne et plante sa sylve dans le regarde d’Ellun’dril. Son maître.
Une larme coule, suivit de toute ses sœurs, et pourtant le petit bonhomme sourit.
Il est venu.
 
Le choc, une fois de plus. La douleur qui tire Lifaen de ses souvenirs. Il a… trébuché. Tout simplement. Comme lorsqu’il était ce petit garçon. Il est seul.
Désespérément seul.
Une première larme coule, tombe comme au ralenti, émet un doux "plic" qui résonne par-dessus le vacarme de l’averse. Une deuxième roule tout aussi timidement, osant à peine se montrer à ce monde hostile. Puis une troisième qui dévale la pente de ses joues, traçant un sillon enflammé. Enfin, une quatrième, une cinquième, une sixième, une septième, une… De plus en plus s’enhardissent, quittent la sylve du regard de Lifaen pour vivre une courte existence. Il pleure Lifaen, sans retenue maintenant. Un long sanglot le déchire en deux, en cet instant, il est redevenu un petit garçon. Sa solitude lui pèse, une fois de plus. Tout ce qu’il voudrait, ce serait d’avoir pu être un tant soi peu normal durant son enfance. Il pleure, toutes ses années perdues, cette innocence qu’il n’a jamais eue… Il pleure, Lifaen.
Et puis, tout bascule soudainement.
« Eh, tu penses que si je fais un joli dessin à une fille, elle m’embrassera ? »
Le monde se met à tournoyer, de plus en plus vite, de plus en plus follement. Les bâtiments fondent, le sol change brutalement de texture. L’assassin semble être pris dans une tempête d’une violence rare.
 
Arrêt sur image.
« Eh, pourquoi l’empereur il est méchant ? »
 
Lifaen est un dans un gigantesque champ. Le blé, d’une couleur étrangement grisâtre, s’étend à perte de vue et rien ne vient troubler cette régularité. A une exception prête. Quelques mètres devant Lifaen, un gigantesque Saule Pleureur s’élève. A son pied, une silhouette encapuchonnée, vêtue d’une longue robe noire et portant une gigantesque faux. Le jeune homme dégluti se doutant se qui il s’agit.
Avec un air faussement calme, l’assassin s’approche de la mort. Celle-ci redresse son visage et, bien qu’on ne puisse distinguer aucune partie de con corps, une fois en face d’elle, il s’immobilise, avant de se mettre soudainement à genoux. Puis, une voix d’outre-tombe s’élève, tranchant avec le silence.
-              Allons allons, Lifaen mon, enfant, que fais-tu ici ?
Un choc ébranle l’assassin qui ne parvient plus à bouger. La voix s’élève de nouveau.
-              Ta place n’est pas parmi nous Lifaen ! Lève-toi !
Un feu intérieur envahit Lifaen, ses sens implosent, du feu liquide se répand dans ses veines. Dans le monde des morts, un incendie de flammes écarlates vient lécher les vêtements de l’assassin, toujours prostré au sol, comme vomi par le jeune homme lui-même.
-              Lève-toi ! Bat-toi !
Puis, un parfum s’impose, interrompant tout le reste.
Une odeur musquée et légèrement citronnée.
La senteur d’Eileen…
« Lève-toi ! »
Les flammes l’entourent.
« Bat-toi ! »
Elles se rapprochent, brûlent Lifaen.
« Lève-toi ! »
Il est prêt.
« Bat-toi ! »
Il le fera.
« Ellun'dril, un jour, je te surpasserai. »
« LEVE-TOI ! »
Il s’est jeté dans les flammes, il faut qu’il se lave avec.
« BAT-TOI ! »
Inspiration.
 
 
Lifaen ouvre les yeux.
 
 
Flinn 
Flinn fendait les airs, ne touchait plus le sol. une branche frôla sa tête en sifflant, une autre le griffa en se brisant dans un craquement sinistre. Mais le bois mort ne comptait pas. Il n'avait même jamais existé. Le seul objectif était de retrouver le groupe. Enfin... Lifaen, Sèmil, Ezraël ou même Frimain pouvaient très bien se débrouiller seuls. Mais si une fille était blessée, il ne se le pardonnerait jamais. Et il ne voulait plus avoir de regrets. Plus jamais. Tout-à-coup, il changea de direction. Pourquoi à gauche ? Il ne savait pas, et ne le saurait sans doute jamais. Il devait le faire, tout simplement. Poussé par un vent inconnu, il avançait. De plus en plus vite, toujours plus vite. Et il la vit. Il la vit avant de la voir, la silhouette étendue au sol. Il vit sans vraiment les voir, les deux silhouettes qui l'accompagnaient, au sol elles aussi. Mais il savait, laquelle était Zéjalèa.
 
Lorsque Flinn s'approcha, un imposant chien au pelage noir orné de reflets rouges rappelant des flammes, se dirigea vers lui. Flinn n'avait aucune idée de ses intentions, de toute façon, il ne s'était même pas aperçu de la présence de l'animal. Animal qui, pour une raison inconnue, s'arrêta. Probablement un choix guidé par l'instinct. Il fallait laisser le jeune combattant faire ce qu'il avait à faire. Cela prit peu de temps : il vit très vite qu'elle était encore vivante. Non, il ne le vit pas. Il le ressentit au fond de lui-même, comme une Vérité pure. Une certitude. Une Vie. Etrange phénomène que le doute... D'ordinaire le plus grand ennemi de Flinn, il ne profitait pas de l'occasion cette fois-ci. Il était totalement absent, lui laissant la Liberté des certitudes. Lui laissant ? Non. Il ne pouvait rien faire, tout simplement, balayé par la Vérité. car c'est à ce moment, que Flinn comprit.
 
La Vérité est celle que l'on choisit. Lui qui avait compris que son Destin était celui qu'il choisissait d'accomplir, comprenait maintenant ce qu'il aurait du savoir depuis bien longtemps. Il s'approcha du corps endormi.
 
"Ouf, elle dort." Après quelque secondes à la regarder, une autre pensée lui vint. "Elle est mignonne." Il sentit alors contre sa main une truffe humide. Des petits coups au creux de sa paume, simple demande d'attention. Le chien. Flinn se rappela soudain de la présence des deux autres corps...
 
Le premier était Frimain. Lui aussi était simplement assoupi. Le deuxième, par contre, semblait bien plus amoché... C'était probablement le grand guerrier qu'il avait vu frapper à tout va sur les soldats pendant la bataille. Une montagne de muscles. Certainement plus grand qu'aucun membre de l'Ordre, et au moins aussi lourd que deux apprentis réunis. Son souffle respirait la puissance. Le torse, surplombant deux troncs d'arbres en guise de jambes, qui se gonflait et se dégonflait, semblait indestructible, les cicatrices qui l'ornaient en étaient témoins. Cependant, assez étrangement, son visage était d'une finesse qui tranchait avec la largeur de ses épaules. Il aurait été plutôt joli, s'il n'était pas barrait de sanguinolentes ouvertures. Flinn savait que cet être survivrait. Mais il ne devait pas être en bon état.
 
Bien, il était temps de réveiller Zejalèa. Un bilan des pertes s'imposait. Et il fallait faire ce sacrifice. Il devait savoir.
Une légère secousse accompagnée du prénom de l'intéressée suffit à la réveiller, cependant un mauvais réflexe était à anticiper.
 
- C'est moi, ne t'inquiète pas.
- Flinn ! Tu es... commença la belle jeune fille.
- Aucune importance, la coupa-t-il immédiatement. Toi, tu vas bien ?
 
Voyant qu'elle n'avait pas pris peur et qu'aucun métal ne venait de le transpercer, Flinn avait décidé de ne pas perdre de temps.
 
- Oui, mais...
- Il y a des pertes ? demanda le chasseur avant qu'elle ne puisse ajouter quelque chose.
- Genghis, il...
 
Un sanglot étouffa la suite. Mais le nom de Genghis était seul dans la tristesse. C'était une triste, très triste nouvelle. Sauf que Flinn n'avait pas le temps pour les larmes.
 
- Seulement Genghis ?
 
La question sembla beaucoup désarçonner la guérisseuse, mais elle confirma. Son regard était si immense et profond, et en même temps tellement empreint de souffrance et de chagrin... Le Fils de la Lune ferma son cœur, et encaissa. Il résista, pour une fois. Et la mort de Genghis ne l'importait même plus.
 
- Bien. Merci. Les autres sont retournés à la grotte ?
- Oui, répondit-elle simplement.
- Bon, alors j'y vais. Je reviens te chercher juste après. Tu peux te rendormir.
 
Flinn suivit le vent, rassuré. Fort. Libre.
 
 
Ezraël 
D'autres morts ? Ezrael n'en savait trop rien et il se sentit soudainement honteux d'avoir déserté le champ de bataille d'une façon aussi précipitée. Il détourna son visage pour fixer la pierre de la caverne et lâcha d'une voix éteinte :  
- Je ne sais pas.
 
Son coeur se serra lorsqu'il prononça ses mots et son corps fut secoué d'un hoquet douloureux. Ezrael avait attendu avec impatience ce jour.. Ce jour où ils seraient tous lâchés dans l'inconnu afin de faire face au mal récurrent qui rongeait Andore. Mais maintenant que ce jour était arrivé, son seul désir était de remonter dans le temps. Il s'était bercé d'illusion en se disant que cette aventure serait palpitante. Exaltante. Mais jusqu'à la, il n'avait connu qu'une seule chose.
La mort.
Soudain, le son sourd, caractéristique du choc de quelque chose sur une surface dur se fit entendre. Ezrael se retourna aussitôt, pour apercevoir une jeune fille étendue sur le sol qu'il n'avait jamais vu auparavant. Sans plus attendre et sans se poser de question, les pensées étrangement déliées il se précipita vers elle, accompagné de Sémil. Arrivé à sa hauteur, les deux chevaliers s'agenouillèrent sur le sol. Et Ezrael avec le même regard tout aussi éteint avait l'impression de la voir, sans vraiment la voir. Il ne distinguait pas grand chose et son esprit était brumeux. Trop brumeux pour qu'il réfléchisse convenablement à ce qu'il était censé faire. Un autre son le même que tout à l'heure se fit une nouvelle fois entendre. Tiens, c'était à la mode de se fracasser la tête sur le sol ? Ivre de fatigue, le coeur lourd, Ezrael trouvait un certain plaisir à ironiser en ce moment et il releva la tête pour voir Syrian étalé par terre au devant d'un imposant cheval sur lequel Leahna se tenait. Sans rien dire à Sémil, Ezrael se leva douloureusement et tituba d'une façon étrange jusqu'à son frère d'arme. Au vu de son état Syrian semblait lui aussi avoir payé le lourd du tribut du combat qu'ils avaient livrés. Et bien heureusement ce n'était pas une hémorragie ou une quelconque blessure qui semblait l'avoir mis au sol, mais plutôt la fatigue. La même fatigue qu'Ezrael ressentait et qu'il tentait de faire taire. Prudemment le chevalier aux cheveux rouges se baissa, avant de soulever le corps inerte de son camarade. Il vacilla quelques secondes sous son poids en poussant des grognements tant il avait mal partout avant de se diriger du mieux qu'il pouvait vers la grotte. Avec toute la volonté du monde, il parvint à marcher sans vaciller, jurant contre les pierres qui parsemaient le sol. Une fois dans la grotte, il jeta presque le corps de Syrian au sol, s'en vraiment en être totalement conscient et se laissa tomber à ses côtés. Sa perception de l'environnement se limitait désormais au feu éteint devant lui et à ses bottes noirs tachés de sang. Il aurait bien voulu repartir dans la nuit noir comme l'encre, mais il ne pouvait plus.. Il ne pouvait plus. Il avait fait de son mieux pour l'instant et c'était ce qui comptait.. Enfin normalement. Comme une sorte de zombie, à moitié-réveillé, à moitié endormi Ezrael attendait. Il attendait quelque chose. Il ne savait pas exactement quoi.. Mais il s'en fichait. Si un cas de force majeure nécessitait son intervention il sortirait de sa léthargie. Pour l'instant il se contenterait de veiller et de faire taire ses sentiments confus.
 
 
Regan 
Elle avait froid. Un genre de froid qui vous paralyse lentement, doucement. Qui, si l'on ne s'en sort pas tue à petit feu feu. Et Regan le sentait s'enfoncer en elle tel un parasite, un virus carnivore qui plantait ses longues dents pointues et acérées dans son corps.
Et elle brûlait de l'intérieur, consumée par ce gel que se faisait à chaque instant plus présent, meurtrie par la douleur.
Quand son sang devint trop lourd à transporter dans ses veines, elles s'écroula.
Ensuite, une étrange sensation s'installa.
Celle de ne plus rien peser, d'être entre le temps et l'espace, nichée dans une sorte d'entre-deux. Alors la jeune fille tomba et voulu ouvrir les yeux. N'y parvenant pas, elle se prépara à l'impact mais rien ne vint. Peut-être n'était-elle jamais tombée finalement.
Puis ses paupières s'ouvrirent d'elles-même. Il lui sembla que la gravité imposait à nouveau ses lois, car elle se retrouva collée à une paroi sèche et brûlante dans une atmosphère pesante et chaude. Des craquelures barraient le sol de toutes parts.
Elle n'en avait jamais vu mais curieusement elle reconnu tous de suite l'endroit, un canyon.
La tête vide, l'adolescente n'eut pas le temps d'observer les lieux que le sol s'était ouvert sous ses pieds, et elle chuta pour la deuxième fois. Le coeur serré, elle se demanda pourquoi elle ne se réveillait pas. D'expérience, elle savait qu'une fois une certaine limite franchie, la frayeur chassait le sommeil.
Des cauchemars, elle en avait fait beaucoup depuis qu'elle avait perdu son frère. Sentant qu'elle allait dégobiller tripes et boyaux, elle se demanda si en fait elle n'était pas en train de mourir. Finalement, la chute s'arrêta. Cent mètres au dessus du sol.
Elle aspira une grande goulée d'air. Au dessous de Regan se trouvait un petit hameau. Mais ce n'était pas ça ce qui était étonnant.
L'herbe était verte, l'eau bleu, la terre..vivante. Les gens souriaient. Et elle était devenue oiseau dans le ciel, libre.
A l'entrée du village, quatre silhouettes lui faisaient de larges signes de bras.
Alors elle quitta le ciel et son corps d'oiseau. Ce fut Méron qui se mit à courir en direction de Regan.
Elle le serra dans ses bras, son coeur battant très fort dans sa poitrine. Elle en avait le souffle coupé.
- C'est,c'est Papa et, et Maman,hein?
Il hocha la tête. Oui. Des parents qu'ils s'étaient inventés pendant leur long, s moments de solitude lorsqu'ils avaient fui la Citadelle.
Des parents imaginaires, mais tellement nécessaires! Des parents créés du plus profond de l'âme de leur enfants.
- Et elle. C'est. Eledelle, oui? Ma.. soeur'
- Oui. La nôtre...bien réelle, ajouta Méron après une légère hésitation.
Il ne lui en avait pas parlé énormément. Eledelle avait été bien vivante, et la plaie dans le coeur de son frère ne s'était jamais vraiment refermée. Pour le peu que Regan en savait, elle était une fille droite et honnête. Elle était apprentie de l'Ordre, quelqu'un de vraiment bien.
Quand la Citadelle s'était écroulée, elle avait sauvée une jeune apprentie et en était morte.
Par ailleurs, l'Ordre actuel ne devait plus compter énormément de monde. Les deux personnes à ses cotés, Papa et Maman n'étaient que des ombres. mais ça réconforte de se savoir en famille.
Rien qu'un instant.
Un instant seulement. les morts ne doivent pas avoir de contact avec les vivants. Mais Regan avait bien envie de rester.
Le soleil et les forêts, le monde brillait d'une lueur éclatante. Le terne éclat qu'était devenue la vie lui faisait horreur.
Méron, comme s'il avait pu lire dans ses pensées se retourna vivement et la fixa d'un regard qui disait "va-t-en maintenant". Eldelle la stoppa.
- Tu n'as pas le droit de te réfugier ici pour échapper à la misère de là-bas. Tu as le feu sacré en toi, et ceux que tu cherches sont tout près. Tu dois te battra à leur côté. Tue l'Empereur, tue le monde qu'il a créé. Fait-le pour nous. Alors, l'image de sa soeur et celle de son frère s'éloignèrent et Regan pleura de toutes ses forces, hurla de rage, criant les nom de Méron et d'Eledelle. La voix résonna encore une fois dans sa tête.
"Fais-toi de amis. Ce seront eux qui te donneront la force de te battre. Crois-moi, c'est la meilleure chose qui puisse t'arriver. Rien ni personne, même pas l'Empereur ne peut annihiler ça. Réveille-toi, petite soeur, et n'oublie pas de vivre!"
Alors elle se réveilla. Sans ouvrir les yeux. Elle entendit des bruits à l'extérieur, et sans savoir pourquoi se sentit soulagée.
Elle avait la drôle de sensation d'avoir rêvé à quelque chose sans savoir quoi. Elle s'était réveillée avec la douleur, mais également le courage.
Regan se redressa et ouvrit les yeux
 
 
Zejaléa 
Les brumes du sommeil berçaient Zejaléa dans leur doux ensemble vaporeux, et le sentiment de quiétude qui flottait dans ses rêves était un délice absolu. Son corps tout entier s'offrait au sommeil paradoxal, instant si reposant. L'apprentie avait appris assez tôt à dompter son corps pour rentabiliser un maximum son sommeil si elle ne pouvait s'offrir le luxe d'une vraie nuit. Elle se réveillerait dispose, faute d'être fraiche ou détendue et, comme les chevaux, la jeune fille attendrait d'être en lieu sûr autant pour ses camardes que pour elle avant de dormir longuement et profondément. Mais alors que son repos si précieux l'éloignait lentement de l'épuisement, quelque chose ou plutôt quelqu'un s’immisça dans son océan de calme pour la ramener la surface crue du monde éveillé...
 
Ses yeux s'ouvrirent immédiatement. Une demi-seconde lui suffit pour analyser la situation et desserrer légèrement les doigts sur son épée dont sa main gauche s'était saisie par réflexe. Lorsque l'on est un Chevalier du Feu, c'est-à-dire l'ennemi principal de l'Empereur, forcément on se doit de rester toujours sur ses gardes, et ce même dans le plus profond des sommeils. Mais heureusement, c'était Flinn, l'un des leurs...
Dès l'instant où elle fut réveillée, un flot de phrases laconiques s'abattit sur elle. Si elle avait été parfaitement reposée, elle aurait pu trier avec précision les informations qu'elle recevait, mais elle ne comprit que la présence du combattant...Certainement curieux et peut-être même inquiet du sort des autres chevaliers, Flinn l'interrogea brièvement et elle se contenta de répondre machinalement, remarquant au passage que le jeune homme ne pouvait s'empêcher de l'interrompre en milieu de phrase pour lancer une nouvelle interrogation. Il voulait savoir, et c'était normal. Zejaléa ne sortit de sa torpeur que lorsqu'elle prononça le nom de Genghis. Un sanglot incontrôlable monta en elle et des abîmes de détresse s'ouvrirent dans ses yeux en l'espace d'un éclair...Puis la magnitude de ses émotions revenant à la normale, elle parvint enfin à émerger de son monde interne pour répondre à peu près correctement à Flinn, qui continuait l'interrogatoire, imperturbable comme à son habitude. Elle lui avoua dans quel état étaient Lifaen et Sèmil, précisant qu'elle les avait soigné. Le jeune homme distant se releva alors tandis qu'il annonçait son intention de partir en direction de la grotte puis il s'éclipsa, la laissant seule avec Frimain et l'inconnu au chien toujours aussi inconscients.
 
La jeune fille était encore fatiguée. Pourtant, elle était incapable de se rendormir à présent. L'apprentie fit comprendre au chien massif en quelques mouvements qu'elle revenait bientôt et qu'il n'y avait à priori pas de danger imminent. Puis elle s'éloigna en direction de ce qui ressemblait à une forêt décrépie, miraculeusement épargnée par les flammes qui n'avaient pas eu le temps de s'en approcher.
Zejaléa marchait lentement à travers les quelques végétaux rabougris, mue comme par une sorte d'instinct profond qui la menait où elle devait aller. Pas d'incertitudes ni de questions, c'était si reposant de se laisser mener. L'apprentie comprit soudain ceux qui s'abandonnaient à la facilité. Mais elle avait choisi une autre voie, qu'elle ne regrettait pas une seule seconde, celle de la Justice.
Elle se promenait dans ces lieux sans d'autre occupation que laisser ses sens et ses pensées vagabonder où bon leur semblait quand une ombre rapide masqua la Lune. Surprise, la jeune fille leva les yeux pour apercevoir l'oiseau bleuté qui planait au-dessus d'elle. C'était un geai bleu, et Zejaléa ne pouvait pas s'y tromper : Il s'agissait de Moon, ce qui signifiait que Arl n'était pas loin. L'esquisse d'un sourire fleurit sur le visage de l'apprentie qui comprenait maintenant pourquoi elle s'était rendue ici. Son regard suivit le vol soyeux de l'oiseau qui s'arrêta au sommet d'un petit hêtre, où une silhouette sombre l'y attendait. Zejaléa s'approcha sans précipitation et s'arrêta au pied de l'arbre. C'était bien Arl, mais il ne l'avait pas remarqué, plongé dans les fosses insondables de son esprit les yeux fermés. L'apprentie attendit quelques instants, puis elle murmura son nom de manière à ce qu'il ne soit pas pris au dépourvu...
 
"Arl ?"
 
 
Arl 
Je vole. Un courant chaud passe sur mon aile droite. Pas sur la gauche. Je lui fais la remarque et il s'excuse, puis il s'en va. Je me retourne, et je vole sur le dos. En fait, ça revient au même, il n'y a pas de sol. Avant il y avait un sol. Ou alors était-ce un plafond ? Il ne voulait pas me laisser jouer dehors... Alors j'ai fugué, et je me suis retrouvé ici, dans cet océan vert. Ou bleu, peut-être. Ou noir, ou un mélange des trois.
Ou aucun d'entre eux.
J'ai fait un rêve étrange, cette nuit. J'ai révê que j'étais un humain. Il y avait du sang. J'avais un étrange outil, dans le dos. En bois et en fer. Il y avait aussi des morts, il me semble, au milieu des morts. Et une sylphe aux cheveux noirs et aux yeux bleus.
Oui, maman, j'arrive. J'ai cassé mon jouet...
Tiens, il y a Moon, là-bas. Non, c'est juste une étoile; elle est malade. Est-ce que les sylphes soignent les étoiles ? Non, les étoiles brûlent les plantes. Pas les geais. Moon dit que si, mais celle-là ne brûle pas. Peut-être que je ne suis pas un geai ? Ou alors elle a pris froid ?
Dans mon jardin, il y avait un petit trou, avec une boîte dedans. Mais je ne sais plus ce qu'il y avait dans la boîte.
-Arl...
Tiens, qui c'est, ça ? C'est peut-être Moon ? Non, Moon il s'appelle Moon. Il me semble. L'étoile ne réagit pas non plus. Peut-être qu'avec un plafond, on verrait mieux les étoiles ?
 
J'ai à nouveau rêvé, cette nuit. C'était un feu follet, il courait à côté de la sylphe. Mais la sylphe a soigné un humain. Le feu follet en a tué. Je ne vois pas trop la différence, mais ça m'a l'air important. Le plus bizarre, c'est que j'ai l'impression que c'était moi, l'humain. Pourtant, je suis un geai. Un bleu. C'est beau, le bleu.
Moon est reparti. Ça l'a toujours fait peur mais... Je crois que je vais le rejoindre dans Là-Bas.
 
Arl ouvrit les yeux. Il avait oublié... C'était ça, le Monde ? C'était moche, c'était vide. Un besoin de retourner au Ciel le prit; il ne voulait pas rester là. Cet endroit empestait la violence et la mort. Pourquoi une sylphe restait-elle habiter ici ?
Il descendit de l'arbre d'un bond. Il n'avait plus d'ailes, mais étrangement, cela ne l'étonnait pas. Un voile disparaissait devant ses yeux. Il leva la tête vers elle. Entre deux mondes, il prit quelques secondes à identifier le visage qui lui faisait face.
Il vit de la tristesse, de la peur, et, enfin, de la résignation.
Il tressaillit. Comment un endroit aussi vide pouvait-il anéantir ainsi une sylphe ?
Moon piqua vers eux et se posa sur son épaule.
-Tu m'as fait peur.
-Pourquoi ne sommes-nous pas restés là-bas, Moon ?
-Parce que tu t'en voudrais de tuer une sylphe.
Arl resta silencieux. Enfin, il se tourna vers Zejaléa.
-Bonjour, peut-être.
Elle sursauta, avant de bafouiller un bonjour gêné. Puis, elle prit sa respiration. Arl crut voir une larme perler avant de disparaître.
-Genghis est mort.
Elle avait laissé tomber ces quelques mots, et elle se plia d'un coup, comme si on l'avait frappée. Le jeune homme ne réagit pas. Il repassait en boucle les duels d'escrime qui les avaient opposés, avant qu'il ne quitte la citadelle. Mais cela ne l'attristait pas. Genghis aurait voulu mourir ainsi, et il n'avait plus à se soucier de rien là où il était.
-Tu crois peut-être que tu es vivante ?
Zejaléa s'arrêta net.
-P... Pardon ?
Un rire triste lui répondit.
-Personne ici n'est vivant, dit-il en haussant les épaules. Sauf Moon, peut-être. Réfléchis-y, tu n'as devant toi que la violence. Et si par miracle tu t'en tires, tu auras le sang de dizaines d'hommes, enrôlés de force et arrachés à leur foyer, sur les mains. Tu penses pouvoir être heureuse après ça ? Nous sommes sacrifiés. Notre maîtrise du feu n'est pas un don. C'est une malédiction.
Il s'en voulut. La jeune fille éclata en sanglot. Il oubliait ce qu'elle avait subi la veille. Pour lui, cette journée remontait à quelques siècles, mais il avait perdu le cours du temps. Il regrettait ses mots autant qu'il les pensait.
-Je suis désolé.
Il se mordit la langue. Il aurait voulu la consoler, mais il n'arrivait plus à parler. Sémil aurait du être ici. Il s'agenouilla près d'elle.
-Je suis désolé, répéta-t-il.
Elle redressa la tête vers lui. Son visage ruisselait de larmes, et il ne put s'empêcher de penser que lorsque l'on l'avait vue, on pouvait mourir. Il passa sa main sur son visage pour sécher une larme.
-Je peux peut-être faire quelque chose ?
La voix de Moon s'était à nouveau élevée, malicieuse. Il comprit ce qu'il voulait dire. Lorsqu'il allait mal, il fermait les yeux, et Moon l'emmenait voler. Il lui transmettait ses émotions d'une manière si réelle qu'il avait toujours peur qu'un rapace l'attaque. Il ne se contentait alors pas de penser comme un geai. Il était un geai. Arl comprenait l'ampleur du présent. Moon n'en avait jamais fait profiter quelqu'un d'autre que lui.
_Zej' ? Tu as déjà volé ?
-Que...
Avant qu'elle ne finisse sa phrase, Moon s'était posé sur son épaule. Une seconde plus tard elle rouvrit les yeux.
Elle lui sourit.
 
 
Sèmil 
Sèmil sentit son cœur qui mourrait au fond de lui. Celui-ci s'arrêta de battre pendant une longue seconde. L'incertitude... Des sacs de pierres s'entassèrent à l'intérieur de sa poitrine. Il les sentit qui dévalaient son crâne, pour s'écraser quelque part contre ses os, dans la caverne creuse où séjournait son cœur déjà trop fatigué. L'angoisse, la peur. Elles avaient un gout. Une saveur de poussière errante et de cendres antiques. C'était une de essences même de l'humanité. La vie était une perpétuelle terreur, parfois dormante, assoupie... Mais elle finissait toujours par ressurgir. Ne pas savoir. Cela suffisait à la réveiller. Ne pas savoir quoi faire, ne pas savoir quoi dire... Ne pas savoir ce que l'on risquait. Ce que nos proches risquaient. Depuis longtemps, cela remuait dans l'ombre, telle une chimère en formation qui se repaissait des doutes et du temps en mouvement. Elle avait été patiente, discrète. Et aujourd'hui, elle était née. Son vagissement pierreux résonnait tout juste dans son âme. Oui. L'incertitude. Stèles posées sur ses épaules. Doucement.
Il était tellement faible, tellement mou... Sa garde baissée, il se prit à fermer les paupières. Ses poumons s'embrasaient encore, et inexorablement, la souffrance le tirait de nouveau vers le sommeil. Mais il ne pouvait pas s'endormir, pas maintenant, pas ainsi. Devant lui, l'incarnation physique de la volonté démontrait son désir ineffable d'exister, de rester debout à tout prix ; et pas pour elle, mais pour les autres, ceux qui comptaient sur sa ténacité, sa détermination de briller toujours, même quand la nuit était si noire que la Lune n'osait pas s'y élever. Ezraël. Flamme vacillante, dévouée à l'amitié sous sa forme la plus primale, la plus pure, l'amitié sans contrainte ; flamme qui rugissait, crachotait ses étincelles ardentes, quelle que soit l'épaisseur des ténèbres qui enveloppaient le monde. Devant pareil volition, comment aurait-il pu se laisser aller au sommeil ? Cette force qui animait le jeune homme était la seule motivation, le seul motif actuel qui justifiait le combat mené contre sa fatigue. Face à elle, Sèmil sentait son corps s'alléger, et le feu de ses poumons se résorber à l'intérieur de la pièce close qu'était le passé. Un jardin de cendres enfermé par des murailles de pierre grises. Et si ce n'était qu'un vergé pulvérulent offert au ciel, il ne s'envolerait pas pour autant. Les cieux d'Andore étaient plus lourds que n'importe quel plafond... Et le vent n'était que trop tardif à venir depuis quelques temps.
Tout s'entassait. Il était lourd, brulant. Son torse irradiait une douleur incendiaire, et... Ces mots qui résonnaient en un écho funèbre. Ce hoquet plein de souffrance issu des entrailles d'Ezraël. Lourds. Ils étaient lourds tout les deux.
Sèmil se ressaisit, et offrit un sourire blême au jeune homme.
 
-C'est notre lot de cette nuit, à tous. Ne pas savoir.
Mais il n'eut pas le temps d'en dire plus ; alors même qu'il aurait fallu bien d'autres paroles pour apaiser le jeune homme. Un bruit parasite, perturbateur, les interrompit. Il se tourna, et eut juste le temps de voir une jeune fille se rouler en boule. Son petit corps brun frémissait sur le sol, enveloppé d'un rideau soyeux de cheveux blancs. Elle était menue et semblait une enfant ; recroquevillée, ce n'était guère plus qu'une forme vague couverte d'un linceul argenté. Il y'avait quelque chose d'émouvant dans sa beauté délicate et fragile. Sèmil ne réalisa pas tout de suite qu'il s'agenouillait près de la jeune fille, et il ressentit une certaine surprise en éprouvant au fond de lui un désir impérieux de la protéger. Il la souleva doucement dans ses bras, étudiant son visage brun, sa peau aussi sombre qu'une pierre volcanique. Elle paraissait extrêmement jeune. Plus encore que n'importe quel membre de l'ordre. Moins de dix sept ans... C'était encore une enfant. Une enfant harassée, à la peau rendue rugueuse par la poussière, aux mains et aux genoux écorchés, et dont le visage juvénile était creusé à la fois par la faim et la fatigue. A nouveau, son cœur se brisa en plusieurs morceaux qui retombèrent au fond de sa poitrine comme les éclats dentelés d'une poterie jetée au sol. N'y avait t'il jamais assez de souffrances en ce monde ?
Il posa la jeune fille près du feu ; de l'autre côté de l'âtre. Une nausée étourdissante le traversa quand il eut la vision de ces deux corps, posés en une quasi-parallèle. Celui de Genghis à droite, et celui de la l'adolescente à gauche. Mais l'une des poitrines, elle, se soulevait encore... Ce qui faisait toute la différence. Sèmil se retourna.
Déjà livide, il pâlit encore. Ezraël portait un nouveau compagnon. Syrian, le Kahalan, emmitouflé dans son turban et sa cape comme dans un draps mortuaire. Il n'était pas mort, ou en tout cas, pas blessé gravement ; mais il semblait plongé dans un sommeil aussi profond que les abysses du Vaste, l'océan du nord où sommeillaient des créatures nées dans les ténèbres les plus profondes qui soient. Ainsi, il avait l'air d'une poupée de chiffon abandonnée à la flasque immobilité de l'oublie. Ses yeux verts fermés, plus rien n'animait son visage. Il était plat et lisse, sans vie. Son sommeil paraissait une mort fraiche et indolore, de celles qui surgissaient de l'ombre et faisaient cesser les cœurs. Mais Sèmil se ressaisit : une faible respiration soulevait encore son corps, dans un imperceptible mouvement du tissu et de peau. C'était là, sur son visage, presque invisible, ce léger jeu de ses lèvres, à peine détéctable, à peine réel semblait-il, mais pourtant présent dans toute sa miraculeuse régularité. Syrian vivait. Endormi, épuisé, son corps probablement perclus de douleurs et ses poumons tout aussi fatigués que les siens, mais Sèmlil n'en doutait pas, il était vivant. Il n'en demandait pas plus.
Le jeune homme s'avança pour aider Ezraël dans sa tâche ; ce pauvre Ezraël, titubant, dévoué dans sa fatigue mortifère. Il n'eut pas le temps de l'approcher que celui-ci s’effondrait sur le sol. Lui aussi. Le centième aujourd'hui, à se laisser rattraper par la pesanteur tyrannique. Comme tant d'autres soldats couchés dans la boue, comme Genghis rigide près du feu, comme l'inconnue exténuée crachée par la nuit dans la grotte, comme Syrian tout juste arrivé, qui venait de faire sa deuxième chute, lâché par son porteur que la fatigue avait rattrapé, et comme d'autres peut être, comme d'autres apprentis fauchés en cette première nuit... Ce soir, tout s’effondrait. Il n'y avait plus d'illusions de force ou de sécurité. Seulement des corps qui retournaient au cycle de la matière, déjà prêt à entamer leur déliquescence. Seulement la mort et son glacial pragmatisme. La terre était froide et la poussière s'abattait sur le monde, mêlée de cendres de rêves et d'espoirs. Tout retournait à la poussière... Tout se fondait en un nuage d'hivers qui dévorait leur âme et usait la volonté. Ce n'était que le début de la tempête, ses prémices funèbres dont la danse mortelle présageait mille douleurs à venir, et pourtant, Sèmil se sentait déjà aussi fatigué qui si il avait dût en affronter autant qu'un vieux loup de mer buriné par le vent et la pluie. Peut être car désormais, plus rien ne serait jamais comme avant ? Il avait peur de l'avenir et de ce qu'il réservait. Tant de tragédies possibles, tant de chemins qui ne conduisaient qu'à des impasses, des cimetières et à la mort de chacun... Il se sentait perdu. Quelle décision prendre ? Que faire si il se fourvoyait ? Un mauvais choix pouvait être tragique, un pas de travers pouvait les faire dévier vers un précipice ; et si il se trompait, pourrait-il arranger son erreur ? Comment ? Avait-on assez confiance en lui pour le suivre ? Et... Lui même avait-il cette confiance ? Se croyait-il vraiment capable de les protéger ? Avait-il des épaules assez larges pour soutenir tout le groupe ? Non. Non. Non. Non partout. Il n'était pas aussi fort, pas aussi solide. Plein de bonne volonté, oui, plein d'espoirs, de rêves et d'amour, mais il n'avait pas la carrure d'un chef. Pendant cette bataille, il était tombé. Il avait faillit, et il avait envoyé les apprentis se battre sans réfléchir. Il n'avait pas cru qu'ils seraient si nombreux, qu'autant de soldats poursuivraient Arl. Il s'était attendu à une victoire facile, pour mettre les apprentis en confiance, pour les rassurer ; ils devaient simplement se glisser comme des ombres dans les ténèbres d'Andore, et avancer vers le nord, sans se faire remarquer, en évitant de se battre. Ors, en cette première nuit, ils avaient déjà fait couler du sang. Et réciproquement. Que penserait l'Empereur ? Pour lui, un mort du côté adverse n'était rien ; ses soldats à lui n'étaient pas grand chose aussi. Il penserait simplement que les apprentis s'étaient échappé, et qu'un seul d'entre eux était mort. Il redoublerait d'ardeur et lancerait ses troupes à travers les territoires septentrionales, les piégeant un jour ou l'autre, que ce soit près ou loin de son palais. Il avait détruit la citadelle, certes, mais c'était bien peu de choses au bout du compte. Peu de gens croyaient en l'existence de l'Ordre, et la nouvelle génération de chevaliers avaient réussie à s'enfuir. Ce n'était qu'une demie victoire, et l'Empereur n'en avait pas l'habitude ; il avait toujours écraser la résistance sans plus de problèmes. Allait-il s'acharner pour éradiquer les jeunes fous qui osaient s'opposer à son règne ?
Sèmil chassa cette nouvelle salve de pensées sombres, pour s'agenouiller près d'Ezraël. Il posa une main sur son front, et il s'effraya de le trouver glacial. Aussi froid que les neiges factices qui faisait pleuvoir l'Empereur trois mois par an, afin de donner l'illusion de l'hiver. Aussi froid que devait l'être celui de Genghis... Sèmil aurait préféré qu'il soit brulant de fièvre. Il s'apprêta à poser sa cape sur le jeune homme, pour le réchauffer, mais il se rendit alors compte qu'elle était nouée autour de son torse, poissée de sang. Un sourire effleura ses lèvres, telle une brise chargée d'étincelles qui alluma un pétillement sucrée dans sa bouche. Zejaléa, la petite Zej', menue, discrète et calme. La tête sur les épaules, les pensées ordonnées ; c'était un don du ciel. Elle avait la connaissance des plantes et des corps, ses mains étaient douces, et elle n'aspirait qu'à sauver Andore de la perdition. Et pas seulement pour l'humanité couarde qui foulait la terre mourante en courbant le dos ; elle avait en elle l'amour de la faune et de la flore, autant que celui de ses compagnons. La jeune femme voulait aussi rendre sa majesté d'antan à la nature racornie. Zejaléa. Elle l'avait sauvé, comme elle le ferait et l'avait sans doute fait pour d'autres. Un don du ciel, oui. C'était un don.
Il perdit son sourire en songeant qu'elle n'était pas encore revenue. Le gout métallique du sang s'installa sur sa langue. Il en avait sûrement craché durant son inconscience.
Sèmil se pencha vers le jeune homme écroulé près de Syrian. Il passa ses bras dans son dos, et le souleva. Ses muscles protestèrent, mais la douleur de ses bras était si moindre en comparaison de celle de ses poumons, qu'il réussit à en faire abstraction.
Ezraël, tu peux dormir maintenant. Tu as fais plus que tu ne l'aurais dût. Je vais prendre le relais maintenant... Aller, dors. Fais le pour toi, autant que pour les autres. Nous allons tous avoir besoin de sommeil. Et tout le monde ne pourra hélas pas se permettre d'en prendre. Alors dors. Et rêve, rêve en couleurs comme jamais tu ne l'as fait.
<< Ezra'... Pour ta volonté, merci. Pour ta force. Merci.
Il le posa aussi doucement qu'il le put, près du feu lui aussi, mais contre une des pierres qui entourait l'âtre. Puis il se tourna de nouveau, encore, et cette fois-ci, refit le trajet pour Syrian. Il compléta le cercle : quatre corps autour du feu. Trois endormis... Puis Genghis. Sèmil laissa le brasier derrière lui, et marcha vers l'entrée de la grotte. Ses jambes étaient en feu, autant que ses bras, mais il avait toujours été endurant. Son entraînement n'avait pas été totalement vain ; ces longues heures de passes d'armes en compagnie d'Ezraël, des maîtres, et des autres apprentis, lui rendaient aujourd'hui le temps perdu au quintuple. Du temps pour rester debout, et attendre le retour de ses compagnons... De ses frères.
Et cela tarda moins qu'il ne l'aura pensé.
Telle un ange auréolé de lumière, Leahna fendit les ténèbres du sous bois. Elle s'avança dans la nuit, fatiguée, mais un sourire éclatant étirant ses lèvres roses, éclairant son visage perdu dans la danse soyeuse de sa chevelure incarnat. Ses grands yeux bleus s'emplirent de larmes, et elle courut vers lui.
La jeune femme le percuta tout bonnement, et le sera dans ses bras comme si elle voulait se fondre en lui. Sèmil chancela, mais il se rattrapa d'un bras contre une parois, et ne put s'empêcher de sourire malgré la douleur réveillée par l'étreinte de Leahna. Il la laissa un instant encore l'enserrer, mais ne put en supporter d'avantage ; en grognant, il s'écarta. Pour adoucir cette rupture, il lui caressa la joue. Sa peau était douce, comme celle d'un enfant. La candeur et la jeunesse... Telle étaient les forces de la jeune femme.
Leahna ! Tu es revenue, tu es là... C'est merveilleux. Tu es là.
Il sourit de sa propre fébrilité. Sa voix transpirait le soulagement. Sèmil laissa retomber son bras.
Ezraël et Syrian sont couchés dans la grotte. Tout les deux exténués. Précisa t'il vivement, en faisant un signe vague vers l'âtre. Et ils ne sont pas seuls... Une jeune fille c'est écroulée peu avant Syrian. Je ne sais pas qui elle est ; sûrement pas une servante de l'Ordre, sinon j'aurais pu la reconnaître. Mais ça n'a pas d'importance. Nous ne pouvons pas l'abandonner à son sort, ainsi.
<<Leahna, je suis heureux que tu sois là. Repose toi en attendant les autres... Je vais m'occuper du cheval de Syrian, puis je reviendrais. En attendant, profite en pour te ressourcer ; je veillerais moi même sur Ezraël et Syrian après.
Il lui sourit une dernière fois, puis attrapa la bride de l'imposant destrier qui soufflait près d'eux, visiblement agité. C'était une bête imposante et puissante ; le cheval d'un maître à n'en pas douter. Sèmil jeta un regard vers la grotte, en avançant vers le sous-bois. Il était étrange que Syrian soit venu sur le dos de ce cheval. Peut-être celui-ci s'était-il échappé avant l'effondrement de la citadelle...
Sèmil laissa ces nouvelles questions de côté, et enroula la bride autour d'un tronc assez large pour supporter une traction. Il entreprit alors de rassurer le grand destrier de longues caresses et de chuchotements apaisants. Ses yeux étaient plantés dans ceux du cheval. Par son regard, il lui transmit tout ce qu'il y'avait de serein en lui. Et il savait que c'était important, de fixer l'animal en lui parlant. Il fallait le mettre en confiance, lui faire oublier la terreur de la bataille pour le projeter dans la situation présente, sécurisante, apaisante. La bête était très nerveuse, mais Sèmil prit son temps pour la calmer. Dix minutes, puis vingts... Une demie-heure. Il rejoignit la grotte en laissant le cheval apaisé, sagement couché, la tête posée entre ses pattes musculeuses.
Quand il rentra dans la grotte, Leahna se tourna vers lui. Elle était agenouillée près de la jeune fille surgit de la nuit.
Et cette dernière était réveillée.
Sèmil s'approcha, et s’accroupit près de Leahna, et lui jetant un regard interrogatif. Elle comprit sa question silencieuse.
 
-Elle vient de se réveiller.
 
Il hocha la tête, et observa la jeune fille. Son visage avait encore quelques rondeurs de l'enfance, mais ses yeux mordorés en avaient trop vu. Combien de morts ? Sûrement assez pour la familiariser avec le sang versé et les corps immobiles. De toute manière, un aurait déjà été un de trop...
Il lui sourit avec toute la chaleur qu'il put tirer de son cœur fatigué. Elle en avait bien plus besoin que lui. Si jeune, et pourtant déjà pleine de souffrance...
 
-Tu vas bien ? J'ai remarqué les écorchures sur tes genoux et tes mains. Depuis combien de temps fuis-tu ? Et dit moi, car c'est le plus important en premier lieu... Quel est ton nom ?
 
 
Flinn 
Flinn se trouvait étrangement énergique. Cette nuit avait été pleine de violence, pleine de souffrance, il aurait du être exténué... Au lieu de ça, son sang bouillait. Comme à son habitude, il ne comprenait pas un seul sentiment dans cette tourmente qui l'assaillait, mais il suivait son instinct, seul allié, seul guide ; la route se traçait devant lui, il avançait sans y penser. Non, car il pensait à autre chose. Tout d'abord, il était soulagé. Soulagé qu'aucune des filles du groupe ne soit morte. Il ne s'en serait pas remis... Pas une deuxième fois. Son esprit dériva vite avant d'être pris dans le tourbillon des souvenirs. Il ne pouvait pas se permettre de se noyer dans le passé, et il se reposa la question. "Pourquoi ? Mon corps est en si bon état..."
Après avoir constaté l'épuisement de Zejalèa, les blessures de l'inconnu... Après avoir appris la mort de Genghis... Cette nuit n'avait été qu'un déferlement de fer et de sang, de douleur et de mort. Mais lui courait. Il volait presque.
 
Soudain, il s'aperçut qu'il était presque arrivé à la grotte. La première cachette des apprentis en fuite... Et déjà leur premier combat, d'ailleurs. Si tôt... Et si dur. Le groupe allait devoir se renforcer, grandir à une vitesse surnaturelle. Et malheureusement, cette Force ne viendrait qu'à coups de souffrance et violence, à l'image de cette dernière bataille. Et de Genghis. Mais ce n'était pas au stratège qu'il pensait maintenant. Il ne pensait pas d'ailleurs, il pressentait. Quelque chose d'étranger était dans la grotte, il le savait. Dans un chuintement cristallin, sa lame adressa aux étoiles le reflet sanglant de la Nuit. Il bondit prestement jusqu'à la paroi rocheuse, juste à côté de l'entrée de la caverne, et écouta. En réalité, il ne s'agissait que d'une mesure de précaution, il n'avait pas réellement senti le danger. Mais même les pressentiments peuvent jouer des tours...
 
- Et dis-moi, car c'est le plus important en premier lieu... Comment t'appelles-tu ?
 
C'était la voix de Sèmil. Sa voix de protecteur, de guide, une voix apaisante. Il n'y avait donc pas de danger, mais bien un inconnu. La lame toujours au clair, Flinn s'avança dans la grotte. Le feu brûlait, réchauffant l'air nocturne dans toute la cachette. Les flammes projetaient une lumière orangée sur les visages des quatre corps étendus sur la roche, et le jeu des ombres dansantes soulignait la dureté froide de leurs traits. Bien sûr, cela était moins marqué sur le visage emmitouflé du Kahalan... Comment s'appelait-il déjà ? Syrion ? Syrian ? Bref, seul le visage de Genghis semblait apaisé... Mais c'était aussi le seul dont la poitrine ne se soulevait plus. Alors qu'Ezraël et Sèmil étaient éveillés, auprès d'une très jeune fille, et semblaient attendre la réponse de cette petite chose autant qu'une réaction, un commentaire de Flinn, ce dernier prit le temps de rendre un court mais sincère hommage à Genghis. Ensuite, sans attendre que l'inconnue ne donne son prénom, et songeant à toutes les complications que sa présence impliquait, il s'adressa aux deux apprentis :
 
- J'ai trouvé Zejalèa et Frimain étendus dans une petite clairière, au milieu de ce qu'il reste de la forêt. Il y avait aussi un grand inconnu aux poings énormes, qui nous a soutenu pendant la bataille, ainsi que son chien. Ils sont tous vivants, mais certains auront besoin d'aide pour marcher.
 
Le regard du doyen transperça alors son esprit et son cœur. Flinn prit conscience, à ce moment, du poids qui pesait sur les épaules de ce jeune homme. Après toutes les épreuves qu'ils venaient de traverser, le soulagement qu'il lu dans les yeux de Sèmil percuta le jeune chasseur comme une flèche dans sa conscience. Il y avait tellement de blessures à supporter... Son visage était presque mortifié par la bataille qu'il venait de livrer, une plaie béante déversait son sang au niveau de la poitrine, son seul véritable ami venait de mourir au combat... Et il devait en plus se sentir responsable de ce groupe. Ce qui surprit le plus Flinn : la Force de cet homme. Il était incroyablement Fort. Mais il y avait des limites. Il avait besoin d'aide... Et lui, il était dans un état fabuleux, épargné par les blessures. Epargné par le retour du passé. Epargné par la souffrance.
 
Sans attendre de connaître le nom de la nouvelle arrivante, il sortit de la caverne, et s'arrêta, immobile, tournant le dos à l'ouverture dans la roche. Les flammes dansaient sur sa silhouette, projetant devant lui une ombre dans la Nuit étoilée. Levant la tête vers la voûte, il adressa une pensée au Ciel.
 
"Sèmil... Auras-tu les épaules assez fortes pour supporter le fardeau qui pèse sur toi ? Tu découvriras que nous pouvons le porter tous ensemble. Et je vais immédiatement te soulager de ce poids autant que je le peux."
 
Alors que dans la nuit chante le vent 
Le choc du fer résonne dans leur tête, 
Elle reste amère l'odeur du sang  
Douloureux vestiges de la tempête. 
  
Un homme se dresse fouetté par les rafales 
Du tourbillon de la souffrance qui l'accable 
La douleur le déchire, mais il reste debout 
Dans peu de temps, sa peine le rendra fou... 
  
Soudain la bourrasque faiblit 
Silhouette froide et sombre 
Qui se lève devant lui 
  
Soutien glacial mais précieux 
L'homme ne tombera pas 
Car à présent ils sont deux. 
  
Comme l'eau qui coule la vie s'écoule,  
Un cœur qui bat, un combat,  
Dans la Nuit chante le vent. 
  
  
Leahna 
Fatiguée mais contente, de son pas aérien, de son sourire joyeux, Leahna s'approcha de Syrian. L'apparence légèrement morbide qu'était celle d'un compagnon aux yeux rouges et au corps mutilé ne la rebuta nullement. Elle lui tendit la bride de sa monture et hocha vivement de la tête lorsqu'il la remercia. Un instant plus tard, ce dernier se retrouvait déjà en selle sans qu'il ne semblât avoir commis d'effort trop violent. Ainsi juché sur son cheval, malgré la fatigue oppressante qui pesait sur lui, Syrian avait fier allure. D'un physique plus frêle que la plupart de ses frères d'armes, il se démenait pourtant aussi bien qu'eux lors d'affrontement physique et gardait en permanence son visage masqué par un turban, ne laissant à la vu de tous, qu'un regard vert émeraude aux reflets scintillant. Ainsi voilé de mystère, il était parmis les compagnons de la jeune fille, celui qui attirait le plus sa curiosité. Déjà, parce que personne ne pouvait se targuer de savoir à quoi il ressemblait réellement, mais également de part ses origines. Issu de tribus nomades dont les moeurs lui étaient totalement inconnues, elle avait toujours voulu en savoir plus sur le jeune homme. Malheuresement elle n'avait jamais réellement trouvé le temps d'étancher sa curiosité quant aux trop nombreuses choses qui drapaient le personnage mystérieux du Kahalan. Et n'était pas encore venu ce moment. Pour l'instant le plus important était de retourner à la grotte. Mais Leahna n'était guère enthousiaste quant à l'idée de monter à cheval. Si elle était sociable et avait le contact facile, elle était incertaine et doutait facilement lorsqu'il s'agissait de traiter avec des animaux. Elle n'avait ni le talent de Zéjaléa pour les approcher, ni même l'intuition basique quant à la démarche à suivre, ne serait-ce que pour monter en selle. Et c'est avec appréhension, que Leahna observa la bête, sans savoir que faire, puis la main de Syrian vint se tendre à sa rescousse, comme si il avait comprit sa détresse. Loin d'elle la pensée qu'il ne pouvait s'agir qu'un simple geste de galanterie. Néanmoins, elle saisit la main tendue et afficha un pale sourire en signe de reconnaissance. Elle se laissa hisser sur le dos de la bête et une fois bien assise elle se cramponna au dos de Syrian. La peur futile d'une chute, la terrorisait tout bêtement et elle se faisait un devoir de coller du mieux qu'elle pouvait son compagnon. Ce dernier ne tarda pas à talonner la bête qui s'élança aussitôt dans le noir de la nuit. Leahna se cramponna d'avantage et ferma les yeux. Elle se rendit compte un instant plus tard, que Syrian n'avait aucune idée d'où il fallait se diriger et que c'était à elle que revenait la tâche de les guider. Elle se força à rouvrir les paupières et osa un regard par dessus l'épaule de de son compagnon. La vue d'un paysage défilant à toute allure lui donnait l'envie irrépressible et maladive de rendre son dernier repas, mais elle se retint et fit appel à toute la bravoure dont elle était dotée pour donner des instructions à son compagnon. Au bout de quelques dizaines de minutes qui parurent une éternité aux yeux de la jeune femme, la grotte fut enfin visible dans le noir de la nuit. Alors qu'elle se sentait soulagée d'apercevoir enfin leurs refuge et qu'elle s'apprêtait à glapir de joie, Syrian chuta au sol. Privé de main directrice le cheval stoppa sa course aussitôt. Étonnée, voir désemparée les yeux de Leahna s'écarquillèrent. Elle était surprise, de ne pas avoir détecter des signes de faiblesses chez son compagnon. Après tout il s'était hissé sur sa monture sans aucun problème et rien n'avait laissé présager que ses forces l'abandonnerait. Avait-il été la cible d'un malaise soudain ? Leahna en doutait fortement. Mais trop étonnée, elle l'observa encore un moment, alors que l'absurde réalité et le poids de la mort revenait l'accabler soudainement. Avant qu'elle ne songeât à sauter au sol, l'effroyable pensée qu'était la disparition de son camarade l'avait déjà assaillie. Une fois de plus la peur revenait. Présente encore une fois, comme elle l'avait été tout au long de la nuit. Puis soudain, l'arrachant tout à coup de ses craintes morbides, des cheveux rouges flammes vinrent danser dans son champ de vision. Uks voletaient allègrement comme le brasier qui avait dévasté la forêt puis, leurs propriétaire, s'agenouilla au sol, et vint cueillir Syrian dans ses bras avant de l'emmener dans la grotte muni d'une démarche titubante. Le choc passé, Leahna secoua vivement sa tête pour reprendre ses esprits et sauta au sol. Elle sortit du sous bois, s'engageant sur les traces d'un Ezrael dont le passage semblait avoir été bref, tant sa notion du temps avait été altérée par une surprise aussi soudaine qu'imprévue. C'est alors, qu'à l'entrée de la grotte se découpa la silhouette forte, musculeuse de celui, qu'elle reconnut sans tarder comme étant celle du chef. Le pas mesuré avec lequel marchait Leahna, se transforma en une course soudaine. La vue seule d'un Sémil vivant, venait de suffire pour la soulager à nouveau. Ainsi devant leurs refuge, il était semblable à un ours avertissant les personnes hostiles de ne pas s'approcher et se dressant en protecteur des siens. Souriant de sa comparaison, peine transformée en une joie irrépressible, Leahna se rua dans les bras du guide. Elle l'étreignit jusqu'à lui rompre le cou, comme pour s'assurer qu'il était vivant. Comme une enfant ayant besoin d'être rassurée, elle se réconforta dans la chaleur de l'étreinte paternelle. Pendant de longues minutes elle resta à étreindre Sémil de toute ses forces, la respiration courte et soulagée. Puis il la repoussa doucement en grognant. Prenant conscience de ne pas avoir montré sa joie à moitié, Leahna afficha un large sourire plein de candeur et elle laissa la main rugueuse de son chef parcourir sa joue. Elle se serait volontiers jetée à nouveau dans les bras de Sémil, mais elle était « grande » maintenant. Et elle devait se faire forte. Malgré le fait qu'elle tremblait légèrement, tant elle était heureuse et fatiguée à la fois. Elle tapota légèrement l'épaule de son chef, lorsqu'il lui fit part de son soulagement de la revoir. Elle aussi était contente, elle peinait cependant à trouver ses mots pour s'exprimer convenablement. Aussi la jeune fille se contenta de dire :  
« Moi aussi.. »
 
Elle jeta ensuite un vague regard, aux corps endormis d'Ezrael, Lifaen, Edlan et Syrian allongés autour du feu tandis qu'une vague de soulagement la traversait. Ses compagnons étaient sains et sauf pour la plupart. D'ailleurs maintenant qu'elle y repensait, il lui semblait avoir reconnu une ombre familière, se faufilant dans la nuit. Silhouette distinctement féminine. Et elle pensa que Zéjaléa avait du s'en tirer.
Elle haussa un sourcil interrogateur lorsque Semil évoqua la jeune fille qui s'était écroulée à l'entrée de la grotte. Si elle n'était pas une servante qui était-elle donc ? Sans prendre la peine de chercher une réponse qu'elle savait introuvable, elle préféra écouter les « instructions » donnés par son chef, qui lui disait d'aller se ressourcer, pendant que lui irait calmer le cheval de Syrian. Elle n'émit aucune opposition et lui adressa un faible sourire alors qu'il sortait de la grotte. Elle jeta ensuite sa légère épée de carbone dans une des nombreuses cavités de la grotte ainsi que sa cape et alla s'agenouiller près du corps de Gengis. Les traits glacées, dur et froid comme le marbre, il n'y avait pas de doute à avoir. Le conteur était bel et bien mort. Emplie d'une soudaine tristesse, une larme épaisse s'échappa des yeux humides de Leahna et s'écrasa sur le corps du défunt. Il était étrange de se dire, qu'on ne le verrait plus jamais ouvrir les yeux, ni rire, ni même sourire. Ne plus le voir vivre en fait. Le maigre chevalier, semblait encore plus frêle dans la mort qu'il ne l'était de son vivant. Et son triste sort, vint arracher d'autres larmes à Leahna qui cessa de se retenir. Comme une plaie béante à travers son corps, la perte d'un camarade était dure. D'ailleurs les chevaliers devraient être unis, encore plus que jamais, pour faire face aux prochains périls. La mort de Gengis les rapprocherait sûrement et contribuerait à renforcer leurs liens.. mais elle laisserait une douleur insoutenable à chacun d'eux.. Aussi, même si elle n'était pas un gros atout lors des combats, elle ferait de son mieux, pour dérider ses camarades. Mais pas tout de suite bien sûr. Ça serait bien trop irrespectueux. Perdue dans sa contemplation, perdue dans l'océan de tristesse dans lequel elle se noyait. Puis soudain rompant le silence, des faibles gémissements se firent entendre. Alertée aussitôt, Leahna releva aussitôt la tête, à la recherche de l'origine du bruit. Elle ne tarda pas à se rendre compte qu'il s'agissait de la fille inconnue. Laissant de côté sa peine et Gengis, elle se précipita vers elle et se plaça à ses côtés. Là, elle fut forcée de constater que l'inconnue était jeune.. Très jeune même. Elle semblait minuscule ainsi, dans la pénombre de la caverne. Les yeux semblaient à demi-ouverts et semblaient zieuter la caverne. Elle devait s'être réveillée. Sans perdre de temps, Leahna chuchota doucement avec pour but de la rassurer :
 
« Ça va.. ça va.. Ne t'inquiète pas. Tout va bien. »
 
Elle plaça sa main sur le front de la jeune fille et joua un instant avec son cuir chevelu avec pour but de la détendre. Leahna releva la tête, lorsqu'elle entendit le pas distinct de Sémil, qui venait tout juste de revenir. Elle l'observa, marcher vers elle et s'assoir à ses côtés. Il lui porta un regard gris interrogateur et elle interpréta aussitôt sa question et répondit que la jeune fille venait tout juste de se réveiller. Avant qu'ils ne puissent tout deux, songer à l'interroger, l'arrivé d'un nouveau compagnon les forcèrent à détourner le regard. Cette fois c'était Flinn qui était de retour. Son regard était d'acier comme à son habitude, et lui ne semblait pas trop avoir souffert du combat. Contente de le voir sans blessures graves, Leahna lui adressa un faible sourire. Alors qu'elle s'attendait à le voir parler, ou bien faire un geste pour les saluer, il marcha vers le cadavre de Gengis et lui rendit un court hommage. Le léger moment qu'il avait prit pour le faire, donna un air étrangement solennel à la grotte silencieuse. Puis Flinn se redressa et il se mit à parler. Leahna ne se priva pas le moins du monde, pour émettre un soupire sonore exprimant son soulagement lorsqu'il leur fit part de la survie de Frimain qui se trouvait dans une clairière en compagnie de Zéjaléa et d'un autre inconnu. Leahna était contente.. Très contente même, la seule ombre au tableau qui subsistait était bien sûr l'ineffaçable disparition de Gengis. Mais ils faudraient faire avec. Le plus important était que tout le reste de leurs compagnons était vivant et qu'aucune autre regrettable perte n'était à déplorer. Sans qu'elle ne le veuille, sans vraiment savoir si elle pouvait, Leahna laissa échapper une autre larme, tant elle était soulagée et dut cacher son visage entre ses mains, pour ne pas dévoiler à tous la soudaine rougeur de ses yeux. Elle hoqueta légèrement, une nouvelle fois à cause du soulagement et se força à reprendre un faciès normal. Ceci fait, elle ôta ses mains gantés de son visage et demanda d'une petite voix à Sémil de quel façon, ils devaient procéder maintenant.
 
 
Syrian 
La grotte n'était plus qu'à une centaine de mètres, enfin Syrian apercevait l'endroit où ses frères d'armes avaient établis le campement et, enfin il allait pouvoir les revoir, les serrer dans ses bras et bientôt la bataille ne serait plus qu'un mauvais souvenir. Le guerrier nomade sentait Leahna serrée contre lui, quelques minutes plus tôt elle était arrivé avec son destrier et l'avait aidé a retrouvé le chemin du campement, désormais tout deux n'aspirait qu'à une chose retrouver leurs frères et sœurs d'armes et partager un bon repas avec eux. Plus les deux cavaliers approchaient de la grotte et plus l'atmosphère qui régnait autour leur semblait bizarre, il s'en dégageait une puanteur innommable et on voyait un grand brasier s'élever au milieu de l'entrée comme si on avait érigé un bûcher mortuaire, l'odeur de la chaire brûlée prenait les deux chevaliers au nez augmentant leurs pires craintes à mesure qu'ils approchaient de la grotte. Les derniers mètres les séparant du campement furent avalé en quelques secondes, Syrian avait poussé le destrier de son maître au galop dés qu’il avait sentis l’odeur âpre du brasier. A peine furent-ils devant la grotte que le jeune nomade sauta de son cheval et courut à l’intérieur de la grotte. Leurs frères et sœurs d’armes étaient là… Mais pourtant il n’y eut aucune effusion de joie, aucun cris pour signaler l’arrivé de Leahna et Syrian, aucune larmes de soulagement. Rien. Leurs camarades avaient été massacrés, Zejaléa, Lifaen, Sémil, Flinn, tous ils avaient tous été massacrés… Leurs visages étaient tordus de douleurs, figés dans un dernier cri d’agonie, dans une dernière mimique de souffrance. Aucun mots à ce moment là n’aurait pu décrire la douleur qui assaillait le cœur du nomade, son cœur était comme déchiré et un immense vide s’était formé au plus profond de son être, personne ne pourrait apaiser cette douleur, une nouvelle fois il avait perdu sa famille, sa deuxième famille, il revivait son pire cauchemar une deuxième fois. Syrian tomba a genoux et se mit à gratter frénétiquement le sol de la grotte tandis que de froides l’arme venait tremper son turban. Le jeune cavalier n’avait plus conscience de ce qui l’entourait, Leahna devait se trouve quelque part près de lui mais il ne s’en préoccupait pas, il aurait pu la consoler mais d’abord il devait accepter le gouffre béant formé au tréfonds de son âme. Peu à peu la tristesse céda place à la culpabilité, il avait promis de protéger tout ses frères d’armes mais une nouvelle fois il avait lamentablement échoué, il n’avait pas été là au bon moment et ça s’était parce qu’il avait désobéit aux ordres des maîtres… Il avait coûté la vie à tous ses compagnons. Désormais ils n’étaient plus que deux, ils étaient les deux seuls survivants de l’ordre. Y’avait il seulement une seule chance pour que l’un d’entre eux soit la Terre ? Son maître lui avait toujours appris à gardé espoir mais face à une situation si désespéré il était difficile de ne pas se laisser aller au désespoir…
 
-Syrian !!
 
Plongé dans ses pensées et ses remords le jeune nomade n’avait pas entendu les bruits de sabots derrière lui et seule la voix de Leahna était parvenu à le tirer de ses sombres pensées, c’était une voix emplie de peur et de désespoir… En une demi seconde Syrian se retourna, juste à temps pour voir Leahna se faire abattre d’une flèche dans le dos, à l’entrée de la grotte se trouvait davantage de soldats de l’empereur qu’il n’en avait jamais vu, tous avaient une arme à la main et semblaient bien décidés à avoir sa peau… Il était le dernier de l’ordre et désormais sa mission n’avait plus aucune importance de toute façon il serait tué alors autant emporter le plus d’ennemi possible dans la tombe. Le guerrier nomade dégaina son cimeterre toujours recouvert de sang et s’empara lui semblait il de l’épée de Zejaléa qui trainait au sol recouverte du sang de sa propriétaire puis sans attendre la réaction des soldats de l’empereur il se jeta sur la marée qui lui faisait face dans un cri à glacer l’âme. Syrian était comme un oiseau piégé dans un filet, il se débattait de toute ses forces s’agitant avec rapidité et agilité, voletant pour tenter de se débarrasser de ses liens et tentant désespérément de récupérer sa liberté. Chaque coups portés par le cavalier nomade semait la mort chez ses adversaire, il était tel une tornade au milieu d’un champ de blé, il fauchait tout sur son passage et était sur tout les fronts, il parait, attaquait, esquivait avec une aisance déconcertante et ses poumons ne semblaient pas affectés par l’ardeur du combat. Les soldats de l’empereur étaient déconcertés par la rage de vaincre du jeune nomade, la peur s’installait peu à peu dans leur rang tandis que leurs effectifs fondaient comme neige au soleil. Finalement Syrian se retrouva seuls au milieu d’un épais cercle de soldats, ces derniers avaient pris une distance de sécurité rassurante et jaugeaient leur adversaire. Les arbalètes et armes furent sorties rapidement et lorsque le chevalier de flamme s’en rendit compte il se précipita sur ces ennemis mais il était trop tard… Quelques secondes suffirent pour percer le nomade d’une vingtaine de flèches. Jambes, bras, torse, rien n’avait été épargné mais Syrian tenait toujours debout brandissant bravement son cimeterre, il avait perdu l’épée de Zéjaléa depuis longtemps. Une seconde volée de flèche lui fit poser genoux à terre tandis que la troisième lui fut fatale. La mort l’avait fauché comme tous ses compagnons.
Un cri sorti du plus profond de son être raisonna dans la grotte, enfin il était réveillé, la folie était passée .
 
 
 
Regan 
Elle s'était relevée et avait observé la situation aux alentours. Ses yeux dorés flamboyaient dans l'obscurité et ce fut eux qui la trahirent alors qu'elle scrutait les plusieurs personne se trouvant encore autour des braise rougeoyantes de ce qui jadis, il y a très, très longtemps, selon elle, fut un feu.
Regan était à présent tout à fait réveillée, mais ses membres engourdis refusaient de fonctionner. Voilà pourquoi il n'y avait que ses yeux qui se baladaient à présent dans la grotte.
Un grand jeune homme, voyant qu'elle avait ouvert les yeux s'approcha d'elle. La jeune fille n'essaya même pas de s'enfuir.
Elle avait la conviction que cette personne ne lui voulait aucun mal. On l'avait déplacée près du feu dans son sommeil, pour la réchauffer.
Une voix de femme lui avait murmuré des paroles apaisantes. Regan s'aperçut soudain que le garçon qui était presque un adulte s'était mis à lui parler. Elle tendit l'oreille.
- .. Et dis-moi, car c'est le plus important en premier lieu... Comment t'appelles-tu?
Il n'y avait pas d'animosité, ni de haine ou de menaces d'aucune sorte dans ses paroles. Il lui parlait gentiment..
Ce ne pouvait être un soldat. Avait-elle enfin trouvé ceux qu'elle cherchait?
A ce moment, un adolescent arriva en trombe dans la grotte, essoufflé. Il lui jeta un regard chargé d'un mélange d'animosité et de haine. Il avait une lame à la main.
Puis, l'ignorant purement et simplement, il se mit à discuter avec le jeune homme. Il eu soudain l'air de comprendre quelque chose et sortit en courant.
L'adolescente ne pouvait pas lui en vouloir. Elle était à présent presque certaine qu'ils étaient de l'Ordre.
Et en ce cas même elle constituait une menace à leur yeux. Elle se souvint tout à coup qu'on lui avait posé une question.
Et si même sa bouche refusait de s'ouvrir? Regan bougea un orteil. Ses fonctions nerveuses revenaient petit à petit. Elle souleva légèrement le bras et son coude heurta soudain quelque chose de froid. Un froid qu'elle reconnut aussitôt. Elle l'avait tant et tant haï..
La Mort.
C'était lui aussi un jeune garçon, plus âgé qu'elle cependant. Et il était mort. Elle laissa retomber son bras et ferma les yeux pour échapper à cette vision.
Ouvre-les Regan, tout va bien! Non, il y sera toujours et tu le saisOuvre les yeux!Jamais!!
- Tu vas bien?
Regan sursauta.
Oui..non..Non. Rien ne va. Rien n'ira-t-il jamais!?
La jeune fille se ressaisit. Elle ouvrit la bouche et aspira un grande goulée d'air.
- Je m'appelle Regan.
Voilà. C'était un bon début. Ne pas le laisser poser d'autres questions, surtout.
- Tu fais partie de l'Ordre, hein. Ecoute.. Raconte-moi. Que s'est-il passé pour vous tous quand la Citadelle a été détruite?
 
 
Lifaen 
La vie. Fanal ardent dans l’obscurité de la nuit, brûlante présence qui imbibe les sens, énergie fabuleuse qui fait battre les cœurs de tous. Vie ardente, vie omniprésente, vie mortuaire. Chaque être est destiné à mourir, pourtant la mort n’est qu’une étape de plus dans le long chemin de la vie. De cette mort, d’autres êtres pourront tirer la force de vivre, de propager une petite étincelle de lumière dans les oppressantes ténèbres. La vie, leur d’espoir éternelle, rêve émerveillé et force étrange.
C’est cette vie qui caractérise tout les hommes, l’univers entier. C’est cette vie qui est le but final de tous, un renouveau et une fin. La vie n’est qu’une longue chute vers les bras de la mort, une décadence croissante, indécente, burlesque comme tragique. Mais au final, toujours la même chose, la mort. Encore et toujours. La mort qui attire incessamment les êtres vivant dans ses bras, elle qui confère une étreinte universelle, où tous sont égaux.
Pourtant, c’était cette-même mort qui avait repoussé Lifaen quelques instants auparavant… Qui lui avait elle-même dit de se lever, de se battre pour vivre… Pourquoi ? La faucheuse l’avait appelé "mon enfant"… Certes, Lifaen était bel-et-bien un enfant de la mort, de tout son être car il était un assassin. Mais à quel point était-il enfant de la faucheuse ? Est-ce que "tout son être" prenait une autre dimension ?
Des questions semblables à celles-ci, il en venait une horde au jeune homme, une armée vorace et pressante, menaçant de faire sombrer son esprit dans la folie. Pourtant, au milieu de ce chaos, une question se démarquait clairement, comme portée par toutes les autres, tête de file de cette troupe.
Qui était-il ?
Qui était-il VRAIMENT ?
Lifaen n’était plus sûr de rien, après cette expérience ô combien dérangeante. Il se souvenait de tout, d’avoir été durant un court instant de félicité aux teintes de folie l’égal d’un dieu, d’avoir pu durant l’espace de quelques battements de cœur distinguer la trame infinie de la vie, d’avoir pu poser ses yeux sur cette toile éblouissante. Frêle battement de folie, il était resté là, à la frontière exacte entre la mort et la vie. Il se souvenait de cette identité effacée, de sa lente assimilation anonyme dans les rouages de l’univers. Un moment, il eut toutes les réponses à toutes les questions, et un battement de cils plus tard, il ne possédait plus rien. Il se rappelait, dans une quête désespérée de lui-même, d’avoir basculée vers l’étreinte de la froide faucheuse. Tout ce qui suivait restait aussi profondément ancré dans son esprit, désagréable cicatrice de cette bataille. Oh ça, des cicatrices il allait en avoir un nombre incalculables, au vu de ses blessures. Mais cela n’était qu’un détail peu important.
Le jeune homme se souvenait clairement de ces flammes écarlates qui l’avaient emplie, comme un torrent ardent, et qui l’avait ramené à la vie. La Mort l’avait peut être congédié, mais sa résurrection ne tenait pas que de ce fait, les vivants y étaient aussi pour quelque chose. Ces flammes… Certainement du sang. Oui, il n’y avait que cela qui avait pu être suffisamment fort. Il était évident que Zejaléa avait sacrifié une partie de son fluide vitale pour le sauver, elle était la seule au courant de sa maladie et Lifaen tenait à ce qu’elle le reste. A ce propos, une seule personne connaissait la peur de Lifaen, le feu. Il s’agissait de Sèmil, évidemment. C’en était presque amusant, les différences entre les deux jeunes hommes étaient tellement extrêmes qu’ils en étaient devenu étrangement proche. Le jeune assassin ne saurait décrire leur relation, tant elle lui paraissait incongrue. Bien sûr, d’autres membres de l’Ordre devait bien se douter de la phobie de Lifaen, mais ils ne s’étaient jamais manifestés, peut être par peur.
Mais peu importe, le jeune homme aurait tout son temps pour y songer plus tard.
Cela faisait à peine une petite seconde que Lifaen avait ouvert les yeux, son cœur restait pourtant à l’arrête et son souffle désespérément absent. Mais malgré ça, il était bien en vie, à fixer le plafond de la grotte dont le feu s'était éteint, dieu merci. Tout cela le ramenait toujours à une chose.
La mort et la vie. Oui, bel et bien une et unique chose. La mort et la vie, inextricablement liées, deux faces d’une même pièce. La mort la vie, les reflets d’un même monde. Et lui dans tout ça, comment pouvait-on le qualifier ? A qui appartenait-il ? A bien y réfléchir, Lifaen était comme un envoyé de la mort dans le château de la vie.
Pour faire se qu’il faisait de mieux. Se battre, tuer.
Et maintenant ?
Se battre.
Encore et toujours.
Pour changer, se battre pour l’avenir. Se battre pour savoir.
Se battre pour exister.
La poitrine de Lifaen bouge doucement.
 
 
Velk 
Si... calme... Il était si bien... et pourtant si triste...
Il sentit une douce chaleur monter en lui. Kire était toujours aussi chaud. Son poil toujours aussi doux, même tâché de sang séché. Il sentit le cœur de l'animal battre contre sa main. Il songea qu'il pouvait le lui arracher. Pourquoi cette pensée ? S'il tuait son frère, il mourait. Kire était bien plus qu'un animal, c'était son frère. Et bien plus qu'un frère encore, il était son âme. Oui, ce jour-là ils s'étaient tout donnés. Ils ne faisaient qu'un. Ils n'étaient qu'un seul être. Si Kire mourait, Velk se trancherait la gorge pour mourir dans l'agonie. Il l'aurait amplement mérité de toute manière.
Et cela marchait dans les deux sens. Si Velk mourait, Kire aussi. Et Velk en avait déjà assez de cette vie. Il espérait un triomphe écrasant pour son entrée en scène. Totalement raté. Et pourquoi ? A cause de ce foutu traumatisme, de ce putain de problème qu'il avait avec le sang ! Si seulement... Si seulement il avait pu mieux la protéger ce soir-là, peut-être n'aurait-il pas cette maladie mentale. Il aurait dû... ne pas hésiter...
Velk serra Kire plus fort contre lui. Ils pensaient les mêmes choses simultanément. Si le jeune homme serrait un peu plus fort, son frère se laisserait mourir pour lui. Kire était un animal intelligent et d'une générosité impressionnante. Oui il se laisserait mourir pour soulager son ami. Il s'en sentait capable.
Puis il pensa à cette fille...
Il avait vu un ange... Le plus bel ange d'Andore. Il voulait vivre pour elle. Il voulait lui demander son nom, qu'elle lui réponde avec un sourire, l'embrasser amoureusement, puis fougueusement, lui dire qu'il l'aimait, mourir pour elle... Oui il était prêt à mourir pour sauver cet ange. Sa générosité était semblable à celle de Kire. Une générosité canine. Sauf que Velk était un ours.
 
Puis son cœur s'embrasa. Il brûlait d'amour pour cette inconnue dont il ne connaissait pas le nom. Son esprit mal irrigué l'emmenait dans une persuasion presque malsaine. En pensant à sa peau laiteuse, il respira plus fort. En revoyant ses yeux de saphir, il ouvrit difficilement les yeux.
Il faisait encore nuit. Sa vue était encore trouble. Kire se réveilla également. Velk continua. Il s'imagina une voix douce et enchanteresse, et s'assit en faisant taire ses affreuses douleurs. Il pensa à la cascade de cheveux qui coulait dans son dos, et se leva, ne pouvant s'empêcher de gémir.
Le voilà debout. Ses muscles tremblaient sous l'effort, mais il tenait bon. Il devait tenir jusqu'au campement de ses nouveaux équipiers. Il le fallait absolument. Il toisa Frimain du regard, qui dormait lui aussi. Il ne pouvait se baisser.
-Frimain, appela-t-il en le secouant avec un pied.
Son ami se réveilla doucement, et observa Velk de toute sa hauteur sans prononcer un mot.
-On va retrouver les autres ou quoi ?
 
 
Eileen 
Inspiration, expiration. Léger souffle qui s’échappe, frémissement d’un torse et vie qui s’engouffre. Brasier étincelant, vie qui illumine. Et toujours ce souffle, ce léger filet d’air, ce minuscule mouvement désespéré pour se raccrocher à la vie. Mort qui menace, aux aguets et prête à frapper. Mais une mère peut-elle seulement menacer son enfant ? Cette mort qui est à l’affut, est-ce pour protéger ? Des questions, des questions et encore des questions, toujours des questions. La vie n’est en elle-même qu’une immense question, un "pourquoi" sans réponse. La vie, attrayante et perfide, tentatrice et vicieuse, une cruelle amie, tantôt amante tantôt ennemie. La vie à laquelle on s’accroche pourtant, chose la plus sacrée en ce monde corrompu et vil. Histoire dantesque de la vie, fabuleuse aventure avec toujours la même finalité
La mort.
Mort aux charmes de succubes, aux caresses prometteuses d’une délivrance à la torture perpétuelle de la vie. Mort dont personne n’est jamais revenue, même si cela n’était plus vrai à présent. Lifaen était mort puis il avait ressuscité, juste comme ça, tel un gisant qu’on aurait découvert simplement endormit. Il savait que certaines religions que les stupides Hommes chérissaient se basaient sur des hypothèses et des contes de résurrection et d’intervention divine. Devait-on pour autant vouer un culte à Lifaen ? Idée ridicule, extravagante de stupidité. Lifaen était ombre, panthère, prédateur nocturne. Et il tenait à le rester. La seule idée qu’on puisse l’élever pour diriger des personnes lui donnait la nausée, il se sentait maladif de toute cette stupidité humaine.
Les dieux ne sont que les amis imaginaires de plusieurs milliers de personnes, un délire commun à la foule. Mais, la foule a toujours raison, non ? Logique implacable que celle du monde. Les gens sont des moutons, ils avancent tous dans le même sens, sans aucun individualisme et courage de se détacher. Alors forcément, lorsqu’un chien se détache du troupeau il se place à sa tête. Qui était le chien du monde actuel ? L’empereur, bien évidemment. Un chien certes galeux mais bougrement efficace pour mener à la baguette les moutons. Et lui qui était-il ? Une réponse s’imposait naturellement, il était le loup. Quoique… Non, il n’était pas le loup, cet honneur revenait à Flinn. Qui de mieux que lui pour incarner le loup ? Lui, il était panthère, encore et toujours. Panthère qui rime avec solitaire.
Panthère qui rime avec désespère.
Solitude cruelle que celle de Lifaen, morsure brûlante et poison insidieux. Solitude qui est pourtant quotidienne, comme une vieille cicatrice à laquelle on ne fait plus attention jusqu’à ce qu’elle se rouvre. Solitude détestée, haïe et pourtant indissociable. Être spectateur chaque jour de cette union entre les membres de l’Ordre sans jamais pouvoir faire autre chose que de jalouser. Torture sublime infligée par cette pernicieuse vie.
La vie est un combat, mais doit-il nécessairement être seul ? Lifaen pouvait affirmer que non, il ne comprenait que trop bien ce à quoi il ne pouvait accéder.
La vie est aussi une épreuve à endurer à plusieurs. L’Ordre est un beau reflet de cela, tous si soudés face à un même ennemi… Mais d’ailleurs, ne se trompent-il pas d’adversaire ? Là n’est pas la question. La vie est un combat, et les apprentis Chevalier du Feu lui faisaient face ensemble. Lifaen ne pouvait que les observer avec envie, lui, la panthère parmi les lions. L’Ordre était une famille, une puissante entité capable de faire face à chacune des embûches parsemant sa route.
L’Ordre était uni.
L’Ordre était fort.
Troisième inspiration. Lifaen vit.
Il se bat.
Et l’Odre, c’est aussi autre chose.
Ils sont…
 
L’espoir.
 
 
Eileen 
Ses propres mots résonnaient à l'infini dans son esprit : tu dois juste ne pas mourir ; personne ne doit crever cette nuit, jamais, personne ; il faut qu'on arrive tous entiers ; écoute-moi, toi, là, allongé, par terre, regarde-moi, dis-moi que tu vas t'opposer à ça, hurle-moi que non, c'est la fin ; ça ne peut pas, je ne veux pas, on ne peut pas, ce ne sera pas la fin, ni ce soir, ni jamais. La question restait : y croyait-elle encore, à ces fariboles dont elle semblait se remplir l'esprit ; aurait-elle encore l'audace de dire que ce n'en était pas, que c'était juste l'énorme vérité ? Il faudrait bien que oui, que rien ne s'en aille dans les flammes : pas une conviction ne devait quitter son esprit, alors, elle s'accrochait à n'importe quoi, une bribe de mélodie, un rêve, tout, sauf … ça. Sauf la mort, qui puait, agglutinée sur son corps, sauf l'agonie, que sa main sur l'épaule du jeune homme avait faussement chassée une toute petite, beaucoup, beaucoup trop infime fraction de seconde. Elle ignora la douleur qui montait placide de sa jambe, le sang poisseux qui se collait au tissu plaqué contre ses bras, et l'odeur de brûlé suffocante qui lui filait un peu trop fort au nez. Il n'y eut plus qu'un regard émeraude planté dans le sien, que des mots dissimulés dont elle ne voulait pas, pas maintenant alors que même lui n'y croyait plus, que de l'espoir essoufflé, que sa main qui lâchait mal gré l'épaule du mourant, que du sang qui se répandait sur le sol.
 
Et la caresse plus ardente encore, que la morsure d'une nature en flammes, sa main qui glissait le long de sa joue.
 
Des mots, qui le tuaient, dont il persistait pourtant à se parer.
Un jour, elle lui dirait de se taire. Un jour ; machinalement, l'espoir revenait à l'assaut, toujours plus fier, toujours moins approprié ; au moins, il était là, lui, il n'était pas en train de se laisser mourir sous les yeux de quelqu'un qui n'avait rien demandé, sauf le contraire.
Il restait les mots, ah, et lesquels donc.
 
— S’il. S’il te plaît. Ne. Ne me mets pas. près. D’un feu ou d'une flamme. Jamais. Et. Aussi. Mes. Mes armes. Ne les laisse. Pas. Là. S’il. S’il te plaît… Promets-le-moi.
 
Bien sûr, tout ce que tu voudras, pensa-t-elle en premier ; pas même, n'importe quoi, qu'est-ce que tu racontes, tu délires, c'est cela, pas non plus pourquoi, pourquoi je ferais ça. Non. Elle acquiesça, lentement, tâchant d'y mettre le soupçon de conviction qui lui restait encore – il fallait dire ce qu'il en était, la jeune femme était choquée ; certes, elle en perdait de sa flamboyance, pour le moment, mais sur l'instant … ils mourraient ; tout le monde partait. Le temps qu'elle se repeigne un faible sourire, le corps du jeune homme s'était abattu sur le sol, sans bruit, et le mourant se laissa glisser …
 
… Non. Non, non, non, non, non, non. Non. Non ? …
 
Elle hurla. Le reste de ses forces y passa, sur ses cordes vocales, imprimant le pli douloureux sur ses tympans encore vrombissants du fracas de la bataille et de la torpeur du sang qui s'écoule. Il faudrait qu'on lui dise, qu'on lui explique, pourquoi son cœur s'affolait tellement, puis se calmait tant, pourquoi ses lèvres avaient le goût de la nausée, pourquoi un hoquet remonta de ses entrailles, pourquoi elle ne put empêcher les larmes, une fois encore, de s'arracher à ses yeux irrités, et pourquoi plus elle criait, plus elle avait envie de hurler.
 
Et elle était loin. Loin des doutes, des remords, des douleurs, des tristesses encore, des mauvais rêves, des flammes qui mangent, dévorent, très loin des souvenirs d'enfance douloureuse, des espoirs, des guérisons, des bonnes volontés, loin des nouveaux amis, et du deuil oppressant. Ni champ de bataille ni compagnons d'armes à l'agonie près d'elle. Elle hurla encore un peu plus fort.
Elle était loin, juste là, à l'endroit où la mort venait de lui enlever ce qu'elle n'aurait jamais imaginé perdre.
 
Machinalement, elle s'était levée, fantomatique, et s'était baissée pour ramasser les armes. Les derniers mots du- derniers ? Hors de question. Quelqu'un allait arriver. Il le fallait. S'il vous plaît …
Douloureux dans sa bouche sèche, un cri tenta à nouveau de passer ses lèvres ; elle le retint : l'espoir ne meurt jamais, répétèrent les voix de ses amis, dans le néant de ses pensées, souvenirs confus de ce début de soirée où le monde n'avait pas encore si mal tourné. L'espoir ne meurt jamais … Si l'on y croit.
Et la foi lui revint, tout d'un coup, portée dans une respiration affolée, dans le bruissement d'une course, dans une main, aussi, qui se voulait peut-être rassurante, posée sur son épaule, dans une voix enfin.
 
— Eileen, est-ce que ça va ? Tu n'es pas blessée ? Que s'est-il passé ? Vous étiez ensemble ?
 
Il s'était tout simplement passé que l'horreur était venue écraser son espérance comme la forêt se réduisait en cendres, et l'horreur, il ne fallait pas croire, elle se devinait aussi sur le visage de la jeune brune, dans l'inquiétude dans ses yeux, et dans l'odeur âcre d'agonie que transpirait son corps entier. La rouquine eût une pensée brève pour tous ces gens qu'elle avait vus se perdre dans les ombres … Mourir … Physiquement, elle allait bien. Autrement, c'était un peu moins le cas.
— Je vais bien, mais Lifaen … Il m'a dit de prendre ses dagues … Je viens juste de le trouver … Zejaléa …
 
Entre temps, sur ses joues, les larmes s'étaient taries, pourtant au bord de ses yeux, elles s'agglutinaient, menaçant à tout instant de rouler à nouveau le long de ses joues mutilées. Son regard suppliait à sa place. Sauve-le, sauve-le, sauve-le, s'il te plaît. La jeune femme gardait espoir, en son amie et uniquement en elle. Elle s'écarta, lentement, tâchant de ne pas gêner la jeune apprentie dans son funeste travail.
Sans s'en rendre compte, elle serra un peu plus fort les dagues du garçon dans ses doigts fins ; pour l'instant, c'était tout ce qu'il lui restait de lui … hors son corps inanimé, plaqué contre la terre dure. Au fond d'elle, il restait cette idée qu'elle ne l'avait toujours pas perdu, qu'il reviendrait. Elle s'accrochait à cette idée, à cette trace de ses doigts encore brûlante sur sa joue, à ce dernier regard, et, de ce fait, gardait un peu de sa beauté joyeuse.
Juste un soupçon. Pour lui, et pour Zéjaléa, penchée sur son corps.
 
Ses yeux saisirent brièvement les contours connus d'une de ces pierres héritées de leurs maîtres, qui, à l'heure qu'il est, devaient tous être morts sous les débris de la citadelle écroulée. Ce ne fut qu'une pensée de plus à ajouter à la tristesse qui lui meurtrissait le crâne ; au lieu de cela, elle s'en servit pour rebondir. Pour empêcher la guérisseuse d'utiliser le meilleur moyen pour ramener l'assassin à la vie.
Il ne voulait pas.
 
— Non ! Pas le Feu … S'il te plaît …
 
Perdue dans son tourbillon d'émotions, elle ne s'était pas demandé pourquoi. Peut-être … Le grand chevalier aurait-il peur des flammes ? C'était donc pour cela qu'il s'éloignait, ne daignant pas rester avec eux dans la moiteur tiède de la franche camaraderie. Cette demi-confirmation rassura quelque chose au fond d'elle, ce quelque chose qui embrasait son cœur à la rencontre vivace des prunelles émeraudes du jeune homme. Eileen avait toujours aimé ses yeux.
Elle voulait les voir à nouveau s'ouvrir.
 
… Ils s'ouvriraient – l'espoir ne meurt jamais ; il pouvait toujours naître, ceci étant. Alors, ils s'ouvriraient, et elle y mettrait de l'espérance.
 
Cela ne suffisait en vérité guère qu'à faire tenir une espèce de sourire absent sur son visage en chantier, vague instinct de survie. Alors, le corps tendu, la voix tremblante, plus pâle encore que la Lune, qui couvait, pérenne, le massacre, elle voulut aider. Aider la pauvre jeune femme sur laquelle, semblait-il, tant de vies reposaient.
 
— Zejaléa, laisse-moi t'aider de n'importe quelle façon … Et dis-moi … Sèmil, je l'ai vu tomber, s'il te plaît, dis-moi qu'il n'est pas mort, réponds-moi …
 
Et son cœur priait, dis-moi, qu'ils ne sont pas tous morts, dis-moi que je pourrai encore voir Sèmil rêver, s'efforcer de tous nous sortir de nos gueules d'enterrement, dis-moi qu'Ezraël n'est pas mort dans ses flammes, dis-moi que je verrai encore Arl regarder s'envoler son geai bleu, dis-moi qu'ils sont là, tous, dis-moi que ces inconnus ne sont pas morts pour nous.
 
Personne ne devait perdre personne.
Ils devaient vivre.
 
— Sèmil est en sécurité dans la grotte, je l'ai soigné de mon mieux, mais il est très faible … S'il passe la nuit il est sauvé. S'il passe la nuit. Pour le moment, tu ne peux pas m'aider, mais promis, je te demanderais de l'aide dès que je le pourrais, je te le promets.
 
Il faudrait vraiment qu'elle songe à remercier la jeune femme pour tout ce qu'elle faisait pour elle, pour lui, pour tout ce qu'elle avait dû réaliser cette nuit pour s'occuper d'eux tous. De peur de la déranger, elle mit cette idée de côté et se promit d'y penser plus tard, quand une accalmie aurait eu pitié d'eux.
Elle croyait encore.
 
C'était là le plus beau cadeau qu'elle puisse faire à quiconque. Des cendres, doucement mais sûrement, naissait à nouveau son optimisme, sans se presser pour ne pas la brusquer, elle, déjà choquée, avec tout ce mal qu'elle aurait à remettre de l'ordre dans son cœur.
 
Elle regarda sa sœur d'armes faire de son mieux, sans comprendre ni savoir, tressaillit lorsqu'elle la vit vaciller, perdre contenance.
Elle devait vivre, elle aussi. Pas pour les sauver, non. Parce qu'elle était une personne admirable. Vivre.
Eileen … Si tu veux m'aider, aider Lifaen, fais ce que j'ai fait … Donne-lui ton sang. Je ferai en sorte qu'il l'avale … Si tu veux … Le sauver …
 
La question ne se posait même pas : elle voulait. Elle hocha la tête, et s'avança, précautionneuse, vers le corps étendu. Luisante dans la lueur argentée, la lame fine glissa sur son poignet, lui extirpant une grimace. Et le sang se mit à couler.
 
Le souffle reprit.
… Enfin ! Oui. Du souffle. De l'air dans ses poumons. De la vie dans son corps.
Son sourire se fit un peu plus brillant.
 
— Je n'en peux plus Eileen, je vais veiller Lifaen, aurais-tu la force d'aller chercher les autres ? Si tu pars vers la grotte, tu les trouveras vite, demande de l'aide pour transporter Lifaen à ceux qui sont le mieux en point. Et merci … S'il doit la vie à quelqu'un, c'est certainement à toi. D'ailleurs … Évite de parler de la façon précise dont nous l'avons sauvé aux autres … C'était un secret, mais j'ai suffisamment confiance en toi. Merci pour ton aide si précieuse Eileen, et merci d'être ce que tu es …
 
La lumière se fit sur son visage, comme dans son cœur, et sur les événements qui venaient de se dérouler.
La flamboyante rouquine, sourire aux lèvres, plus vrai, plus ardent, comme simple réponse, hocha la tête à nouveau. Elle se promit de rétorquer plus tard, que non, c'était à elle qu'il fallait dire merci. Elle n'avait que plus de respect pour Zéjaléa.
 
Elle partit.
La première personne qu'elle croisa fut Eldän, qui avait l'air préservé – elle savait cependant, qu'il faudrait peut-être creuser un peu plus pour deviner les véritables séquelles qu'avait laissées le massacre sur le garçon. Peut-être – sûrement - lui aussi avait-il quelque chose sur le cœur.
 
Elle lui sourit. Peut-être un peu durement, mais … elle n'avait pas le temps.
 
Brève tirade.
 
— J'ai besoin d'aide pour transporter Lifaen. Tu es en bon état, tu peux m'aider. Avant que tu poses la question, non, il n'est pas mort mais gravement blessé et Zéjaléa la soigner et veille sur lui, il n'est pas encore sauvé. Il faut le ramener à la grotte et vite !
 
Réagissant au quart de tour, l'adolescent la suivit sur le chemin pour trouver leurs deux compagnons d'armes. Il avait ce mérite que de ne pas poser de question.
Ils s'arrêtèrent une seconde avant de grimper. Elle devina une question silencieuse, et s'empressa d'y répondre.
 
Étonnement, cette fois-ci prononcé.
 
— Il l'a fait, en tout cas, et la seule chose qu'on peut faire pour l'instant pour le remercier, c'est de le sauver.
 
Elle oublia par la suite, un court moment qui ne fut que marche vers la grotte au foyer éteint.
 
Et, là-bas, elle retrouva son espoir. Véritablement.
Qui prit un coup en redécouvrant que Genghis était mort.
 
Elle s'était assise près du corps de l'assassin encore endormi. Elle entendit cependant Sèmil faire de son mieux pour rassurer Ezraël, qui partit ensuite veiller l'entrée de leur petit abri. Vaguement, elle perçut également une inconnue qui se présentait. Elle irait lui souhaiter la bienvenue plus tard.
Plus tard …
 
Ils étaient tous formidables.
 
Un cri. Elle se retourna, une seconde : cauchemar, heureusement, fini.
 
Il ne lui semblait pas qu'il n'y ait plus d'un deuil à supporter pour les compagnons. Elle se promit qu'ensemble, ils porteraient fièrement la mémoire du défunt. Ils mèneraient à bien leur mission.
C'était sûr.
Ils réussiraient.
… Et.
Est-ce qu'elle avait rêvé ?
 
La vie. La vie lui revenait. Son sourire se fit immense.
Son cœur réagit plus vite que tout le reste, se mit à battre la chamade. Elle glissa un doigt le long de la joue de son revenant.
 
Doux murmure.
 
— Lifaen ?
 
 
Frimain 
Papillonnements d'une conscience confuse. La chose est là, belle, présente. Ô combien exotique et ô combien étrange. Les senteurs se mêlent, s'écartent pour mieux se retrouver ; c'est un tourbillon sans fin d'émotions qui s'étiolent pourtant, une gigue dansée par un esprit farceur. La chaleur l'enveloppe, le dorlote, l'étouffe presque dans une suave caresse. Il fait bon. Il est bien. Retour à la réalité.
Douche froide dans un désert aride.
 
Frimain se réveille, et avec lui tout ses souvenirs. Des flashs de sensations. Violents. Qui font mal. Créés par une conscience qui les a voulus ainsi. Pourquoi s'être réveillé ? Pourquoi ? Le monde des rêves ne lui suffit-il pas ? Pourquoi ? Il s'interroge au plus profond de son être, il tente d'étouffer se désir insidieux de replonger, replonger dans un paradis utopique.
- Frimain.
C'est un appel vers la réalité, une corde à laquelle il aimerait s'accrocher. Mais il ne peut pas. Il ne peut pas... Frimain ? C'est un nom ça ? Et l'homme ? Il ressasse à toutes vitesse les derniers instants de son existence ; quelque chose s'agite dans son esprit.
-On va retrouver les autres ou quoi ?
Les autres... Qui sont les autres ? Sèmil ? Ezraël ? Genghis ? Genghis ? Ezraël ? C'est un défilement sans fin de senteurs qui le frappe, ouvre en lui une brèche profonde. Ezraël ?
Il faut il y aller. Poursuivre son chemin. Ne pas baisser les bras. Ne pas sombrer. Faire face au désespoir. Inévitablement.
-Oui.
C'est un petit oui. Un mot. Bien moins assuré qu'il ne l'aurait souhaité ; pourtant, la conviction est là. Cela ne pourrait-il pas suffire ? Une conviction sans borne. Le jeune adulte se lève, fait face à cette homme. Ce jeune homme plutôt, bien qu'il soit un poil plus grand que notre aveugle.
- Un gamin. Seize ? Dix-sept ? C'est trop tôt... Il faut profiter de la vie avant qu'il ne soit trop tard, ajoute t-il avant de frapper dans ses mains, prenant note de la carrure de son adversaire dans le même temps. Et bien nourri avec ça.
Sa mine se fait triste, mais son sourire reste, empreint d'une rage mêlée d'impuissance.
- Mais bon. Il en est ainsi non ? Tu survivras. Tu en reviendras grandi. Car comme on le dit si bien : l'espoir ne meurt jamais. Et merci en fait ; tu as du en sauver quelques-uns durant la... bataille.
Surpris de sa soudaine véhémence, qui ne lui est pas coutumière, il semble s'excuser, dans d'un pied sur l'autre dans ses habits sales, couverts de sang et d'autres choses non-identifiables. De sang... Et il parle de cela avec une telle indifférence. Le sang... Le liquide vital indispensable à tout être vivant.. étalé là, si proche. Est-ce normal ?
Il maugrée dans une barbe inexistante, prend conscience de la douleur qui lui dévore le pied, toujours aussi omniprésente, bien que légèrement atténuée. Sans jeter un coup d'oeil significatif vers le dénommé Velk, chose que les voyants apprécient énormément, il se traîne, pas après pas vers ce qui lui semble être la bonne direction. L'homme et son chien restent immobiles ; et il faut alors un geste de Frimain pour que ces derniers l'accompagnent. Proches, très proches. Et cette proximité se fait plus grande encore à mesure que la grotte se profile.
Velk a peur. Velk craint les autres. Il ne le montre pas, mais cela se ressent, se glisse au plus profond de Frimain : ce dernier le sent ; il en est sûr. La grotte alors se révèle à eux.
 
Ils sont tous là, ou presque ; leurs visages est fermés, leurs paupières lourdes. Aucun ne parle, aucun ne rit, tous se taisent après la chose, après l'évènement. Après la bataille. Lifaen est allongé au sol, pour peu que puisse en juger Frimain. Au-dessus de lui se tient une personne... Une femme il lui semble ; ses sens sont brouillés, atténués ; et il s'en fiche un peu. Beaucoup.
- Il s'appelle Velk.
 
 
Sèmil 
Sèmil fixa la jeune fille, emporté par la beauté singulière de ses pupilles dorés. Une fois de plus, il détailla son visage, et son cœur se serra. Il n'était pas émacié, mais ses os fins ressortaient à travers sa peau sombre. Elle devait être aussi affamée qu'épuisée... Et pourtant, ses yeux chatoyaient, flammes rondes et immobiles dans l'obscurité de la caverne. Ils allumaient ses joues, ses lèvres, sa chevelure argenté... Animaient cette petite chose charbonneuse à l'air fragile et à l'expression troublante, dont Sèmil n'arrivait pas à déterminer si c'était de la peur ou de la tristesse.
Cela le troublait. Il décelait une force étrange et endormie dans ces yeux, comme une braise qui attendait d'être attisée, éteinte au milieu de ce brasier doré ; une flamme qui semblait trop timide pour s'élever au milieu des autres. Elle se terrait donc entre eux, minuscule, imperceptible... Étoile qui avait glissée du ciel jusque dans cette fournaise.
Il s'arracha à cette songerie malvenue, craignant trop de se laisser aller et de retomber dans le sommeil- et ce n'était de toute manière pas le moment de rêvasser. Il avait trop à faire avant de pouvoir se reposer, trop de choses à dire et d'amis à attendre, trop de soutient à apporter et trop, beaucoup trop d'horreurs à effacer de leur mémoire à tous. Bien sûr, cela ne se ferait pas en une nuit, mais mieux valait tenter dés maintenant de réinstauré un climat de sécurité dans le groupe. Après ces heures sombres, plus aucun d'entre eux n'aurait confiance en l'avenir ; ils voyageraient dans la crainte et le doute, poursuivis par l'écho funèbre de ce départ sanglant, hantés par des images de mort et de douleur. Or, ils ne pouvaient espérer la moindre chance de victoire si de pareils sentiments devenaient leur lot quotidien... Il fallait éviter à tout prix que leur ardeur ne s'éteigne. Le groupe ne s'en remettrait pas. Andore ne s'en remettrait pas.
Sèmil fut gagné un instant par le découragement. Son sourire se ternit, et ses yeux se firent vagues. En fixant Regan, il voyait plus qu'une jeune fille désormais. Il voyait toutes les autres victimes de l'Empereur, ces vies faibles qui pâlissaient chaque jour un peu plus alors que les cieux restaient désespérément noirs, les écrasant de leur poids. Devant lui, s'était le visage de cent, non, de mille ; de centaines de milliards de personnes qui se levait pour l'observer, attendant qu'ils réussissent cette quête dont tous savaient qu'elle était vouée à l'échec. Et pourtant, il restait de l'espoir. Dans les yeux dorés d'une jeune fille, et peut être, tout au fond de son propre cœur, caché sous toute cette cendre qui était née de sa tristesse et de sa colère. Il avait consumé beaucoup d'énergie, pour ne finalement en arriver qu'ici, à se perdre dans le regard d'une étrangère à la peau d'ébène, ruminant des pensées trop sombres pour l'aider en quoi que ce soit. C'était ridicule. Il aurait dût faire preuve d'un peu de courage, plutôt que de retourner sans cesse au point de départ, à ce morfondre sans avancer... Il y'avait tant à faire... Encore tant...
Il détailla une fois de plus le visage trop maigre de la jeune fille.
C'était pour ça qu'il devait redresser le dos et carrer les épaules. C'était pour ça qu'il devait laisser toute cette douleur derrière lui. C'était pour elle, dont le corps frêle parlait pour tout les autres... C'était pour ça qu'il devait se battre. Pour eux tous.
Sèmil plongea plus profondément ses yeux dans ceux de Regan. Il pouvait déjà commencer par la réconforter elle. Il verrait ensuite pour le reste, une fois que ce serait fait. C'était un bon début, non ? D'abord protéger les plus faibles, puis relever les forts ensuite. Il n'allait abandonner personne ; pas même une inconnue. Il était à son service autant qu'à celui de tous les autres Andoriens. Il était chevalier, et pour cela, ses états d'âmes passaient après la sécurité et le bien être des autres. C'était son devoir. Et au fond... Il préférait cela. Dans cette conviction là, il pouvait trouver le force de se redresser tout de suite, maintenant qu'on avait besoin de lui, sans attendre de se remettre de la perte de Genghis. Il n'avait pas le choix.
De plus, une fois un nom mis sur ce triste visage, il saurait détendre la jeune fille.
Mais avant qu'elle ait pu répondre, un bruit de botte résonna dans la caverne silencieuse, où ne s'était plus fait entendre que le crépitement des flammes. Sèmil se retourna, et il découvrit Flinn accroupis près du feu. Il rendait hommage à Genghis. Le doyen se crut sur le point de craquer, de s'effondrer par terre et d'éclater en sanglot, de se vider enfin de ses larmes et de son sang sur le sol pour ne plus se relever. S'était trop. Il ne pouvait pas supporter cette vision là. Il ne pouvait supporter la vue de ce corps froid et pâle au dessus duquel un compagnon marmonnait. Comment aurait-il pu en être autrement ? Accepter la mort de cet ami, l'honorer alors qu'il n'entendrait pas ces paroles répétées tant de fois par d'autres personnes, pour d'autres cadavres, en d'autres lieux... Il refusait de faire cela si tôt, de précipiter les choses. Ce n'était pas le moment, ce n'était pas possible, ce n'était... Que du bon sens. Sèmil jeta un regard douloureux au corps de Genghis. Quand il releva les yeux vers Flinn, qui s'approchait de lui, deux puits de souffrance avaient happés ses prunelles.
Mais il n'y avait pas que des ténèbres en Andore... Quelques lumières subsistaient encore, perdues et disparates, espoirs que la nuit éternelle gardait prisonniers de son obscure emprise. Flinn, aujourd'hui, était l'émissaire d'une de ces lueurs égarées qui n'étaient que trop rares. Il délivra son message, et celui-ci changea tout ; c'était une bonne nouvelle. Non. C'était... Bien plus. Le rugissement du vent sur les steppes, le grondement de l'orage qui déchirait le ciel... Les bourrasques prédatrices qui chassaient dans les montagnes et l'illumination ultime, magnifique, grandiose, de la foudre qui éclatait sur la terre dans une explosion de lumière blanche. C'était tout ce qui écartait le doute, balayait les nuages et repoussait les ombres.
Des paroles qui pansaient ses plaies, submergeaient la douleur sous la joie grisante et soudaine de la jouissance d'une attente qui trouvait enfin son terme.
 
<< - J'ai trouvé Zejalèa et Frimain étendus dans une petite clairière, au milieu de ce qu'il reste de la forêt. Il y avait aussi un grand inconnu aux poings énormes, qui nous a soutenu pendant la bataille, ainsi que son chien. Ils sont tous vivants, mais certains auront besoin d'aide pour marcher. >>
 
Il se redressa avec élan, et fixa Flinn d'un regard si emplit de soulagement, si plein d'espoir, et soudain tellement ardent, brûlant au point qu'il aurait fait fondre la nuit même, que le jeune homme en parut choqué. Il s'apprêta à le remercier pour avoir transmis ce message d'espoir ; il était prêt à le rejoindre et à défier le tiraillement de ses muscles pour lui offrir une accolade chaleureuse ; il se serait jeter dans ses bras pour lui exprimer sa gratitude ; il aurait été jusqu'à l'embrasser pour ces simples mots. Mais il n'en fit rien. Il se contenta de l'observer d'un air grave, sans sourire, sans laisser exploser sa joie. Il hocha seulement la tête, sans lâcher son regard. Il disait tout, Il se passait de mots. Ce regard-ci valait toutes les paroles du monde. Il était aussi intense qu'inflexible. C'était un remerciement silencieux, le soupir soulagé qu'aurait pu laisser échapper ses lèvres, l’affaissement apaisé que ses épaules auraient esquissées ; il était à la fois fraternel, amical et protecteur. Il demandait à Flinn de se poser, de le laisser faire maintenant, car cette nouvelle qu'il avait apporté changeait la donne, et le garderait debout jusqu'au prochain de couché soleil si il le fallait. Il supporterait une aube et un crépuscule de plus pour eux. Eux qui étaient en vie... Zejaléa, la douce, la triste, dont les connaissances avaient sauvées au moins sa vie cette nuit, et Frimain, discret, sympathique, déterminé et patient. Puis encore un inconnu, un autre égaré nocturne qui viendrait se réchauffer près de leur feu. C'était une situation étrange. Peu de voyageurs passaient habituellement en cette vallée... Ors, en cette soirée tragique, deux croisaient le chemin de leur groupe en fuite. Étais-ce un signe ? Un bon augure ? C'était deux vies de plus qui venaient peser sur ses épaules. Mais d'un autre côté, rien ne lui disait que ces deux anonymes crachés par les ombres voudraient les suivre. De plus, était-il bien sage d'accepter de voyager avec des étrangers ? Cette mission qu'on leur avait confiée n'était connue que d'eux seuls, et l'Ordre avait fait perdurer le secret de sa résistance depuis plusieurs millénaires. Si par une confiance mal accordée, il mettait en danger l'avenir d'Andore... Non. Il ne pouvait pas décider de tout cela maintenant. Une seule chose comptait : Zejaléa et Frimain vivaient. Ils n'étaient pas morts, et Flinn allait pouvoir lui indiquer le chemin pour qu'il les ramène dans la grotte, chaude et sûre.
Ou pas. Le jeune homme fila dehors avec la célérité d'une brise, près s'élancer dans la nuit... Avant que le doyen ait pu esquisser le moindre geste, il était dehors, presque une ombre face aux ténèbres du sous-bois, devant lui. Quelques larges foulées, et il aurait disparu... Encore une, puis deux, et... Il s'arrêta brusquement, le visage levé vers le ciel où brillaient des étoiles froides, dont l'éclat métallique teintait le monde de fer et d'argent. Il se dressait face aux ombres, droit, glacial. C'était un pilier... Son soutient, sa béquille. Sèmil resta coi, gagné par un engourdissement étrange, soudain lucide.
Depuis qu'il s'était éveillé, il avait cru devoir faire tout seul. Il s'était dit que s'était son rôle, qu'il devait relever chaque ami tombé et rassurer tout les apprentis, que cette tâche ne revenait à personne d'autre. N'était-il pas le doyen du groupe ? N'était-il pas le fils d'un maître ? N'était-il pas l'aîné, et le meilleur bretteur de l'Ordre ? Pour tout cela, il n'avait pas le choix ; il devait être fort et les guider. Car s'était son devoir... Et car il leur devait à tous une éternelle reconnaissance, pour avoir repoussé les ténèbres du silence. C'était son remerciement, son sacrifice pour eux tous.
Mais il s'était trompé. Il n'avait pas à surmonter sa douleur seul, et à mener le groupe sans soutient. Il avait le droit de s'appuyer sur l'épaule de quelqu'un d'autre, de ne pas avancer seul en tête, et d'accepter l'aide qu'on lui proposait quand il serait trop éreinté pour continuer à mener la marche en solitaire. Et Flinn pouvait ; voulait être cette aide. En ce cas, Sèmil ne pouvait pas refuser. Pas maintenant, alors qu'il en avait tellement besoin.
Il marcha jusque dans le dos du jeune homme, et il s'arrêta près de lui, sans le regarder en face. L'ombre d'un sourire jouait sur ses lèvres. Il fixa un instant les cieux sombres et froids, illuminés seulement de quelques intrépides lueurs. La nuit était trop calme, sans brise, sans bruissement... Après le fracas de la bataille, le monde semblait être devenu une vaste tombe. Silencieux, glacial, il se découpait en reliefs nets et coupants partout autour d'eux. Tout était trop droit, trop clair, malgré l'obscurité d'Andore... Et trop vide.
Pour combler ce gouffre, Sèmil parla.
 
-Merci Flinn. Si tu n'avais pas compris, là, tout de suite, j'aurais continué à vouloir mener le groupe seul. Je crois que... J'ai besoin d'aide. Et je ne peux pas avancer éternellement sans cette aide, comme je le voudrais. En tout cas, pas cette nuit, pas maintenant. Je sais que tu peux et que tu veux m'apporter ton soutient, et je suis bien obligé de l'accepter, en ce moment ! Peut être un peu à contrecœur, mais avec gratitude.
Il s'apprêtait à partir, à filer comme il le faisait si toujours. Sèmil eut un geste pour le retenir ; mais il laissa retomber son bras, et recula vers la grotte. Flinn n'était pas de ceux qui avaient des entraves. On ne pouvait lui imposer aucune prison, pas même la cellule d'un instant qu'aurait été une main sur son bras. Même cela, c'était trop.
N'oublie pas Flinn, je te l'ai déjà dis : toi non plus tu n'es pas seul. Tu as aussi le droit à une aide. Je serais prêt à te rendre la pareille cette fois là ; pas par devoir, mais parce-que tu n'es pas qu'un soutient. Tu es aussi un compagnon, un ami... Et un frère. A toi de voir si tu m'acceptes comme tel ; frère de cœur, frère d'âme... Et frère de meute.
Il retourna près du feu, sans regarder en arrière si Flinn était partit. Il n'en avait besoin ; il le savait.
Le doyen s'accroupit de nouveau près de la jeune fille, dont les yeux dorés semblaient ne pas l'avoir quitté. Leahna, près d’elle, essuyait quelques larmes, plus égarée et effrayée encore que l'étrangère debout près d'elle. Ses yeux rougis étaient humides, et ses mains serrées l'une dans l'autre contre sa poitrine. Elle levait vers lui un regard implorant, perdue, encore un peu tremblante. Sèmil perdit son air grave.
Il s'attendrit, et lui sourit doucement, tentant d'apaiser son inquiétude. La jeune femme resta atterrée, lui demandant dans un couinement à peine audible ce qu'ils devraient faire désormais.
A cette question là, il pouvait répondre sans problème. Depuis son réveil, il ruminait ses agissements prochains, et la situation lui apparaissait maintenant claire.
Sèche moi ces larmes, sourie. Tu ne devrais pas t'en inquiéter, non ? Nous allons attendre encore un peu le retour des autres. Comme Zejaléa et Frimain, ils sont quelques part, et ils attendent, ou se réunissent. Nous allons réchauffer cette jeune fille, là, encore plus égarée que n'importe lequel de nos frères et sœurs, et après, si ils ne sont pas revenus, nous les chercherons.
Il parlait d'une voix douce, et sa main serrait maintenant la paume satinée de Leahna. Elle n'avait pas à s'inquiéter de la marche à suivre ; il était là pour ça, pour les guider à travers l'ombre. Elle pouvait marcher dans ses pas sans crainte, le questionner, et au même titre que tous, en égale, le conseiller. Elle pouvait avoir confiance en lui. Mais maintenant, alors que la bataille avait affaiblie son corps et son âme, Leahna avait le droit de s'abriter derrière lui. Il était assez large pour la cacher, assez fort pour résister aux assauts de l'existence- ou en tout cas, il pourrait l'être pour elle, comme pour eux tous. C'était la seule chose qui l'empêchait de s'effondrer : la perspective de les revoir en vie. Quand les apprentis seraient de nouveau réuni, il ne se laisserait plus jamais affaiblir par qui ou quoi que ce soit. Il ne faillirait plus... Mille citadelles pourraient s'effondrer ; il resterait droit face au destin. Il n'était plus question de courber l'échine. C'était sa toute nouvelle résolution. Chaude comme du pain sortit du four, doré et gonflé, à peine venu au monde dans un âtre des cuisines de l'Ordre... Il puisait de la force là aussi, dans ces souvenirs heureux qui habitaient encore son passé. Il y'en avait bien quelques-uns, des fragments d'existence qui réchauffait son cœur. Un vagabondage parmi les fourneaux, environné de sempiternels fumets, un baiser donné au claire de la lune, dans une chambre ouatée à l'atmosphère saturée d'amour, la compagnie de ses frères et sœurs, durant une étude fastidieuse entre les rayonnages de la bibliothèque de l'Ordre, la douceur d'une peau désirée sous sa main fébrile, la sensation de ces caresses qu'on lui rendait... Madeleine.
C'était la plus importante de ses motivations, la force secrète qui le poussait en avant. Elle était tout ce dont il avait besoin pour rester debout. Il lui suffisait de penser à ses lèvres, à ses yeux... A son odeur. Celle d'une fleur, sûrement, ou peut être même l'exhalaison perdue du printemps, cette saison dont on connaissait plus que le nom. Madeleine devait en être l'incarnation, épanouie et voluptueuse, douce et fragile, envoutante et radieuse. Si Sèmil n'avait jamais touché le pollen de son cœur, il avait vu bien mieux dans ses yeux corpusculaires : l'amour. L'amour dans ton son corps, partout sur sa peau, dans ses gestes, ses paroles, dans sa manière de respirer ou de le regarder ; elle dégageait ce nouveau parfum chaque fois qu'ils se retrouvaient. C'était leur alchimie mystérieuse, la réaction chimique impossible et magnifique qu'engendrait leur amour. En fermant les yeux, il pouvait encore en humer le singulier parfum, et ses sens s'éveillaient de nouveau, libérés de leur torpeur.
Alors, il pouvait rêver, comme quand Madeleine attendait dans ses bras, réclamant sa chaleur et partageant la sienne, indissociable partie de lui pendant quelques heures volées. Il s'évadait de nouveau vers ce monde étrange que décrivaient les mythes et les poètes, dans lequel le ciel n'était pas toujours noir et où les saisons étaient libres de se succéder sans l'aide d'une magie inique. L'Empereur n'y avait plus sa place ; il était mort. Ce monde là ne le tolérait pas, c'était un univers sans ombres perpétuelles, ce monde là avait un soleil et son ciel était bleu, ce monde là était vert car l'herbe couvrait de nouveau la Terre frileuse. Enfin, leur mère retrouvait son pelage d'antan, le duvet des prairies et le poil dru des forêts ; enfin, sa splendeur et sa dignité en refaisaient la déesse des temps anciens ; enfin, les enfants pouvaient courir sous des cieux lavés par la lumière, leur peau dorée et non pâle, leurs lèvres rouges et non grises. Et parmi eux, ces innombrables bambins qui héritaient de ce monde purifié, il y'en avaient certaines dont les visages évoquaient des fantômes du passé. N'étais-ce pas les prunelles argenté d'un certain chevalier ? Un spectre parmi tant d'autre, vague image d'un lion au milieu d'autres ombres légendaires aux griffes de panthères et aux regards de loups, tout juste le reflet de quelque chose d’effacé, caché par une flamme qui dansait et un éclat azuré, fondu dans ce groupe qui avançait loin du regard d'un tyran désormais abattu... Si ? C'était bien cela. L'enfant d'un guerrier et d'une couturière aux mains légères. Il avait des frères et des sœurs, autant de cœur que d'esprit. Un petit louveteau, une jeune panthère, une étincelle sautillante, un ange souriant... Autant de souvenirs qui s'incarnaient dans de nouveaux petits êtres, qui découvraient une Terre verte où il faisait bon vivre.
C'était leur rêve à deux, le futur qu'ils construiraient en puisant de la force dans l'amour. Il bourgeonnait à peine, mais chaque pas en avant permettait à cette faible pousse de planter plus profondément ses racines dans la réalité. Alors, un jour...
Sèmil sourit à Leahna.
Tant que je suis debout, tu peux t'appuyer sur moi, d'accord ? J'ai un rêve à protéger. Je ne peux pas tomber, je n'ai pas le droit ; c'est ce qui fait ma force. Je resterais debout parce-que c'est plus qu'un devoir, plus qu'une nécessité... C'est une évidence : il y'a trop de vies en jeux pour que je puisse faillir. Alors n'hésite pas ! Je suis assez fort pour te porter, si il le faut.
Et il le pensait. Il savait que c'était vrai. Quand on avait partagé tant d'amour avec quelqu'un, on ne pouvait pas rester faible longtemps, même si une partie de cœur s'en allait, arrachée par la mort. Même si Genghis était allongé près du feu et qu'il ne respirait plus, à jamais silencieux maintenant que plus rien ne pulsait dans sa poitrine. Il allait continuer à le pleurer, et cela toute sa vie, tout le reste de son existence, même une fois que le soleil serait revenu illuminé les cieux. Mais cela ne l'empêcherait plus d'avancer. Il pouvait pleurer tout en continuant de marcher, sans abandonner ceux qui vivaient encore... Dont Leahna faisait partie.
Mais pas seulement. Il y'avait aussi d'autres personnes à travers Andore qui attendaient une aide. Toute ne la méritait pas, beaucoup se terraient, couards, et d'autres jouaient le jeu de l'Empereur en écrasant les faibles. On parlait à demi-mots des trafiques d'enfants, de la vente de femmes, les gens préféraient taire les disparitions de certaines villages isolés, et les rumeurs inquiétantes de bêtes maléfiques qui rôdaient dans les montagnes étaient tuent. Mais on ne pouvait cacher le retour de l'esclavage, autorisé par l'Empereur, ni la dégradation de la Terre, les sècheresses, les famines, et en dernier lieu, bien que personne n'en parle jamais, on ne pouvait pas nier les pouvoirs occultes de l'Empereur. Il en faisait étalage six fois par an : quatre afin de faire passer des simulacres de saisons, une pour célébrer son règne durant une semaine de débauche, et la dernière pour raviver la crainte de la population, en envoyant ses soldats d'élites à travers tout le continent. Il n'y avait pas d'explications officielles, et personne ne cherchait à poser de question, mais il était évident que les soldats en question n'étaient pas humains, et que leurs arrivées autant que leurs départs restaient surnaturelles. Si une femme accouchait le jour où ils passaient dans sa cité, celle-ci perdait son enfant et se vidait de son sang... Mais même lui finissait par disparaître.
Des tragédies semblables avaient pour cadre Andore tout entier, et chaque décennie, la population était plus pauvre, moins nombreuse. Les écarts de richesses se creusaient, et toutes les révoltes étaient vite matées. Ceux qui s'opposaient à l'Empereur étaient alors emprisonnés, conduit à son palais... Et gardés dans les cachots jusqu'à la fête annuelle qui marquait le règne du tyran. En cette occasion, ils étaient exécutés, selon les rumeurs, dans la salle du trône, aux pieds même de celui contre lequel ils s’étaient révoltés. Après quoi l'Empereur remplissait une baignoire de leur sang, et se prélassait à l'intérieur. N'étais-ce que de sordides élucubrations ? Ou alors des rumeurs du fait de l'Empereur lui même, afin de terroriser la population ? Peut être. Mais personne ne pouvait en être certain.
Néanmoins, quoi qu'il en fut, c'était une raison de plus de mette fin au règne du tyran : la peur et les ténèbres n'avaient que trop durées. Il était temps de restituer sa paix à Andore, plus encore que son soleil. Une organisation saine devait être mise en place.
Les apprentis allaient avoir du travail, même une fois l'astre mythique retrouvé.
Sèmil se releva doucement, sans lâcher la main de Leahna. Il l'entraîna dans sa remontée sans la brusquer, et la remit sur pied avec délicatesse. Il lui fit un dernier sourire avant de se retourner.
La jeune fille le fixait sans la voir véritablement, son regard braqué sur lui mais l'air lointain. Seule la danse des flammes animait son visage d'ombres mouvementée. De nouveau, le silence s'imposait, présence dérangeante, oppressante, qui s'acharnait à se dresser entre eux tous comme un mur. Ou alors, peut être la jeune fille était-elle simplement muette... Ce n'aurait pas été un cas à part. Depuis quelques années, le nombre d'enfants qui naissaient aphones, sourds ou aveugles augmentait sans cesse. Les orphelinats s'agrandissaient en conséquence, beaucoup de parents préférant abandonner ces pauvres âmes plutôt que des les prendre en charge. Les temps étaient durs pour tout le monde...
Néanmoins, qu'aurait fait une jeune fille muette, seule dans la nuit, en ces lieux froids et déserts ? Les routes n'étaient pas sûres, et les vallées centrales d'Andore aussi vides que la mue d'un serpent. Seules quelques caravanes marchandes audacieuses les traversaient encore, mais sûrement pas une personne à pied ; surtout seule et démunie, sans armes. On ne pouvait compter que sur la chasse pour se nourrir, en cette région aride. Et ce n'était pas avec ses seules mains qu'on pouvait tuer du gibier : la faune sauvage était plus coriace qu'auparavant, son instinct de survie affuté par la rudesse de l'existence. Il fallait redoubler de talent de et persévérance pour attraper quelque chose. Un chasseur contemporain en valait bien trois anciens...
Alors que pouvait-elle bien faire ici ?
 
-Comment t'appelles-tu ? Tu vas bien ? Insista-t-il. Ce silence devait être brisé. Il fallait bien que quelqu'un fasse le premier pas, alors... De toute manière, elle n'avait toujours pas répondue. Il fallait la sortir de sa léthargie.
Mais elle se contenta de le fixer, encore une fois. Sèmil sentit le découragement le gagner. Ne parlerait-elle donc jamais ?
Il l'observa avec lassitude, et croisa ses yeux dorés. Ils n'étaient plus voilés.
 
-Je m'appelle Regan.
Son nom. Première réponse à sa première question. Il sentit son cœur battre plus fort, sans pouvoir en déterminer la cause véritable. Une impression étrange l'emplit à la place de la surprise qu'il aurait dût ressentir ; un malaise profond. Sèmil avait un mauvais pressentiment. Ses sens étaient en alerte, exacerbés. Il se sentait pris au piège sans sans savoir pourquoi.
Tu fais partie de l'Ordre, hein. Écoute...
Elle savait. Voilà ce qui le dérangeait tant : cette demande dans ses yeux. Elle n'avait pas besoin de confirmation, mais... Son regard disait bien que cela ne lui suffisait pas. Elle allait poser une question, une vraie, douloureuse, cruelle ; Sèmil le pressentait. Ce ne serait pas une interrogation anodine, comme il y'en avait tant dans une vie. C'était du sel sur une plaie qui suintait encore. Elle n'avait pas encore ouvert la bouche, mais Sèmil avait une longueur d'avance. Son cœur était déjà au bord du gouffre, en état d'alerte.
Raconte-moi. Que s'est-il passé pour vous tous quand la Citadelle a été détruite ?
Il fut tenté de ne pas répondre. Il aurait put lui répliquer sèchement que ça ne la regardait en rien, ou se débarrasser de cette question trop douloureuse en l'éludant simplement. Il aurait put détourner les yeux et lui murmurer que s'était encore trop dur d'en parler.
Mais il ne pouvait pas faire ça. Plus maintenant... Ni jamais. Pas quand c'était elle qui lui demandait cela.
Elle méritait de savoir. Il y'avait de la souffrance et de la peur sur son visage, et beaucoup de larmes avaient dût traverser ses joues noires. C'était une jeune fille courageuse. Mais aussi...Il lui devait cette réponse, pour un raison qu'il ne comprenait pas. Ce n'était pas seulement parce-qu'elle avait souffert ; non, ils souffraient tous. Tout le monde souffrait en Andore.
C'était autre chose. Une nouvelle intuition, un autre sentiment profond pareil au malaise et à la crainte qu'il avait ressentit avant qu'elle ne lui demande quoi que ce soit. Pour le moment, il ne savait pas pourquoi, mais comme pour cet autre pressentiment qui avait remué au fond de lui, la réponse finirait pas venir. Il suffisait d'être patient...
Sèmil fixa un instant la jeune fille avec une tristesse nouvelle. Il alla s'assoir près du feu, sur une des pierres plates qui entourait l'âtre. Syrian reposait près de lui, agité dans son sommeil, ruisselant de sueur. Il était probablement tourmenté par de mauvais rêves. Son visage crispé trahissait une grande tension. Le doyen fronça les sourcils sans dire un mot, mais il posa une main sur le front du jeune homme. Il était bouillant. Inquiet, il releva la tête et croisa le regard de Leahna. Quand il ouvrit la bouche pour parler, elle était déjà au chevet de leur frère, et le veillait, lui aussi, bienveillante, angélique. Son regard ne le quitta plus. Elle attendait son réveil.
Il se tourna vers Regan, et la trouva figée sur place, toujours debout, mal à l'aise. Elle avait dût sentir sa réticence. Il lui enjoignit de s'assoir d'un signe de tête, et elle se posa devant lui, de l'autre côté du feu. Il baissait, et ses flammes décadentes disparaissaient dans l'air dans un mouvement d'agonie. C'était un cadre parfait pour ce qui allait suivre. Funèbre et graduellement sombre. Il appuya ses avants bras sur ses jambes, le dos courbés. Ses yeux métalliques étaient fixés sur Regan.
 
-Après la chute de la citadelle ? Et bien, Regan, cela parait évident. Après la mort de nos maîtres, nous sommes venus nous réfugier ici pour y passer une ou plusieurs nuits, le temps que les troupes de l'Empereur quittent la vallée. Mais la vie en Andore réserve toujours des surprises, n'est-ce pas ? Après, après, après... Après, nous sommes allés secourir l'un des nôtres, poursuivit par un détachement de soldats impérial. Il se nomme Arl, et il accompagné d'un geai bleu. Un très bel oiseau, vif d'esprit et lumineux. La perle de la faune de cette vallée... Tu le rencontreras bientôt.
Il sourit, mais ses lèvres n’esquissèrent qu'une courbe fatiguée. Il s'en aperçut lui même, dans sa chair, et laissa retomber son sourire au fond de son visage, loin. Il le repêcherait peut être plus tard, quand il n'aurait plus aussi mal.
Je crois que tu peux t'en rendre compte. Ce n'est pas tout. Nous sommes chevaliers, nous sommes les apprentis de l'Ordre, et l'on nous a entraînés à nous battre. C'est ce que nous avons fait. Nous nous sommes... Battus. Je suppose que c'est cela. Une bataille après. "Après". Après la chute de la citadelle, les pierres qui ont enterrées nos maîtres comme une avalanche de tombes, il y'a eut du sang, encore. L'un de nous est mort... Son nom à lui, à quoi bon le savoir ? Tu ne t'en serviras pas. Genghis est mort désormais. Ils l'ont tué. je regrette tant que... C'était un ami. Il t'aurait raconté bien des choses. Tu aurais appris beaucoup sur les récits d'Andore, mille légendes et autant de contes... C'était un véritable livre sur patte. Je regrette que...
Pourquoi disait-il cela ? C'était tellement stupide ! Il s'était promis de lui répondre ! Il ne devait pas épancher sa peine. Simplement lui donner ce qu'elle voulait ; la vérité. Pas la sienne, mais une vérité générale. Ce n'était pas le moment de flancher. Il s'était promis de ne plus tomber, jamais. Alors maintenant que Leahna veillait Syrian, juste à côté de lui, il devait rester fort.
Il redressa le dos.
... Que tu sois arrivée maintenant. Pardonne-moi. Je devrais faire plus attention ; tu veux savoir ce qui s'est passé pour nous tous, pas les assauts que mon cœur a subit. Je suis désolé Regan.
<< Après l'effondrement de la citadelle, nous avons dût combattre afin de sauver l'un des nôtres. Mais durant cet affrontement, un apprenti a perdu la vie, il s’appelait Genghis. J'ai été blessé par un soldat, et notre guérisseuse m'a ramenée ici. Maintenant, nous attendons que nos frères et sœurs nous rejoignent. Nous ne pouvons pas quitter la grotte, alors que deux des nôtres s'y trouvent encore. Celui que tu vois couché là se nomme Syrian, et la charmante jeune femme qui le veille, Leahna. Quant au jeune homme étendu près du toi, il n'est pas mort, mais simplement exténué. Son nom est Ezraël. Il a donné plus que nous trois réunis pendant cette bataille.
Cette fois-ci, il sourit vraiment. Au fond, parler lui avait fait du bien. Peut être en était-il de même pour tout ? Il accepterait mieux tout ces évènements si quelqu'un osait les dépeindre à voix haute. Ce quelqu'un pouvait être aussi bien un autre que... Lui même.
Et maintenant, je crois que c'est à moi d'être éclaircie. Qui es-tu ? Que fais-tu seule dans cette vallée ? C'est une région dangereuse où la vie est difficile. Il ne s'y trouve qu'un village, et à plusieurs jours de marches ; si nous n'avions pas été là, tu serais perdue au milieu de la nature à l'heure qu'il est, et les bêtes sauvages ne rechignent pas à dévorer une proie inconsciente. On ne peut pas les en blâmer. La vie est dure pour tout le monde, et la faune a plus souffert que nous.
<< Personne ne l'ignore... Alors pourquoi t'être aventurée ici ? Il aurait put t'arriver malheur, jeune fille.
Il n'était pas intrigué qu'en apparence ; sa question aussi était véritable. Sèmil n'arrivait pas à imaginer ce qui avait put pousser Regan à s'aventurer dans la vallée où s'était caché l'Ordre. C'était un comportement si incohérent, si étrange... Il s'inquiétait pour elle aussi. De biens terribles évènements l'avaient sûrement envoyée jusqu'à eux, et le long silence qui avait précédé sa question démontrait qu'elle ne les avait en rien oubliés. La tristesse et la douleur ne s'étaient pas effacées pour elle non plus. Elles devaient être récentes.
Il voulait en savoir plus.
Mais il n'en eut pas l'occasion. Un hurlement résonna dans la grotte, tonitruant, frappant comme la foudre. Il s'engouffra dans ses tympans et il sembla à Sèmil qu'il en arrachait la chair. Pendant un instant, le doyen crût être de retour sur le champ de bataille, entouré de cadavres, de sang et de la fumée d'un feu devant lequel dansait trois ombres... Puis il se retrouva sur ses pied, ayant bondit sans même s'en être aperçut, parcourant la grotte d'un regard affolé. Il n'y avait que des ombres au delà de l'entrée, et le dessin vague d'une frange de forêt. Il se retourna, les oreilles encore bourdonnantes de ce cri infernal, tout droit jaillit d'un cauchemar. Ses yeux se posèrent sur Leahna. Elle ne semblait pas surprise, et calmement, comme si aucun hurlement n'avait fracassé l'attente d'une réponse, épongeait le front de Syrian avec un morceau de cape déchiré. Elle n'avait pas d'eau fraiche à porté de main, mais au moins la sueur ne coulerait elle pas dans ses yeux... Qui étaient ouverts.
Le jeune homme s'était redressé, et son souffle haletant résonnait étrangement dans cet autre silence. Il tremblait légèrement, mais plus de froid que de douleur. Sèmil avisa le garrot de fortune qui enserrerait sa cuisse. Syrian était fort, et il savait comment survivre ; c'était un Kahalan. Il avait pansé sa blessure seul.
Sèmil se détendit, et il eut l'impression qu'on lui retirait un poids des épaules. Il se sentait peut être un tout petit plus léger... Plus serein. Rassuré, en partit. En remerciant silencieusement le zèle de Leahna, qui souriait à leur frère en inspectant sa jambe -comment arrivait-elle à faire les deux en même temps ? C'était un ange, une bénédiction- , il s'accroupit près de Syrian et sentit un irrépressible sourire fleurir sur ses lèvres, comme le bourgeon tendre d'un nouveau printemps.
Syrian ! Tu m'as fait une peur bleue ! Je suis content de te voir... Non, je suis... Il n'y a pas de mot. Je suis heureux que tu sois réveillé. Remet toi de ce cauchemars qui t'as tourmenté ; quel qu'il soit, il est terminé. Nous allons te remettre sur pied, ne t'inquiète pas. En attendant Zejaléa, nous pouvons au moins te soulager de ta fièvre. J'ai toujours quelques herbes avec moi, glanée dans la forêt.
Le doyen se débarrassa d'une de ses bottes, et la retourna. Un petit sachet de papier tomba sur le sol, hermétiquement fermé. Il l'avait mis ici afin de ne jamais le perdre ; c'était Zejaléa elle même qui lui avait conseillée de faire attention à ces herbes. Ils avaient cueillit ensemble lors d'une sortie en forêt, la jeune femme ayant été envoyé par leurs maîtres afin de chasser. C'était également un des apprentissages qu'on leur prodiguait.
Mais étant donné que celle-ci rechignait à tuer, Sèmil avait décidé de l’accompagner pour lui éviter cette besogne. Ils n'avaient pas beaucoup parlé, sa sœur étant sombre à l'idée de ce qui devrait être fait, mais elle avait tout de même consentit à lui apprendre quelques choses. Ainsi, avait il put lui même se constituer des petites réserves d'herbes, que lui avait désigné Zejaléa.
L'une d'elle, la Sinuante, guérissait la fièvre et calmait les douleurs crâniennes. Elle tirait son nom de ses ramifications reptiliennes, qui s'étendaient parfois sur plusieurs mètres. C'était une plante rare, apparue après le règne de l'Empereur. Il n'y en avait qu'à l'ombre des troncs abattus. Au départ grise, en un unique filament pareil à du métal, elle poussait ensuite horizontalement, et au fil de de sa croissance, devenait aussi argenté que la lune. Elle ne formait pas de pelouse, étant donné que ses entrelacs ne s'élevaient jamais au dessus du sol ; c'était une plante unique, pareille à la chevelure d'un ange étalée sur le sol. Les guérisseurs n’utilisaient jamais une Sinuante dans sa totalité, celle-ci étant trop rare pour être gaspillée. Ils en prélevaient une partie, se contentant généralement de couper une seule ramification, puis laissaient à la plante la possibilité de repousser. Dans les petits villages, un guérisseur ne transmettait la localisation de sa Sinuante qu'à son apprenti. Car elle avait une vertu autrement plus recherchée que celle de faire disparaitre la fièvre : gardée dans un mélange d'eau et de sève durant un an, si la quantité d'herbes hachées était suffisante, alors la Sinuante devenait un remède contre la folie. Et celle-ci ne sévissait que trop en Andore...
Sèmil avait donc gardé précieusement les herbes qu'il avait cueillit en compagnie de Zejaléa. Désormais, elles allaient pouvoir servir... Il déchira le petit sachet au dessus de sa paume, laissant tomber quelques brins argentés qui captèrent la lumière du feu. Il y'en avait peu, et pourtant, cela suffirait amplement. Il remit sa botte et retourna près de Syrian.
Tient. Dit-il en lui tendant sa paume ouverte. Ce sont des brins de Sinuante. Ils soulageront ta fièvre ; tu n'as qu'à les placer sur ta langue, et attendre qu'ils pétillent. Quand ils deviendront trop piquants, avale les ! Et ne t'inquiète surtout pas si ton estomac se remplit de feus sautillantes, c'est parfaitement normal !
Il sourit. Le jeune homme se sentirait bien mieux après, même si le pendant risquait d'être très perturbant ; pas désagréable, mais la sensation qu'il éprouverait serait des plus étranges. Sèmil avait déjà eu à faire à la Sinuante, et il ne se rappelait que trop bien des réactions singulières de son corps. Syrian découvrirait par exemple que son estomac était capable de faire des bonds sans pour autant se vider de son contenu, et qu'il y'avait quelque part entre ses oreilles, un morceau de glace brulant qui s'apprêtait à fondre. Il pourrait presque sentir l'eau s'échapper de son nez, de ses tympans, de sa bouche... Et pourtant, il n'y aurait rien.
La Sinuante était une plante psychotique. Les hallucinations sensorielles qu'elle déclenchait ne duraient qu'une vingtaine de minutes tout au plus, mais personne n'avait généralement envie de tenter de nouveau l'expérience d'en utiliser : c'était pareille à la visite d'esprits perturbés. Sentir des doigts spectraux qui vous caressaient avec tendresse, la poigne hostile d'un fantôme sur un poignet... Rien de tout cela n'était vrai, mais pour autant, on ne pouvait s'empêcher d'éprouver une angoisse viscérale pendant que la Sinuante agissait sur votre esprit.
Surtout, ménage-toi maintenant. Tu peux te reposer- te reposer vraiment, sans crainte. Ezraël dort déjà. Vous rentrez tous exténués... Moi, j'ai déjà pris du temps pour dormir tout à l'heure. C'est à mon tour de veiller désormais.
Il tourna la tête vers Leahna, et l'ombre d'un sourire flotta sur ses lèvres.
Mais pas seul.
Il se retourna, et observa de nouveau Regan. Elle dévisageait le Kahalan de ses grands yeux dorés, une expression indéchiffrable sur le visage. Elle ne lui avait pas encore répondu. Un soupir souleva sa poitrine, mais il le retint, et décida de laisser la jeune fille tranquille pour le moment. Elle se sentait peut être mieux, seule avec ses pensées.
Il retourna dehors. Loin du feu, il sentait de nouveau comme l'air était froid. Mais c'était agréable. Ses poumons le brûlaient moins, chaque goulée de ce vide glacial était une baume qui se répandait dans son corps. Il lui semblait que cela faisait des jours entiers qu'il n'avait pu respirer ainsi... C'était étrange et délectable à la fois. Même si la douleur persistait, il pouvait en faire abstraction.
De plus, la froidure ambiante le maintiendrait éveillé.
Il marcha jusqu'à la lisière du bois qui avait pâtit de l'incendie, et s'agenouilla près de l'étalon qu'il avait attaché à un tronc. Il ne paraissait pas gêné par l'atmosphère froide, et son corps était encore chaud. Il avait fermé les yeux et dormait, ses pattes repliées contre lui, la tête sur le sol. Sèmil le laissa en paix, retournant vers la grotte. Il s'adossa au roc, près de l'entrée, enfin serein, débarrassé de toute ces préoccupations qui n'avaient cessées de l'assaillir depuis son réveil. Cela reviendrait bien vite, il n'en doutait pas, mais pour le moment, il se sentait bien. Calme, léger. Cela aussi n'était pas arrivé depuis trop longtemps, lui semblait-il...
Il eut quelques minutes d'accalmie, pas grand chose somme toute, mais cela lui suffit. Il y puisa assez de force pour faire face à un autre assaut mené contre son cœur. C'était juste ce qui lui fallait avant l'arrivée de Lifaen.
A proprement parlé, ce n'était pas son arrivée à lui. Il était porté par Eileen et Eldän, tout les deux aussi silencieux et sombres que si le jeune homme était mort. Coup de butoir porté à son cœur. Un pas. Deuxième coup. Il en vacillerait presque. Il les rejoignit, chaque pas ponctué d'un nouveau choc dans sa poitrine. Pas la pulsation de la vie, mais le battement sourd d'une douleur, celles qui se réveillaient après un coup trop fort. Son regard eétait sûrement implorant, car Eileen lui fit un petit sourire, une moue de consolation, et ses yeux s’allumèrent d'une vague lueur.
 
<<- Il se repose, juste. Simplement.>>
Il essaya de lui répondre, mais les mots restaient bloqués dans gorge. De soulagement, ou d'angoisse ? Il n'arrivait pas à lui dire quoi que ce soit, ni même à déterminer quels sentiments l'empêchaient d'articuler. Il se sentit stupide, subitement. Mais toujours rien.
Il hocha la tête, et les aida à porter Lifaen jusqu'à la grotte. Elle était plongée dans une quasi-obscurité. Les flammes s'étaient éteintes, l'énergie qui les animait finalement consumée. Il n'en restait pas même des braises, car ce feu là avait été allumé sans bois. Au fond de l'âtre, il n'y avait que des pierres chaudes qui finiraient par refroidir, une fois que l'air du dehors aurait chassé ce qui restait de chaleur de la grotte. Au final, elle se fondrait dans le paysage ; sombre et froide, éclairée de la seule lumière argenté qui s'échappait de la Lune. Cet astre lointain, pourtant si proche en comparaison des autres, qui avait pris la relève du soleil, qui devenait l’œil d'un dragon dans d'anciens mythes, qui était tour à tour amical et tendre, puis acéré et distant... Elle ponctuait la vie en Andore, définissait le rythme des journées. Quand elle brillait dans le ciel, on parlait de soirée. Quand elle disparaissait, c'était le jour qui arrivait. Heureusement, les étoiles ne se défilaient, nuit et jour, peut importait, elles, ne cessaient jamais d'illuminer les cieux noirs. Elles seraient bientôt les seules à animer les ténèbres célestes, et alors, la soirée s'achèverait. Il serait l'heure de se laisser aller au sommeil. Pour tout les Andoriens, le déclin de la Lune était synonyme de repos, quand enfin la nuit cédait place à une journée...
Pour tous, sauf pour eux. Ils allaient devoir rester debout encore longtemps.
Sèmil posa Lifaen près de l'âtre éteint, observant son visage livide, décoloré. Il respirait, oui. Mais si peu... Le délai entre chaque frémissement de sa peau trop blanche était une torture. Eileen se laissa tomber près de lui, comme un ange qui aurait chuté du plafond. Avec grâce. Elle se pencha au dessus de la panthère, de l'ami des ombres, et attendit. C'était une sorte de ferveur envers la vie, l'audace d'une jeune femme qui ne croyait pas en la mort éclair qui descendait du ciel, comme ça, et emportait quelqu'un dans son royaume d'orage et de feu sans rien demander à personne, ni son avis, ni ce qu'elle ressentait après que cette lance de foudre avait fait éclater sa vie en un millier de petits éclats qui se dispersaient partout. Après, on ne pouvait que rejoindre tout ces fragments disparates et se coucher parmi eux, attendant d’éclater comme le reste, statue de verre fragile étendue sur le sol…Non. Eileen était une flamme, une flamme douce qui ne brulait pas ; c'était la seule flamme dont Lifaen n'aurait jamais peur. La seule qu'il accepterait de toucher, de caresser, de... La seule qu'il voudrait aimer. Cette flamme là, elle brulait dans son cœur. Il n'avait pas à la fuir. Au contraire, elle le fascinait, l'attirait comme un papillon de nuit. Un papillon dont l'ombre était aussi noire que le pelage d'une panthère, une ombre qui s'étirait à l'approche de cette flamme souriante -elle transfigurait la nature du feu, elle pouvait le rendre lumineux comme une expression, et pas comme une lumière-, comme cherchant à s'enfuir, pour retourner se terrer quelque part dans les ténèbres.
Pouvait-on vivre sans son ombre ? Lifaen aurait tenté l'exploit pour elle. Sèmil le savait, tout comme Lifaen savait pour Madeleine. Ils ne l'avaient jamais dis clairement, mais ils se connaissaient. Ils avaient tout deux des secrets qu'ils s'échangeaient d'un regard, d'une parole, d'un murmure ou d’une œillade discrète. C'était un lien étrange qui les unissait, une amitié silencieuse et distante, une fraternité au compte goutte... Rien de très clair, mais c'était présent.
Sèmil s'assit lui aussi près de la Panthère. Ce félin là ne ronronnait jamais, mais ça ne voulait pas dire qu'il n'aimait personne... Il allait le veiller avec Eileen. A côté d'eux, Leahna rassurait Syrian, qui découvrait les perturbations que provoquait la Sinuante sur l'esprit. De l'autre côté du foyer vide, la jeune fille -Regan- observait Eldän dans le plus grand silence. Ses yeux dorés paraissaient vouloir aspirer le monde entier. C'était à la fois fascinant et... Effrayant. Elle ne quittait pas l'apprenti du regard.
Ce dernier ne s'était pas assis, et il était encore debout, à fixer l'entrée de la grotte comme si il attendait quelque chose. Son visage était impassible, mais Sèmil savait qu'il devrait discuter avec lui. Eldän était pessimiste en temps normal, mais après cette bataille, ce devait être encore pire... Il ne pouvait pas le laisser seul. Le jeune homme était sûrement très perturbé- d'autant que son regard semblait hanté. Et ce n'était pas ce genre de hantises cauchemardesques qui survenaient suite à de sombres évènements. C'était plus... Sentimentale. Plus personnel. Quoi que ce fût, un souvenir désagréable troublait Eldän. Un fantôme du passé, une fois de plus... Cette soirée était destiné à les plonger tous dans les méandres du temps. Ils en sortiraient avec un regard changé, sur le monde et sur eux même. En bien, ou en pis ? Il ne pouvait le savoir pour le moment, mais priait pour que cette bataille et la perte de Genghis aient renforcé leurs cœurs, plutôt de les avoir affaiblit. Il ne le savait pas même pour lui, mais le temps leur dirait quelles seraient les conséquences de cette nuit sanglante.
Sèmil les observa tous à tour de rôle, et déplora le silence qui s'était installé une fois de plus. A nouveau cette barrière... Il fixa son regard sur l'entrée, tout comme Eldän. C'était de là que venait la lumière maintenant, et de là aussi qu'arriverait le futur. Ils n'avaient plus qu'à attendre qu'il surgisse enfin, pour les arracher aux sables mouvants du passé...
Cela ne dura pas si longtemps. La Lune n'avait pas encore disparue du ciel, quand Frimain arriva. Il n’était d’ailleurs pas seul : une montagne le suivait.
Ses muscles saillants accrochèrent la lumière sélène. Des reflets argentés s’agrippaient à ses bras, ses épaules, son cou… Mais son visage restait caché par les ombres. Il n’était qu’une masse ténébreuse aux reliefs esquissés par la lueur de la lune. Une créature tout aussi imposante le suivait, un chien qui tenait plus du loup que de l’animal apprivoisée.
Et pourtant, comme si il n’y avait rien de plus normal que d’être accompagné de deux colosses sortit de nulle part, Frimain alla s’assoir sur une des pierres qui entourait l’âtre froid. Il ne voyait rien, mais sentait intuitivement les choses ; il se dirigeait sans problème et semblait presque pouvoir déterminer le physique de son interlocuteur au son de sa voix, à sa manière de parler et de se déplacer.
Alors pourquoi cet air détaché ? Il paraissait à la fois las, fatigué et désorienté. Ses yeux aveugles étaient posés sur ses pieds. Hésitant à entrer, la montagne restait en retrait, à demi éclairée seulement. Sèmil s’avança, le cerveau en ébullition. Il ne mit qu’un instant pour se souvenir que Flinn lui avait parlé d’un inconnu de grande taille accompagné d’un chien. Cet homme les avait aidés. Et il correspondait bien à la sommaire description que lui en avait faite Flinn… Un inconnu aux poings énormes. Voilà qui le qualifiait parfaitement.
Le doyen s’arrêta face à lui, et il eut l’impression de se retrouver devant son père. Il était aussi grand que lui, quoique plus large ; mais pendant une seconde terrifiante, ce fut comme si son spectre avait surgit de la nuit. Sèmil dût lever la tête pour apercevoir son visage. Et il ne put s’empêcher de hausser les sourcils.
Sa peau était pâle et douce comme celle d’une femme, masque de porcelaine posée au dessus de son cou de taureau. C’était une combinaison des plus étranges : un visage d’une grande finesse, d’une beauté fragile, accordé à un corps de titan. Sèmil en resta sans voix. Il croisa les yeux jaunes ternes de l’inconnu. Et il y lut de la colère.
Il se serait frappé la tête contre la roche. Quelle idée de le dévisager, alors qu’ils se rencontraient pour la première fois ! Alors même que ce géant les avait soutenu durant la bataille… Pour rattraper son impair, il eut un sourire d’excuse.
 
-Il s’appelle Velk. Intervint Frimain d’une voix atone. Juste au bon moment.
 
-Et bien, Velk, on m’a parlé de toi… Tu t’es battu à nos côtés durant cette bataille. Merci.
Il lui tendit la main, d’un geste spontané. Cela lui sembla de suite ridicule. Tendre une main qui avait serrée la poignée d’une épée, quelques heures auparavant seulement, afin de souhaiter la bienvenu à un parfait inconnu… C’était risible.
Pourtant, à sa grande surprise, le géant la serra. Et parla.
 
 
Lifaen 
Brûlante caresse, flamme ardente de vie et de douceur, promesse de lendemain merveilleux. Milles mots qui glissent comme ça, le long de sa joue. La tendresse d’Eileen qui se déverse dans cette caresse, son soulagement, et autre chose. Quoi ? Lifaen n’en était pas sûr. Mais peut importe. Elle était là, sa flamme, le soleil de son univers. Par ce petit doigts, elle lui redonnait définitivement vie, introduisait dans son monde cette petite étincelle de magie qu’elle seule possédait. Eileen qui est là pour lui, Eileen qui sera toujours là, semble promettre ce moment. Son doigt qui glisse tout doucement le long de la peau trop froide et ensanglanté de Lifaen, qui s’attarde sur ses lèvres et remonte pour suivre malicieusement la courbe de la sylve de son regard. Elle est là, penchée sur lui, ses cheveux tombant en un long rideau sur le visage de l’assassin. Moment intime, leurs deux visages étant cachés par cette cascade rayonnante de cheveux. Leurs souffles proches qui s’entremêlent pour ne jamais se démêler, comme leurs vies à cet instant d’absolue éternité. Doux murmure qui ne rompt pas la félicité du moment mais qui vient plutôt le parer de chatoyantes couleurs. -Lifaen ?
Le cœur qui s’emballe, diffusant dans son sang des vagues d’émotions. Oui, elle est là, il est là aussi. Ils sont vivants, incroyablement vivants. Et Lifaen, fidèle à lui-même, panthère de nouveau. Panthère qui serait pourtant prête à ronronner de plaisir juste pour les beaux yeux de ce brasero de vie qui se tient au dessus de lui. Panthère légèrement moqueuse dont les yeux démentent l’ironie de ses paroles.
-En personne.
Tentative de sourire, qui se mue en rictus de douleur. Tout son corps n’est qu’une plaie ouverte, saillante. Pourtant, tout cela est effacé pour la chaleur de son petit soleil, juste au dessus. La main d’Eileen qui se fait tout de suite plus inquiète, qui caresse doucement les lèvres de la panthère, comme pour effacer cette marque de douleur. Souffrance qui fond face aux ardents rayons de son bonheur, juste là, il est bien. Il en ronronnerait presque, sur l’instant plus un gros chat qu’un prédateur. S’il ne peut rien dire avec son corps, alors ses yeux s’en chargeront, sylve brillante et profonde. La rouquine effarante et d’une ardeur débordante, véritable flamme de joie et d’inquiétude. Le soulagement qui se lit dans ses yeux est sans borne, mais il y autre chose, de beaucoup plus tendre. Les yeux de Lifaen qui sont toujours deux puits ouverts, une invitation à entrer dans leur sylve majestueuse. Elle s’avance encore un peu, presque hésitante. Sa voix qui s’élève de nouveau, toujours aussi douce.
-Alors. Comment va mon revenant ?
Son revenant ? Cocasserie tendre, douceur sur un plateau. A croquer. Lifaen toujours panthère, à jamais prédateur qui s’attendrit, qui n’est plus qu’un chaton. De toute façon, il n’a plus vraiment de quoi jouer le fier, là. Tous ses nerfs sont entrain de mener une révolution, ils prennent un malin plaisir à lui envoyer des vagues de douleur. Mais panthère toujours moqueur, joueuse au possible.
-Oh, parfaitement bien, je pense qu’on peut sans difficulté aller voir l’empereur, il se rendra tellement je dois être effrayant.
Petite plaisanterie habituelle, la panthère qui essaye de sauver ridiculement les apparences, bien que ses yeux clament tout autre chose. Et la main d’Eileen toujours présente qui caresse machinalement le visage tuméfié de l’assassin, comme si ce geste lui était déjà devenu habituel. Et la panthère qui se laisse faire, trop heureux pour se soustraire à ces tendresses comme il s’est soustrait à la mort. La rouquine pas effarouchée pour un sous, qui commencer à gronder son ainé comme un petit garçon.
-Franchement Lifaen, t’es pas bien ou quoi ? Mais pourquoi tu as fait ça ? Tu voulais mourir ou quoi ? Et qu’est ce qu’il se serait passé si Zej’ n’était pas arrivée ? Si tu étais mort ? Comment on aurait fait, nous ? On est un groupe, tu…
Elle se tut subitement, la main de l’assassin scellant doucement ses lèvres. Il se veut sans appel, mais son bras tremble sous l’effort, il est toujours dans une agonie précaire. Il peut à peine parler, son regard est là pour le reste. Un groupe ? Lui il en ferait partie ? Quelle blague… Les regrets ont beau submerger le jeune homme, il ne peut nier l’évidence… La jeune apprentie qui redevient subitement inquiète, peut-être par peur d’avoir commis une bourde ou consciente de l’effort de Lifaen. Sa main plus pressante encore, comme pour apaiser sa panthère. Elle redevient un ardent astre de bonheur, certainement consciente que c’est ce qui aide le plus son ainé.
Eileen, cette flamme qui attire tant Lifaen, qui l’emplit d’un sentiment étrange qui semble être le même que celui de Sémil avec Madeleine. Etrange sensation que celle-là, inconnue de Lifaen. Alors, il a un peu peur, car c’est normal d’avoir peur de l’inconnu. Mais pourtant, il est fidèle à lui-même, il surpasse ça, il essaye de comprendre. Il regarde Eileen, ce mystère qu’il voudrait explorer, auquel il voudrait s’abandonner. La rouquine est une flamme, exception pour confirmer la règle, elle ne fait qu’attirer le jeune homme, exerçant sur lui un troublant magnétisme. Elle le fascine, elle pourrait librement disposer de lui, si elle le voulait. Et Lifaen avait toujours essayé de dissimuler cela, surtout en public. Mais il savait que son armure s’était déjà fêlée, mais quelles conclusions en avait-elle tiré ? Peut importait à ce moment, seul le bonheur de cette troublante proximité était important. Elle s’approche toujours un peu, hésitante et fragile. Malgré la main de Lifaen, elle parle encore, d’une voix fêlée.
-Comment on... Comment j’aurai fait si tu étais mort ?
Lifaen esquisse une réponse, d’une implacable vérité.
-Je ne suis pas mort, Eileen. Je suis
Il n’a pas le temps de terminer sa phrase, la flamboyante rouquine le serre dans ses bras tremblants. Le jeune assassin sent son visage s’empourprer violemment, mais il ne réagit pas. Tout son corps a beau protester, il ne se dégage pas, savourant délicieusement la chaleur de la vie de la jeune femme. Il a l’impression d’être isolé dans une bulle, les battements de leurs cœurs qui s’unissent dans une absolue harmonie. Vies qui s’entremêlent, peut-être à un point insoupçonné. La poitrine de la rouquine qui s’abaisse et s’élève rapidement, elle est troublée, elle respire vite. Lifaen peut le sentir dans les pulsions de son cœur, la légère crispation de ses doigts dans son dos, comme si elle voulait ne plus le laisser partir de son étreinte. Mais ils n’ont pas le choix, la panthère aurait bien passé l’éternité comme ça, juste à écouter les battements de cœur de sa douce, mais son corps était sur le point de se rompre. Eileen sembla le comprendre instinctivement, elle reposa doucement le corps du jeune homme sur le sol.
Et maintenant, que devait-il faire ? Il allait suivre les conseils de la Faucheuse. Se relever. Se battre.
 
D’un regard, il adressa milles tendresses à la rouquine, puis il prit la parole, défiant ses lèvres craquelées.
-Recule.
Il était de nouveau panthère, insaisissable prédateur aux crocs acérés. La jeune femme le comprit et, presque à regret, elle recula légèrement. Lifaen détailla légèrement les alentours. Il manquait quelques apprentis et deux nouveaux arrivants se trouvaient là, ses yeux troublés n’en voyaient pas plus.
-Et bien, Velk, on m’a parlé de toi… Tu t’es battu à nos côtés durant cette bataille. Merci.
Dit la voix de Sémil. Le jeune homme n’arrivait pas à en distinguer plus, mais cela n’avait que peu d’importance à ce moment. Il devait se battre.
Inspirant profondément, il se redressa en position assise, luttant contre la douleur, contre ses os qui craquaient et ses plaies qui suintaient. Eileen avança tout de suite vers lui, mais il lui fit signe de reculer d’un grognement. Panthère. Se battre, vivre. Se relever. Par une habile contorsion, il se retrouva à genoux, haletant, crachant sa vie dans son souffle. Ses plaies saignaient de nouveau, tout son corps hurlait de douleur.
Lui à genoux ? Ridicule, impensable fantaisie. Ne serait-ce que par fierté, il devait se relever. L’assassin poussa un nouveau grognement qui résonna dans toute la grotte, il défia du regard quiconque oserait s’avancer pour l’aider. Il éructa un juron de colère, luttant contre son propre corps qui essayait de le mettre au tapis. Il commença à se relever, ahanant, crachant du sang, grognant. Ses plaies souffraient le martyr, elles hurlaient à la face du monde leur douleur. Pourtant, Lifaen continua, sans faiblir.
Se battre.
Se relever.
Encore et toujours.
Se battre.
Enfin, il se retrouva debout. Ruisselant de sang, agonisant. Mais debout.
D’un regard, il défia le monde.
 
 
Eldän 
Eldän posa doucement, ainsi qu'Eileen, le corps inerte de Lifaen, vivant pourtant, comme l'attestait le faible - très faible - souffle qui s'échappait de ses lèvres. Peut-être s'en sortirait-il, peut-être pas. Sans doute pas. Il parcourut d'un regard la grotte sombre - on avait éteint le feu -. Presques tout les apprentis se trouvaient là. Presque. Il en manquait encore. Frimain et Zéjaléa. Et Arl aussi, peut-être, celui pour lequel ils s'étaient battus. Eldän, après avoir survolé la grotte, s'attarda sur quelques détails qui l'avaient interpellés. Cette fille, d'abord. La peau brune et les yeux dorés, jeune et petite. Sa présence ici, incongrue, l'intrigua d'abord puis s'évanouit dans son esprit, tel un fantôme gracile, quand son oeil accrocha la deuxième chose qui l'avait étonné. Genghis. Etendu. A même le sol. Les yeux fermés, la peau blanche, immobile.  
Mort.
 
 
Mort. Mort. Mort. Mort. Mort. Mort. Mort. Mort. Mort. Mort. Mort, bordel, mort, mort MORT!
Il était mort. A peine leur périple et leur quête insensée entamée, un des leur déjà, était tombé sous les coups impitoyables de l'Empereur. Mort. Mort.
Eldän se le répéta, encore et encore, jusqu'a ce que ce mot perde son sens, jusqu'a ce que sa sonorité qui résonnait dans sa tête soit inconnue, jusqu'a ce que... jusqu'a ce qu'il craque. Mais il ne craquera pas. Jamais. Jamais.
D'autres avaient encore de l'espoir. Ce serait futile et cruel de leur montrer à tous l'impossibilité de leur quête. Leur prouver que un par un, ils mourront, peut-être loin du but, peut-être tout prêt. Leur démontrer que jamais ils n'y arriveraient. Que jamais, le Soleil brillera en Andore. Que jamais la bonté réapparaitra dans le coeur de l'Homme. Que jamais ils ne vaincraient l'Empereur. Jamais.
Ce jamais, pour certains peut-être il n'existait pas. Mais pour lui. Oui, lui, Eldän Alruin, il existait. Il représentait les barrières de son esprit, les limites de son corps... ce jamais représentait sa vie, et sa mort. Il lui permettait de tenir mais le menaçai en même temps de le faire tomber.
 
Eldän revint à la réalité et se mit face à l'entrée de la grotte. Si il s'asseyait, il s'endormait. Et il ne pouvait pas faire ça. Il ne pouvait pas car il devait savoir. Savoir si Lifaen allait s'en sortir. Savoir si Frimain et Zéjaléa reviendrait. Frimain et Zéjaléa devait revenir. Alors il resta là, à regarder la lune au dehors, et l'aube, qui se levait lentement. Très lentement.
Il sentit confusément des regards le transpercer. Il écarta un bref instznt le regard de l'extérieur et vit Sémil. Sémil, le grand chef. Sémil qui voulait tout protéger, tout commander, tout controler. Et il s'en donnait les moyens. Cette nuit, son armure sans faille l'avait quitté. Il avait faillit perdre la vie, faillit pleurer aussi, sans doute. Avait perdu le controle. Avait perdu la vie d'un ami. Mais il ne faisait aucun doute que demain, il remettrait son armure, reprendrait son armure de chef et reconduirait leur petit groupe fragile vers la Mort. Un mot qui avait encore son sens.
L'autre regard était celui de la jeune fille à la peau brune et aux cheveux argentés. Il haussa des épaules imaginaires. Et alors ? Qu'est ce que cela importait ? Rien. Juste, rien.
Sauf le regard d'une petite fille, il y a 15 ans, qui le fixait avec ses grands yeux verts. Il racontait une histoire. Quelle histoire déjà ? Ah. Oui.
 
La voix claironnante et orgueilleuse d'un petit garçon blond aux yeux blancs comme neige résonna dans la petite maison.
-Et mon père, il m'a raconté qu'un jour, et bah, il a affronté CENT méchants en même temps. Et tu sais quoi ? Et bah il les a tous battus.
En réponse, la voix moqueuse de la petite fille, brune aux yeux verts pommes dit:
-Ça se peut pas, ça! Je suis sur que tu mens.
-Non, c'est pas vrai, je ment pas! répond le garçon, vexé.
-Si!
-Non!
-Si!
Le garçon s'énerve et claque sa main sur la joue de la petite fille.
Elle pleure et le regarde. Avec ce fabuleux regard vert, qui lui transperça le coeur.
 
Eldän se passa la main dans les cheveux. C'était fini tout ça, s'était le passé. Ne comptait maintenant que cette ouverture dans la roche et les bruits de pas qui s'approchaient. Des pas ?
Frimain entra dans la grotte. Le garçon aux yeux blancs, semblable aux siens mais, eux, aveugle. Derrière lui, ue gigantesque ombre. Un homme -une femme ?- au poing énorme. Celui a qui il a tiré une flèche par erreur dans la folie de la bataille. Enfin. Il allait pouvoir s'excuser.
 
-Il s'appelle Velk.
 
-Et bien, Velk, on m’a parlé de toi… Tu t’es battu à nos côtés durant cette bataille. Merci.
 
Sémil, premier à parler bien sur. Premier à prendre les devants. Apparemment il a déjà réparé et réendossé son armure de chef.
Il lui tend la main.
Eldän retint un sourire ironique. Ce n'était pas une attitude de chef, ça. Lui montrer sa sympathie. Sémil lui même en parut surpris, mais se reprit très vite.
Le colosse lui serra la main à son tour. Et parla. Enfin, commença à parler plutôt. Eldän lui coupa rapidement la parole et fit, le sourire aux lèvres:
-Désolé de t'avoir tiré une flèche tout à l'heure. Bon, tu l'as à peine senti apparemment mais tu as eu de la chance que pour la première fois de ma vie je rate ma cible. Sinon c'était la tête que le trait atteignait. Et là tu l'aurais senti. Mais bref. Excuse moi.
Et voilà, c'était fait. Tirade ironique et sans aucune défaillance de voix. Il n'avait découragé personne. Il n'avait pas craqué.
 
 
Dans sa tête, encore, résonnait ces deux mots: Mort. Et jamais.
 
 
Zejaléa 
Plongé dans une profonde léthargie, Arl restait totalement immobile. Il ne sembla s'éveiller qu'au son des les trilles de Moon, qui s'était approché de lui et volait avec légèreté entre les branches. Il ouvrit lentement les yeux comme revenant d'un rêve, descendit souplement de l'arbre et l'observa. Zejaléa le regarda lever la tête vers elle et attendit qu'il s'exprime. Sa réaction fut pour le moins inattendue et prit Zejaléa de court.  
"- Bonjour, peut-être. commença-t-il d'un ton léger, presque enjoué.
- Euh...Bonjour...Arl...Genghis...est mort."
 
Elle s'interrompit à nouveau sentant une larme ruisseler sur sa joue. Pourtant elle s'était efforcée de refermer les blessures de cette nuit, et la mort de Genghis n'était plus qu'un fait incolore du passé comme celui de la Citadelle tombée. Alors pourquoi cette larme ? Pourquoi cette souffrance ? Peut-être était-ce la douleur causée par l'impuissance, son éternelle ennemie, létale dans son immobilité. Mais peu importe, d'autres vivants avaient besoin d'elle.
 
"Tu crois peut-être que tu es vivante ?"
 
Un ton sec, dur, cassant. La jeune apprentie ne comprit pas pourquoi Arl portait soudainement tellement d'agressivité dans son regard, tant que c'en était douloureux de le voir ainsi...Incrédule, elle ne parvint qu'à articuler un mot.
 
"P... Pardon ?"
 
Arl esquissa un rictus de dépit et lui répondit avec une désinvolture blessante.
 
"Personne ici n'est vivant. Sauf Moon, peut-être. Réfléchis-y, tu n'as devant toi que la violence. Et si par miracle tu t'en tires, tu auras le sang de dizaines d'hommes, enrôlés de force et arrachés à leur foyer, sur les mains. Tu penses pouvoir être heureuse après ça ? Nous sommes sacrifiés. Notre maîtrise du feu n'est pas un don. C'est une malédiction."
 
Alors la larme solitaire qui s'était arrêtée au-dessus de la pommette de Zejaléa repartit sur sa lancée, en appelant d'autres sans que la jeune fille puisse faire quoi que ce soit...La frustration mêlée à la colère montaient en elle, mais ces émotions étaient toutes deux balayées par la douleur et l'impuissance, aigües comme jamais qui susurraient leurs sortilèges maléfiques...Zejaléa ne s'intéressait pas à sa propre survie, ni à la survie des humains en général. Son idéal était de faire revivre la Terre et de préserver ses amis de la douleur, et ses larmes étaient encore ses dernières armes, dérisoires, contre l'impuissance. Mais elle ne devait pas s'abandonner à cette dernière, la jeune fille releva la tête, pour survivre et continuer à sa battre. C'était de toute façon la seule issue...
Pourtant, les larmes continuaient à s'échapper sans qu'elle puisse les arrêter, et regardant Arl au travers de ce voile brouillant sa vue, elle vit son mal-être, lui si intouchable qui s'approchait d'elle et tenter de tarir ce flot continu qui s'asséchait enfin...
Gêné, le jeune homme entouré de mystère lui dit alors une phrase étrange, inattendue...
 
"Zej' ? Tu as déjà volé ?"
 
Si elle avait volé ? Comment aurait-elle volé sans ailes ? A moins qu'il lui demande si elle avait déjà commis un larcin, mais dans ce cas, pourquoi cette question si déplacée maintenant ? La jeune apprentie n'eut que le temps de bredouiller un "Que..." d'incompréhension que Moon était déjà sur son épaule...Et elle s'envolait...
 
Elle était à l'orée du Ciel.
Libre, enfin libre et déliée de ces lourdes chaînes portées depuis trop longtemps, tant de douleur qui se dissipait faisant place au Vol du geai...Zejaléa sentait le vent courir dans ses rémiges alors que le vent l'emmenait du sommet jusqu'aux étoiles. Elle était Moon, une fusion étrange entre trois âmes meurtries qui aspiraient au même besoin d'envol hors de la douleur et de la peine de leurs existences médiocres...
Trois ? Arl, bien qu'absent était intrinsèquement présent dans chaque cellule composant Moon...Ce lien était d'une intensité étrange, anormale, mais il donna à Zejaléa de l'espoir. Deux êtres si différents liés d'une telle intensité, c'était tout simplement beau...Et elle volait, plus haut, avec ardeur et joie. Moon dirigeait la danse, mais il lui semblait pouvoir être totalement libre de ses mouvements. C'était l'Harmonie, pure et parfaite au sens le plus limpide. L'apprentie ne sut jamais combien de temps dura le vol, certainement une fraction d'éternité, suspendue dans le temps au travers d'un espace illimité...Elle ressentait Moon jusqu'au tréfonds de son être et alors que le sol défilait sous eux, forme bleue, indistincte, la Lumière vint. Il n'y avait jamais qu'une seule solution, il restait toujours un autre chemin à découvrir, et derrière la désolation se cachait assurément un havre. Le seul prérequis étant l'effort à faire pour y accéder...
 
Vite, trop vite à son goût, Moon se reposa sur son épaule et son esprit réintégra son corps d'origine, le jeune fille tituba une fraction de seconde, puis retrouva ses réflexes corporels, le souffle encore court de l'expérience qu'elle venait de vivre...Alors, elle releva la tête et sourit à Arl en caressant la tête de Moon, qui regagnait la clavicule de son ami.
 
"Merci...Merci à vous deux pour cette parenthèse incroyable. Je...Je me rends compte à quel point ce présent est de taille, aussi, j'en garderais toujours un souvenir précieux...Merci pour cet instant d'Harmonie."
 
Puis elle se tut alors que Arl lui offrit un sourire, un vrai éclairant tout son visage habituellement si taciturne. Et sur son épaule, Moon souriait aussi.
 
 
Velk 
Bien sûr qu'il ne s'attendait pas à un accueil mémorable, après une telle boucherie. Mais il avait espéré, au fond de lui, que les Chevaliers de l'Ordre seraient différents des autres. Il n'osa pas entrer dans la grotte.
Il gardait la tête baissée, le visage caché derrière ses cheveux détachés et collés par du sang séché. Il vit quelques regards se poser sur lui. Un homme mûr s'approcha, et... le dévisagea. Velk ne dit rien. Il avait l'habitude, et était trop fatigué pour se rebeller. Seulement, il avait honte qu'on le fixe ainsi : Il était défiguré, à présent. La cicatrice laissant apparaître les chairs de son visage à nues, lui donnait l'impression d'être encore plus intrigant que d'habitude. Un colosse avec un visage de femme, c'était déjà peu commun, mais alors barré d'une plaie sanguinolente, c'était sûrement à jeter des regards étonnés. Il fut remercié d'une manière autoritaire, presque militaire. Le jeune forgeron n'était pas vraiment habitué à ce que l'on s'adresse à lui de la sorte.
On lui tendit la main. Bizarre. L'homme qui lui parlait semblait être mal à l'aise devant lui. Velk jeta quelques regards discrets dans la caverne. Il y avait des blessés, et deux... non ; un mort.
Il accueillit la poignée de main avec enthousiasme, mais sans décrocher le moindre sourire. Il était accepté, apparemment.
-L’Empereur mourra... dit-il de sa voix grave, juste avant d'être apostrophé par un jeune adulte, peut-être un peu plus vieux que lui.
-Désolé de t'avoir tiré une flèche tout à l'heure. Bon, tu l'as à peine senti apparemment mais tu as eu de la chance que pour la première fois de ma vie, je rate ma cible. Sinon c'était la tête que le trait atteignait. Et là tu l'aurais senti. Mais bref. Excuse moi.
Cette fois-ci, Velk rigola. Ses épaules s'agitèrent frénétiquement. L'adolescent partit en fou rire, se mettant la main sur la bouche pour ne pas faire trop de bruit. Il voulait respecter le silence funéraire qui régnait ici, mais ce rire était plus nerveux qu'autre chose. Il avait grand besoin de rire.
-T'es un rigolo, toi, dit-il en croisant le regard de l'inconnu. Ta flèche m'a transpercée le bras, gloussa-t-il. Ça fait un mal de chien, ces machins-là ! J'ai pas bougé parce que j'étais en pleine crise, mais crois-moi que si je t'avais trouvé à ce moment-là, t'aurais jamais eu l'occasion de t'excuser... conclut-il tristement.
-En pleine crise ? demanda le plus vieux, soudain inquiet.
-J'ai... un problème mental, un traumatisme assez grave, en fait...
-Comment ça ?
Velk laissa passer une bonne quinzaine de secondes, afin de trouver la manière de dire le fait correctement.
-Je deviens une machine à tuer à la vue du sang... Et Kire aussi.
Ce dernier couina tristement, aussi gêné que son frère. Ses deux interlocuteurs semblèrent comprendre qui était Kire.
-Et... tu peux te contrôler ?
-Jusqu'à un certain point, à peu près. Quelques gouttes, ça me rend colérique. Un filet, et j'ai envie de tuer. Le problème, c'est que je suis comme anesthésié. Je sens plus rien jusqu'à ce que j'ai tué tout le monde. Et après, les douleurs me prennent. C'est pour ça que je suis autant amoché, je prend de gros risques en pleine crise. Et là, je suis crevé... vous savez pas comme c'est douloureux de marcher alors qu'on s'est fait transpercer le mollet par une dague... avoua-t-il avec une grimace. Et, je sais pas si c'est normal, mais mon visage me brûle.
-Notre guérisseuse est encore dehors, elle te soignera quand elle reviendra.
-C'est... la petite brune avec de beaux saphirs à la place des yeux ? demanda-t-il timidement.
-Ouais, répondit le plus jeune avec un faux sourire complice.
-Va te reposer à l'intérieur, proposa l'autre. Mon nom est Sèmil. Je suis le doyen du groupe.
  
  
Syrian 
Les sens du chevalier nomade revinrent les uns après les autres d'abord l’ouïe qui lui permit de savoir qu'il n'était plus seul et que Sémil était là et ensuite la vue qui lui permit de voir que Leahna veillait sur lui penchée sur sa blessure à la jambe. Syrian tourna sa tête douloureusement afin d'observer les autres personnes présentes dans la grottes, elles étaient nombreuses mais dans son état le jeune adulte ne parvenait pas à distinguer les personnes ni à savoir si il y avait des absents, sa vision était trop trouble et son ouïe défaillant, il parvenait tout juste à comprendre ce que lui disait son meneur. Evidemment il s'était inquiété pour lui cela se voyait à son expression, aux paroles qu'il utilisait et même maintenant il continuait à s'inquiéter de la fièvre qui assaillait le nomade et il avait raison si le mal persistait alors Syrian serait incapable de suivre le groupe à travers Andore, il faudrait être fort pour traverser le continent hostile et le nomade le savait mieux que personne, un infirme ne pouvait pas survivre dans un milieux si hostile même accompagné par les plus valeureux guerriers. Apparemment Zejaléa n'était pas revenue où alors elle était morte... Pourtant il lui avait prêté le destrier de son maître pour quitter le champ de bataille mais lorsqu'il l'avait rappelé il était revenue seule, était il arrivé malheur à la guérisseuse ? Non elle savait se battre, elle devait juste être en train de s'occuper des blessés sur le champ de bataille. Le chevalier nomade serra les dents, il aurait voulu pouvoir se lever et aller aider ses compagnons à s'occuper des blessés mais c'était impossible il était cloué ici à cause de ces blessures et encore il pouvait s'estimer heureux d'être encore vivant car sa blessure aurait pu pourrir et s'infecter avec l'humidité de la nuit, le sang et la terre toute les conditions étaient réunis pour perdre sa jambe. Le chevalier masqué se redressa un peu plus afin d'observer l'état de sa jambe apparemment celle-ci avait été nettoyée mais toujours pas refermée c'était dangereux, bien plus que la fièvre mais il devrait s'en occuper plus tard car Sémil avait sorti une drôle de plante de ses bottes et il semblait décidé à ce qu'il l'ingurgite. Malgré sa vue défaillante Syrian se rendit compte que la plante que tenait son meneur était une Sinuante, la simple vue de cette plante tira une grimace de dégoût au nomade car petit il avait déjà du en ingurgité afin d'être sauvé d'une fièvre dévastatrice qui l'aurait sûrement emporté sans la plante miraculeuse... Miraculeuse certes mais désagréable et encore désagréable était un euphémisme à vrai dire Syrian se demandait si finalement il ne préférerait pas prendre le risque de subir cette horrible fièvre plutôt que d'avaler cette horreurs. Sémil avait toujours le mot pour rire... Comment aurait il pu se reposer après avoir ingurgité ça ? Trouver le repos serait impossible pendant une bonne vingtaine de minute et après jamais il ne trouverait le sommeil avec le souvenir se son mauvais rêve et des effets de la plante miracle. Le chevalier nomade observa son frère d'arme s'éloigner pour finalement sortir de la grotte, bien avant toute chose il allait devoir s'occuper de sa jambe... Heureusement il n'était pas seul Leahna était demeurée près de lui, sans elle il n'aurait rien pu faire il n'aurait même pas eut la force de défaire la ceinture autour de sa jambe. Le nomade fixa sa soeur d’arme de ses grands yeux verts émeraudes et tenta d'articulés quelques paroles d'une voix rauque déformée par la fatigue et la douleurs.  
-Leahna il faut s'occuper de ma jambe au plus vite, chaque minutes passée augmente les risques d'infections et je n'ai pas envie de la perdre. Ecoute bien ce que je vais te dire car je ne penses pas pouvoir le faire une fois que j'aurais ingurgité la plante que m'a donné Sémil. Bien tu vas aller récupérer la sacoche qui est accrochée au cheval de mon maître, dedans il y a normalement un pot dans lequel il y a une crème violacée, tu vas prendre cette crème ainsi que le fil et l'aiguille qui doivent se trouver dans une poche latérale. Une fois que tu auras tout cela tu vas étaler la crève sur la blessure puis tu la refermeras avec le fil et l'aiguille. Si tu ne te sens pas capable de faire tout ça alors va chercher Sémil ou Zejaléa si elle est revenue. Lorsque tu seras revenue il est inutile d'essayer de me parler j'aurai ingurgité la plante et je risque de ne pas être en état de répondre pendant au moins vingt minutes.
 
Le jeune nomade luttait contre la douleurs sa blessure ouverte lui faisait horriblement mal et il devait employer toute sa volonté afin de ne pas sombrer dans l'inconscience, il n'avait déjà presque plus confiance de ce qui se passait autour de lui et rester assis plus longtemps aurait été inconscient c'est pourquoi il se rallongea tenant la Sinuante fermement dans ses mains. Peut être Leahna était elle déjà partie mais c'était difficile à dire car la fièvre altérait ses sens et son jugement. Maintenant il fallait faire preuve de courage car les prochaines minutes allaient être très longues, interminables, la Sinuante n'allait pas provoquer la douleurs mais sans doute la folie et l'opération de la jambe allait provoquer la douleurs... Au moins il ne se débattrait pas la sinuante allait le mettre dans un état second proche de l'inconscience. Aller ! Si il ne le faisait pas maintenant sa volonté s'émousserait. D'un geste dénué de force le nomade posa les brins sur sa langue non sans appréhension. En quelques minutes les brins se mirent à pétiller comme le faisait l'hydromel de l'ordre sauf que là le goût sucré était remplacé par un arrière goût amer. Syrian avala les brins de la plante médicinale même si il avait envie de les régurgiter, son corps protestait contre cette intrusion mais le jeune nomade se força à ne rien recrache. Il fallait très peu de temps avant que les premiers effets indésirables ne se fassent sentir. Comme la première fois la première chose que Syrian ressentit fut le froid il était pourtant à quelque centimètre du feu mais c'était comme si ce dernier venait d'être soufflé par une force surnaturelle et le souffle de cette force se déchaînerait maintenant sur le jeune adulte glaçant chacun de ses organes, le moindres ce ces membres de ses cheveux jusqu'à ses orteils. C'était ridicule le chevalier tremblait transit de froid alors qu'il se situait à une enjambé du feu pour un spectateur extérieur cette scène avait quelque chose de surnaturelle d'autant plus que les yeux de Syrian était exorbités comme si quelque chose essayait d'en sortir on s'attendrait presque à les voir éclater comme des coquilles d'oeufs et qu'un animal quelconque en sorte. Le pire c'était tout de même pour l'adolescent qui avait l'impression qu'une bête se tortillait dans ses pupilles si il avait pu il se serait arracher les yeux mais son corps ne répondait plus et puis il n'y avait pas que les pupilles il y avait aussi son ventre, une bête énorme sautait dans son ventre faisait des bonds de géant, il fallait qu'on la fasse sortir ! Et voilà que des bêtes sortaient de ses oreilles ! Son corps était devenu une véritable ménagerie. Dehors aussi les bêtes sauvages l'agressaient elle lui lacéraient le corps de leur griffes glaciales lui tailladant le torse mais le pire c'était sa jambe, une vive douleurs plus aiguë qu'aucune autre comme si on lui arrachait le membre. Dans son délire Syrian attrapa la main de quelqu'un était-ce Leahna ? Ou Zejaléa ? Peut être était-ce Sémil toujours est il que cette présence avec le monde extérieur le clama quelque peu, sa respiration se fit plus lente, moins rauque et moins haletante et son état commença à s’améliorer, peu à peu les bêtes prédateurs quittèrent la grotte, les bêtes sortirent de son corps et le feu se ralluma. L'éternité était passée. Les muscles de Syrian se relâchèrent, ses yeux se refermèrent, sa main lâcha prise et il sombra dans le sommeil, un sommeil réparateur sans rêve ni cauchemars.
 
 
Zejaléa 
Zejaléa, encore troublée par son expérience récente de vol, tentait de mettre de l'ordre dans son esprit. Elle adressa une courte phrase à Arl et à Moon tout en tentant de mettre un peu d'ordre dans ses pensées.  
"Nous devons partir rejoindre les autres. Cela fait bien deux nuits que nous sommes au même endroit, et le charnier ne va pas tarder à attirer autre chose que des charognards. Aussi, je vous propose de se mettre en route. Je vous laisse avancer à votre rythme, vous me trouverez devant en cas de besoin."
 
 
Puis elle partit sans se retourner. Elle aurait aimé leur dire plus, beaucoup plus, leur crier sa gratitude et son espoir dont ils avaient aidé à la résurrection. Mais elle avait senti...Quelque chose. Comme de l'émotion ou de l'incertitude. Arl et Moon avaient sûrement besoin d'être seuls également, elle le savait d'une façon inexplicable après avoir été si proche d'eux un court instant. Arl semblait même troublé, pourquoi donc ? Peut-être était-ce le fait de laisser sa place à quelqu'un d'autre...Ce qui voudrait dire qu'il ne l'avait jamais fait auparavant ? Zejaléa eut un hoquet de stupeur. Elle pensait qu'elle avait saisi l'importance du présent, c'est il valait infiniment plus ! Ils lui avaient ouvert leur âme et la laissant accéder au cœur de leur relation. La jeune fille en rougit presque de gêne. C'était tellement généreux de la part du jeune homme mystérieux...
 
Perdue dans ses pensées, elle marcha d'un pas vif et silencieux sans rencontrer âme qui vive jusqu'à apercevoir le flanc montagneux abritant la grotte. La jeune fille poursuivit son ascension jusqu'au refuge de ses frères et arriva jusqu'à la hauteur de ceux qui étaient le plus à l'extérieur, dont Flinn qui semblait en profonde méditation. Il leva la tête et lui adressa un léger signe ponctué d'un sourire machinal pour lui souhaiter la bienvenue, puis le jeune homme se remit dans sa position initiale. Zejaléa ne chercha pas à en savoir plus. Flinn était depuis toujours quelqu'un de distant.
 
Alors qu'elle s'approchait encore, son cœur battait de plus en plus fort tandis qu'un collier lui enserrait la gorge. Et si Eileen et Lifaen n'étaient pas rentrés ? S'il était mort ? Et Sèmil, avait-il été emporté par la Nuit, froide et impitoyable ? De nouveaux cadavres auraient-ils fleuri dans leurs rangs durant sa courte absence ? Elle pressa le pas jusqu'à entendre des voix connues provenant de l'entrée béante...Sèmil était debout, il semblait aller bien, bref, il vivait !! Une vague de soulagement déferla alors dans la conscience de l'apprentie, car si Sémil tombait, ils étaient tous perdus...Leur jeune meneur était d'ailleurs aux côtés de Eldän, qui semblait assez peu éprouvé par la bataille en comparaison à Sèmil qui était encore légèrement titubant. Sans hésiter une seule seconde, Zejaléa s'approcha de lui furtivement et ne put s'empêcher de s'exclamer d'une voix joyeuse :
 
"Sèmil ! J'avais si peur que la nuit ait eu raison de toi...Heureusement tu es encore des nôtres. Pense tout de même à te reposer, ta blessure n'est pas une simple entaille, et se faire transpercer de part en part est toujours une expérience très affaiblissante en plus d'être pénible, si tu vois de quoi je parle" lança-t-elle avec un sourire complice et une aisance rare pour elle. Mais l'apprentie était tellement heureuse de le revoir en forme qu'elle aurait même pu lui sauter au cou. Enfin, elle adressa à Eldän un signe de tête amical, et s'enfonça dans la grotte...
 
La première chose qu'elle vit fut une, non deux, masses énormes réfugiées côte à côte. L'homme au chien était donc définitivement leur allié. Embrassant l'espace du regard, elle aperçut du coin de l'oeil Eileen, qui semblait exténuée, presque dans un demi-sommeil tant les derniers jours avaient été ardus pour elle. Pourtant, son optimisme flamboyait toujours et même dans cette état, la jeune femme resplendissait. Zejaléa sentait sa respiration se calmer au fur et à mesure qu'elle voyait des silhouettes connues se découper dans la pénombre, même si certaines lui semblaient étrangères, mais qu'importe. Tout son univers qu'elle avait imaginé disloqué se reconstruisait lentement en elle au rythme des battements calmes et réguliers de son cœur. Jusqu'au moment où elle aperçut Lifaen. Debout, et sanguinolent, il avait manifestement fait un effort intense pour se redresser. Alors quelque chose en elle se consuma, et elle perdit son sang-froid attirant même le regard des plus proches...
 
"Lifaen ! Tu es inconscient d'être debout ! Tu aurais pu me dire que tu tenais tant à mourir, je me serais épargné la peine de te soigner !" attaqua-t-elle d'une voix vibrante de rage alors qu'elle s'approchait à grandes enjambées du tueur qui la regardait avec un air de défi.
Zejaléa était tout simplement hors d'elle, et alors que Lifaen s'apprêtait à répliquer, elle fit quelque chose qu'en temps normal elle n'aurait jamais fait : Elle balaya les jambes de l'assassin le faisant retomber au sol, lui plaqua la main sur le torse, et s'approchant de son oreille, lui murmura avec une colère mal contenue tout ce qu'elle avait à lui dire.
 
"Abruti ! Les blessures ne se soignent que si on les laisse en paix ! A malmener ton corps, tu risques d'avoir des séquelles toute ta vie ! Je vais te dire pourquoi tu dois rester en vie. Pas parce que tu pourrais être la Terre, mais parce que tu n'as pas la moindre idée de ce que tu représentes pour certains d'entre nous. Tu es la Force, tu es l'Ombre, et te voir à terre nous donne à tous l'envie de te retrouver en pleine forme, on veut quelqu'un qui nous fait croire que tout est possible, pas un semblant de soldat qui pour protéger son honneur crache du sang offert. Oui, car ce sang qui te maintient en vie ne provient pas de toi, mais de moi...mais aussi d'Eileen ! Lorsque j'ai voulu te cautériser au feu, elle m'en a empêché et je lui ai obéi, mais à ton avis, pourquoi a-t-elle le même bandage que moi autour du bras ? Parce que je lui ai demandé de fournir de ce liquide rouge dont nous avons tous besoin pour vivre. Et toi tu gaspilles allègrement son présent ! Mais te rends-tu compte qu'elle pourrait mourir pour toi ? Si tu ne tiens pas à la vie, c'est ton problème, mais ne lui enlève pas l'espoir, car tu es SON espoir, et l'Espoir ne meurt jamais..."
 
Elle se releva vivement, furieuse devant un Lifaen abasourdi et tourna les talons pour lui laisser le temps de réfléchir à ses paroles. Elle avait dû être confuse, mais peu importe, c'était dit. Elle espérait qu'il serait capable d'absorber les informations les plus importantes de son message.
 
S'avançant au fond de la grotte, elle se réfugia dans un coin obscur, se roulant en boule et en attendant d'être utile aux autres, elle ferma les yeux et son esprit s'envola.
 
 
Flinn 
- Merci Flinn. Si tu n'avais pas compris, là, tout de suite, j'aurais continué à vouloir mener le groupe seul. Je crois que... J'ai besoin d'aide. Et je ne peux pas avancer éternellement sans cette aide, comme je le voudrais. En tout cas, pas cette nuit, pas maintenant. Je sais que tu peux et que tu veux m'apporter ton soutient, et je suis bien obligé de l'accepter, en ce moment ! Peut être un peu à contrecœur, mais avec gratitude.  
Flinn faillit sursauter. Perdu dans ses pensées, il ne s'était pas aperçu que Sèmil l'avait suivi dehors. Il ne l'avait pas vu, pas entendu, pas senti. Peut-être lui aussi avait-il été perturbé par cette nuit, finalement... Bref, Sèmil était là, il avait compris que Flinn proposait son aide, et le remerciait. Trop gêné pour répondre quoi que ce soit dans cette situation inhabituelle et qui ne lui ressemblait pas; le jeune chasseur décida de s'éloigner de quelques mètres, sans se retourner, signifiant seulement son amitié au doyen du groupe par une main tendue vers le ciel. Sèmil ne tenta pas de le retenir, ce qui le soulagea.
 
Il avait besoin de vider sa tête, de reposer son esprit. Flinn s'assit sur un rocher près de l'entrée de la grotte. Il ferma les yeux. Il ouvrit son âme.
 
Alors il ne faisait plus qu'un avec la nature, il écoutait le vent, dansait avec le vent, était le vent. Il pouvait sentir respirer chaque être vivant, chaque animal ou plante, chaque pierre autour de lui. Sauf dans la grotte, car il avait volontairement écarté cette zone de sa concentration, ne tenant pas à baigner dans une atmosphère de deuil, de souffrance, de tourments. De fatigue. Pourquoi étaient-ils tous si exténués ? Cette question disparut avant même sa formation dans l'esprit du guerrier : sa méditation servait à cela. Faire le vide. Impossible pour lui de dire depuis combien de temps il méditait quand il les senti arriver : Frimain, de son pas léger mais moins assuré que le moyenne, et l'inconnu qui l'accompagnait, de son pas plus lourd encore que sa respiration. Il ouvrit un œil et put constater qu'il ne s'était pas trompé. Le grand chien du géant était là aussi. Comprenant qu'adresser un sourire d'accueil à un aveugle n'aurait aucun intérêt, le Loup replongea, rejoignit le Vent dans sa valse indifférente, mais belle, esprit même de la Liberté, qui soufflait son requiem sur le monde figé. Un peu plus tard, ce fut Zejalèa. Enfin, elle était revenue. Elle, il pouvait l'accueillir.
 
"Un sourire vaut mieux que mille discours. Un sourire peut donner la force."
 
Peut-être allait-il devoir s'y mettre, au sourire... Il n'en avait pas l'habitude, mais cette chose simple avait un réel pouvoir. Zej' lui rendit son sourire.
 
Tout le monde était réuni à présent, non ? Flinn sortit complètement de sa méditation. Réintégra son corps, cette prison de l'âme qui en était aussi l'arme. Cette représentation qui, une fois inerte, faisait couler les larmes. Cette chair qui laissait passer l'amitié. Un corps... Cela représentait si peu, en en même temps tellement de choses. Il entendit Zej' sermonner Lifaen avec virulence. Visiblement, il s'était relevé, et elle n'avait pas du tout apprécié cette façon irresponsable de se mettre en danger... Fidèle à eux-mêmes, ces deux-là. Une esquisse de sourire apparu sur le visage du jeune chasseur, qui se leva prestement. Mais cette ombre disparut aussitôt. Dans la grotte, tous ces compagnons étaient blessés ou exténués, ils avaient tous subis de graves dommages physiques et psychologiques. Le goût du fer se mêlait au goût du sang dans leur bouche comme dans leur cœur. Ils avaient tous besoin de repos. Flinn s'avança vers Sèmil.
 
- Reposez-vous tous. Nous aurons besoin de tout le monde à l'avenir, dans le meilleur état possible, surtout toi, alors repose-toi. Et veille à ce que tout le monde en face autant. Je vais monter la garde. Repose ton corps et ton âme sans crainte. Compte sur moi, repose-toi.
 
Sans attendre que son aîné ne proteste, Flinn tourna les talons et se plaça près de l'entrée de la cavité rocheuse.
  
  
Lifaen 
Ça faisait mal. Un mal de chien, même. Il était là, allongé sur ce putain de sol froid et tout son putain de corps lui faisait un putain de mal de chien. Et tout esprit souffrait avec lui, de honte mais aussi et surtout de colère. Une colère dévorante, ire ardente. Une colère presque malsaine, une fureur dévastatrice. Il était de ces personnes dont la pire colère était froide, d’une morsure glaciale. Et de la colère, ça il en irradiait. Il était effrayant, funestement furieux. Il avait beau être allongé par terre, couvert de sang et incapable de bouger, il en aurait fait se faire dessus par le premier garde de l’empereur passant par là. Il rayonnait d’une rage mortelle. N’importe qui en aurait été apeuré, n’importe qui aurait eu un mouvement de recul, si ce n’est de fuite. Pourtant il était juste allongé là, sans capable de ne rien faire, pourtant plus dangereux que jamais. Mais qu’est ce qu’il pouvait faire, là sur le sol dur et froid ? Rien.
A part réfléchir.
Alors, il réfléchit.
Tout d’abord à ce qui venait de se passer. Lorsque Zejaléa s’était approché, il avait tout de suite su ce qu’elle allait faire. Pour la simple et bonne raison que le temps s’était ralenti. "L’avant bataille" qu’il était capable de percevoir… Il aurait pu réagir, il savait qu’Eileen avait suivi ses instructions et conservée ses dagues, en un mouvement des doigts, il aurait pu ligoter la jeune apprentie. Néanmoins, durant cet instant, il avait aussi pu voir les yeux de la timide jeune femme. Et c’était cela qui l’avait dissuadé de faire quoi que ce soit. Certes, les yeux de la guérisseuse brillaient de colère, mais aussi… D’inquiétude. Une inquiétude tenace, franche, féroce. Une inquiétude sincère et touchante, dissimulée par une coquille de colère.
D’une certaine manière, cette inquiétude l’avait sidéré. Elle se souciait de lui comme. D’un très bon ami. Et ça, cela l’avait stupéfait. Et rendu heureux, aussi. C’est vrai qu’à bien y repenser, une relation étrange s’était construite entre Zejaléa et Lifaen, principalement à cause de sa maladie dont elle était la seule à être au courant… Lifaen était étonnement heureux, de se rendre compte qu’elle le traitait en véritable ami, lui dont la solitude brûlait.
Alors, quand elle s’était approchée il n’avait pas bougé, il n’avait pas réagi lorsqu’elle lui avait fauché les jambes, certainement peu consciente qu’elle n’améliorait pas son état ainsi. Bon, c’est sûr que là, allongé sur cette saloperie de pierre, il le regrettait un peu. Elle l’avait maintenue au sol, inconsciente de la précarité de sa situation puis elle s’était penchée vers lui, comme la douce rouquine quelques instants auparavant. Certes, pas pour le même but, mais c’était ça. Sa voix, d’une fureur à peine contenue, lui chuchota :
-Abruti ! Les blessures ne se soignent que si on les laisse en paix ! A malmener ton corps, tu risques d'avoir des séquelles toute ta vie ! Je vais te dire pourquoi tu dois rester en vie. Pas parce que tu pourrais être la Terre, mais parce que tu n'as pas la moindre idée de ce que tu représentes pour certains d'entre nous. Tu es la Force, tu es l'Ombre, et te voir à terre nous donne à tous l'envie de te retrouver en pleine forme, on veut quelqu'un qui nous fait croire que tout est possible, pas un semblant de soldat qui pour protéger son honneur crache du sang offert. Oui, car ce sang qui te maintient en vie ne provient pas de toi, mais de moi...mais aussi d'Eileen ! Lorsque j'ai voulu te cautériser au feu, elle m'en a empêché et je lui ai obéi, mais à ton avis, pourquoi a-t-elle le même bandage que moi autour du bras ? Parce que je lui ai demandé de fournir de ce liquide rouge dont nous avons tous besoin pour vivre. Et toi tu gaspilles allègrement son présent ! Mais te rends-tu compte qu'elle pourrait mourir pour toi ? Si tu ne tiens pas à la vie, c'est ton problème, mais ne lui enlève pas l'espoir, car tu es SON espoir, et l'Espoir ne meurt jamais..
Sur le coup, ça l’avait juste mis en colère. Et puis, quand il y repensait là… Elle avait raison. Tristement raison. Enfin, Lifaen ne le savait pas vraiment. Il… Le "sentait". Dans la voix de la timide guérisseuse, les accents de la vérité était terriblement présents. « Pourtant, songea-t-il avec ironie, même la mort ne veut pas de moi… » Mais cela importait peu, car après tout il y avait des vivants qui voulaient bien de lui. Et puis… Représentait-il vraiment tout ça ? Si c’était le cas, il ne pouvait se laisser abattre.
Mais ce qui l’avait le plus choqué. C’était que Zejaléa avait raconté sa maladie à Eileen. Perdu dans ses pensées, il entendit Flinn au loin dire qu’il allait monter la garde.
Plus il réfléchissait et plus sa colère baissait, son aura se fit de moins en moins meurtrière, de moins en moins furieuse. Elle laissa place à… Du regret. Oui, du regret. Et toujours de la colère, mais contre lui-même. Une colère aussi dévastatrice et viscérale, pour autant que ses viscères puissent encore ressentir quoi que ce soit, dirigée contre sa seule personne. Mais pour l’instant, il n’avait pas le temps de s’attarder là-dessus, l’obscur feu qui l’animait s’éteignait.
Pourtant, il ne pouvait pas rester allongé. C’était contre sa nature-même. Et l’ordre de la Faucheuse. Et puis, il était têtu, Lifaen. Panthère qu’on ne pouvait pas détourner de sa proie. Mais il ne pouvait pas s’opposer encore à Zejaléa, pour trois bonnes raisons. D’une, elle l’avait touché. Qu’il le veuille ou non, les paroles de la jeune femme l’avaient remué. De deux, il n’était pas vraiment en état. Et de trois, il savait que la prochaine fois la jeune guérisseuse ne serait pas la seule à s’occuper de son cas. Alors, il allait aller jusqu’à la limite.
Il se mit assis. Cela le faisait souffrir, la douleur revenait à l’assaut d’une ténacité perverse. Mais il s’en fichait. Et puis. L’espoir ne meurt jamais, non ?
Et surtout.
Il n’était pas seul.
Il y eut un bruit de griffe sur la pierre, un halètement familier et puis une chaude fourrure pour soutenir le dos du jeune assassin.
Le Loup.
Une fois de plus, il était revenu vers lui, pour le soutenir. Flinn avait dû le laisser passer sans aucun problème, deux fils de la Lune ne se battraient pas entre eux. Lifaen sent la chaleur qui se déplace et, quelques instants plus tard, le Loup se retrouve à côté de son ami bipède. Le canidé s’allonge et pose affectueusement sa tête sur les jambes de Lifaen, qui combat toujours la douleur.
Il n’est pas seul.
-Eh, Zej’ ?
Elle relève la tête et croise son regard. Elle lui adresse un air toujours en colère, presque buté. La voix de Lifaen reprend, à peine un murmure mais résonnant si bien dans cette caverne.
-Désolé.
 
 
Velk 
Il revit ce visage, si fin et si expressif, illuminé de ces deux joyaux éblouissants d'une magnificence mystique. Mais elle était en colère. Elle fit preuve d'une autorité impressionnante. Velk observa la scène en silence, caressant la fourrure de Kire tendrement. L'adolescent eut mal pour l'homme qu'elle sermonna. Le sang qui coula de ses plaies fit bouillonner le sien. Son frère respira plus fort. Lui aussi sentit son pouls s'accélérer. Son visage prit une mine apeurée, comme pris de folie. Il se mordit la main droite pour tenter de contenir sa rage. Il retrancha sa face derrière sa chevelure, pour ne pas effrayer les autres. Il sentit le goût sucré de son fluide corporel se répandre sur sa langue. Il se mordait au point d'en avoir envie de pleurer. Il attrapa Kire et le coinça entre ses bras, pour le calmer lui aussi. S'ils avaient une crise maintenant, tout était fini. Pour eux, comme pour lui. Ils en tueraient à peu près quatre, avant de succomber à leur tour... Alors qu'ils ne voulaient qu'aider...
Jamais leur mère ne leur pardonnerait.
Et jamais il ne pourrait faire la connaissance de la fille saphir.
Penser à elle le calma un peu. Kire sembla aussi affecté que lui. Velk se tourna vers elle, qui souriait au garçon qu'elle venait de frapper. Il l'appela en claquant des doigts, pour attirer son attention. Elle posa son regard sur lui, intriguée de la manière dont il se cachait derrière son animal.
-Approche-toi s'il te plaît, demanda-t-il.
Elle s'exécuta en fronçant les sourcils, se demandant sans doute pourquoi il avait l'air si mal à l'aise.
-Tu es bien guérisseuse ?
Elle lui répondit d'un hochement de tête interrogatif.
-J'ai un problème... Je suis malade. Je deviens fou à la vue du sang. Je deviens meurtrier.
Elle arrondit les yeux de stupeur et jeta un regard à l'inconnu qui gisait à terre.
-J'arrive à nous maîtriser, pour l'instant. Mais on pourra pas toujours rester aussi calmes. J'ai besoin d'un médicament.
-Lequel ?
-Il s'appelle Phalis. Le sorcier de mon village m'en préparait chaque semaine pour me préserver de mes crises de démence. J'en ai absolument besoin si je veux éviter de tuer tout le monde à la moindre blessure visible. Tu peux m'en procurer ?
Elle réfléchit quelques secondes.
-Tu connais sa composition ?
-N... non... Mais j'en ai une sacoche dans mon sac. Je l'ai perdu pendant la bataille. Il doit être au milieu des débris, dans la plaine. C'est un énorme sac en cuir d'une vingtaine de kilos. Il y a aussi des provisions pour un moment, des aiguisoirs, et beaucoup d'eau. Ce serait très pratique, si tu le retrouvais. Toi ou quelqu'un d'autre...
-D'accord, dit-elle sur le point de partir.
-Attends, implora-t-il en la retenant par le bras.
Elle l'interrogea du regard.
-Ce n'est pas le plus urgent, mais je ne pourrai pas me déplacer, ni dormir dans cet état. J'ai besoin de soins, sans quoi je serai un boulet pour vous...
-D'accord, répéta-t-elle en tentant de se lever.
-Attends, c'est quoi ton nom ?
Elle le dévisagea soudainement.
-Zéjaléa.
-Oh, c'est tellement beau. Ça te va bien, dit-il avec un sourire niais, le regard vague. Promets-moi que je pourrai encore te parler, Zéjaléa, avant de sombrer.
Le visage de la jeune femme s'empourpra. La cœur de Velk bondit plus vite.
-Je t'en fais la promesse.
-Ça me fait très plaisir. Mon nom à moi, c'est Velk. Velk Krostom, dit-il en lui lâchant le bras. Et mon frère se nomme Kire.
Elle lui adressa un sourire. Un sourire qui laissa son empreinte dans l'esprit du jeune forgeron.
Mais c'était ça, que d'être amoureux.
Elle partit vaquer à diverses occupations, sans se retourner.
Son charme avait piqué le cœur fissuré d'un adolescent abîmé...
  
  
Eldän 
La masse de muscle nommée Velk se mit à rire. Un rire puissant et profond.  
-T'es un rigolo, toi, dit-il finalement en fixant Eldän. Ta flèche m'a transpercée le bras, gloussa-t-il. Ça fait un mal de chien, ces machins-là ! J'ai pas bougé parce que j'étais en pleine crise, mais crois-moi que si je t'avais trouvé à ce moment-là, t'aurais jamais eu l'occasion de t'excuser...
 
Hmm... ce Velk sous-estimait manifestement les membres de l'Ordre. Il aurait effectué ne serait-ce qu'un pas menaçant vers lui il se serait trouvé criblé de flèches sans n'avoir rien pu faire.
 
Sémil discuta quelque peu inquiet, de la maladie du jeune homme.
 
-Je deviens une machine à tuer à la vue du sang... Et Kire aussi.
 
Eldän esquissa un sourire. Si cet homme incorporait le groupe, la traversée de l'Empire risquait d'être encore plus mouvementée que prévue.
 
-Notre guérisseuse est encore dehors, elle te soignera quand elle reviendra. fit Sémil.
-C'est... la petite brune avec de beaux saphirs à la place des yeux ? demanda Velk avec un gène mal dissimulé.
Apparemment il en pinçait pour Zèjaléa. Eldän intervint en forçant son sourire:
-Ouais.
Sémil lui intima de se reposer à l'intérieur.
 
Eldän s'adossa à la roche. Il lança soudain à Sémil:
-Tu comptes faire quoi, demain ? Marcher ? Notre petite troupe est en piètre état, elle va souffrir. Même toi. Et...
 
Zéjaléa arriva sur ces entrefaîtes, le coupant dans sa tirade et s'adresse à Sémil. Puis, elle fit un signe tête à Eldän et rentra dans la grotte.
 
Sémil répondit alors à sa précédente question.
-Nous allons attendre les derniers retardataires, ou les chercher pour ceux qui sont en état de le faire. Cependant, comme tu l'as soulevé, nous ne pourrons pas avancer demain ; il n'est pas question de risquer la santé d'un de nos frères. Nous avons déjà un blessé grave étendu près du feu, et Syrian ne pourra pas faire un pas sans clopiner. Il faudrait le porter. Mais pour avancer à travers le terrain irrégulier, enjamber les crevasses... Ce ne serait pas possible. Nous serions trop lent, et ce serait dangereux. La marche est donc proscrite. Un, deux, voir trois jours ici me semblent un délais acceptable pour reprendre des forces. Une fois fermée, la caverne est imprenable et impossible à détecter. Je doute que nous ayons à nous cloîtrer, car les soldats survivants vont retourner au palais Impérial, mais dans un cas extrême, nous serons en sécurité pour un temps ici.
Quant à ce que nous ferons après, cela me parait évident : enterrer Genghis. Il m'avait... Demandé une faveur, avant que nous partions de la Citadelle. Si jamais il venait à mourir, il ne voulait pas être brûlé, mais mis en terre, près de son seul foyer. La tombe de nos maîtres. C'est là qu'il m'a demandé de l'enterrer. Et je compte accéder à cette demande. Avant de marcher vers l'Empereur, nous allons retourner une dernière fois à la Citadelle. Pour Genghis.
 
Des éclats de voix retentirent dans la grotte. Apparemment, Lifaen avait fait quelque chose menaçant sa guérison, au grand dam de la guérisseuse. Puis on entendit un choc sourd. Aussi incroyable que cela puissait paraitre, Zéjaléa avait fait chuter l'assassin.
Par curiosité, Eldän jeta un coup d'oeil à l'intérieur. La jeune fille au teint blanc avait plaqué Lifaen au sol et lui murmurait ce qui devait être des remontrances.
 
Eldän faillit rire. Mais il était trop sombre pour s'adonner à cette joie. Flinn arriva à son tour et s'approcha du leader de leur groupe, avant de lui déclarer:
 
- Reposez-vous tous. Nous aurons besoin de tout le monde à l'avenir, dans le meilleur état possible, surtout toi, alors repose-toi. Et veille à ce que tout le monde en face autant. Je vais monter la garde. Repose ton corps et ton âme sans crainte. Compte sur moi, repose-toi.
 
Flinn se détourna alors et alla se placer près de l'entrée, à quelques mètres. Visiblement, Sémil hésita un instant puis tout d'un coup son visage se détendit. Il dit à Flinn:
-Merci. A nouveau merci pour ton soutien.
 
Puis il s'engouffra à son tour dans la cavité rocheuse. Eldän émit un claquement de langue puis s'approcha de l'ombre posté devant lui. Et vint se placer à ses côtés. Flinn, en le voyant dit, lentement:
-Je croyais avoir dit qu'il valait mieux pour tout le monde d'être reposé, et que je gardais la grotte.
-Oui, c'est vrai. Mais je n'ai pas l'habitude d'éxécuter à des ordes auquels je n'ai pas envie d'obéir. Et puis, je crois que je suis celui qui a été le moins éprouvé et le moins blessé par cette bataille. Je n'ai même pas été touché, en fait.
Le Loup ne répondit pas et hocha la tête. Il sembla à Eldän qu'il comprenait, ou du moin acceptait son caractère.
L'archer aux yeux laiteux contempla les cieux et s'exclama brusquement, dans le lourd silence de la forêt:
-Les étoiles disparaissent et le gris du jour reprend sa place. Mais les étoiles sont encore belles. Magnifiques même.
 
 
Zejaléa 
L'esprit de Zejaléa n'eut pourtant que quelques instants de répit, car elle fut bien vite appelée par un souffle à peine audible. Lifaen.  
"Eh, Zej' ?"
 
La jeune fille le regarda froidement. Il s'était assis mais pas relevé. Le Loup qui les accompagnait à distance dans son dos le soutenait. Elle connaissait bien cet animal noble qui vagabondait autrefois auprès de la forteresse de l'Ordre, et Zejaléa le sentait alors rôder auprès d'elle certaines fois où elle recherchait des plantes.
Un respect mutuel s'était installé entre eux et l'apprentie savait qu'il avait prêté sa force à l'Ordre aux côtés de Lifaen. C'était d'ailleurs les traces ses pattes qui, avec la voix d'Eileen, l'avait guidée jusqu'au Lifaen agonisant du champ de bataille. D'une certaine manière, à lui aussi l'assassin devait la vie.
Mais pour le moment, c'était Lifaen qui lui avait parlé, et elle l'attendit.
 
"Désolé."
 
Déstabilisée par cet aveu si rare de la part de la Panthère, elle resta interdite l'espace d'une seconde. Puis Zejaléa lui sourit, et le silence disparut de leurs esprits tandis qu'un flot de paroles sans mots coulaient de leurs regards.
 
"Guéris-vite." murmura-t-elle simplement à celui qu'elle aurait aimé considérer comme un grand ami s'il n'était pas si distant et froid.
 
Puis alors qu'elle rompait le contact visuel avec lui pour replonger dans son tiède océan de merveilles enfouies en elle, un claquement de doigts l'attira subitement. Il provenait de l'inconnu massif qui, lorsqu'il s'aperçut qu'il avait son attention lui adressa la parole tout de go mais restant en retrait derrière son ami canidé, comme s'il ne voulait pas être remarqué.
 
"Approche-toi s'il te plaît" demanda-t-il.
 
Légèrement irritée d'être constamment sollicitée, elle s'approcha de son pas léger. Que cet homme lui voulait donc ? Se souvenait-il seulement d'elle ? Peu importe, elle le saurait bientôt.
 
"Tu es bien guérisseuse ?"
 
Alors peut-être qu'il se souvenait bien d'elle lorsqu'elle avait pansé ses plaies et celles de son chien, qu'il avait appelé Kire. Mais en même temps, il était tout simplement possible que l'homme l'ai déduit de la scène qu'il venait de voir entre Lifaen et elle. Elle s'assit à ses côtés, hocha la tête pour signifier à l'inconnu qu'il ne s'était pas trompé, et attendit la suite.
 
"J'ai un problème... Je suis malade. Je deviens fou à la vue du sang. Je deviens meurtrier."
 
Zejaléa sursauta presque de surprise. Quelle affection rare c'était ! La jeune fille se souvenait vaguement avoir lu quelque chose sur les "fous-du-sang" dans la bibliothèque de la citadelle qui détaillait les causes probables ainsi que la pathologie en détails. Malheureusement, elle ne se souvenait plus de grand chose, si ce n'était que les remèdes étaient tous temporaires et relativement inefficaces...Interrompant ses souvenirs lointains, l'homme reprit.
 
"J'arrive à nous maîtriser, pour l'instant. Mais on pourra pas toujours rester aussi calmes. J'ai besoin d'un médicament.
- Lequel ?" demanda-t-elle, avide de soigner. Pourtant, une légère interrogation restait en suspens. "On" ?
 
"Il s'appelle Phalis. Le sorcier de mon village m'en préparait chaque semaine pour me préserver de mes crises de démence. J'en ai absolument besoin si je veux éviter de tuer tout le monde à la moindre blessure visible. Tu peux m'en procurer ?"
 
Ce nom ne lui disait rien, ce n'était pas une plante ou sinon elle était très rare. Et puis elle était une simple guérisseuse, pas une déesse ! Mais elle se souvint de la générosité de l'inconnu lorsqu'elle l'avait soigné. Il avait été prêt à se sacrifier pour son chien. Un tel homme méritait son respect et elle ferait tout son possible pour l'aider.
 
"Tu connais sa composition ?" lui dit-elle à tout hasard. Malheureusement, sa réponse ne fut pas celle qu'elle aurait aimé entendre bien qu'il s'y attendait.
 
"N... non... Mais j'en ai une sacoche dans mon sac. Je l'ai perdu pendant la bataille. Il doit être au milieu des débris, dans la plaine. C'est un énorme sac en cuir d'une vingtaine de kilos. Il y a aussi des provisions pour un moment, des aiguisoirs, et beaucoup d'eau. Ce serait très pratique, si tu le retrouvais. Toi ou quelqu'un d'autre..."
 
"D'accord." acquiesça-t-elle en se redressant déjà rechercher ces plantes qui risquaient d'être fort intéressantes...
"Attends."
Surprise par cette sollicitation tandis que la main de l'homme la prit par le bras, elle le regarda à nouveau. Il devait avoir eu les traits fins avant que cette balafre n'apparaisse au combat.
"Ce n'est pas le plus urgent, mais je ne pourrai pas me déplacer, ni dormir dans cet état. J'ai besoin de soins, sans quoi je serai un boulet pour vous..." lança-t-il d'un ton presque suppliant.
"D'accord" répéta-t-elle tout en cherchant à extraire son bras de la pression.
"Attends, c'est quoi ton nom ?"
Elle le regarda, cette fois-ci franchement incrédule. Son nom ? Il y avait tellement plus de choses à faire...Mais bon, s'il voulait entendre quelques syllabes...
"Zejaléa."
Sa réaction la laissa abasourdie.
"Oh, c'est tellement beau. Ça te va bien. Promets-moi que je pourrai encore te parler, Zéjaléa, avant de sombrer."
 
Elle ponctua cette étrange phrase par une grimace de gêne, puis accéda à sa demande. Si cela pouvait lui faire plaisir...
"Je t'en fais la promesse."
"Ça me fait très plaisir. Mon nom à moi, c'est Velk. Velk Krostom. Et mon frère se nomme Kire." Dit-il en lui lâchant enfin le bras. Elle lui sourit gentiment, quoi qu'un peu gênée et se détourna de cet étrange personne qu'était Velk tandis qu'elle prenait le chemin de la sortie de la grotte.
 
 
C'était...Étrange d'avoir l'impression de faire partie du groupe. Elle avait remarqué dans dans les dernières heures, de plus en plus de monde l'appelait "Zej'" au lieu d'utiliser son nom complet. Était-ce un signe de resserrement des liens au sein du groupe ? En tout cas, elle l'espérait. Alors que l'apprentie s'approchait de la lumière pâle d'un matin sans soleil, elle vit Leahna s'approcher d'elle rapidement. En quelques secondes, la jeune fille aux cheveux roses lui expliqua la situation de Syrian et pourquoi il avait besoin d'elle. La jeune fille soupira, et fit signe à Leahna qu'elle revenait sur-le-champ.
Zejaléa sortit alors de la cavité sombre et chercha du regard quelqu'un qui pourrait accéder à sa requête. Elle vit alors Flinn et Eldän côte à côte, et se dirigea vers eux.
 
"J'aurais une faveur à demander à l'un de vous, peu importe lequel. Je dois aller soigner Syrian, mais Velk, l'inconnu au chien, m'a parlé d'une grosse sacoche d'une vingtaine de kilos qu'il a laissé sur le champ de bataille qui lui appartiendrait. Elle nous serait très utile car emplie de vivres. Donc si vous pouviez la trouver, ce serait vraiment bien. N'hésitez pas à vous servir de l'étalon de Syrian si vous pensez en avoir besoin, il ne lui servira pas à grand chose vu son état actuel." ajouta-t-elle le regard triste.
 
Puis sans leur laisser le temps de répondre, elle fila à nouveau dans leur antre et s'agenouilla à côté de Leahna et de Syrian, apparemment sous l'effet de la Sinuante. Ne perdant pas de temps, elle se mit au travail et commença à étaler du baume avant de produire une petite flamme pour stériliser l'aiguille. Zejaléa n'aimait pas la technique de recoudre une plaie, car le risque d'infection au contact d'un corps étranger était tout de même omniprésent et si les fils lâchaient, la plaie pouvait encore s'aggraver, mais elle laissait à Syrian le soin de décider de son traitement. Aussi, elle recousit patiemment les chairs, au côté de Leahna qui l'épaulait en tentant de ne pas paraître trop dégoûtée par l'aiguille qui s'enfonçait à intervalle régulier dans la chair sanguinolente de l'apprenti voilé. Sa besogne enfin terminée, elle regagna le coin sombre dans lequel elle s'est lovée auparavant et avant qu'elle ne comprenne ce qui lui arrive, la fatigue la submergea. Zejaléa se laissa emporter et ferma les yeux. Elle était si fatiguée...
 
 
Flinn 
Flinn montait la garde. Tout simplement. Rien de plus banal que monter la garde, non ? Non. Pas pour Flinn. Dans un groupe de guerriers, il y en a toujours un qui monte la garde. Justement, dans un groupe. Jamais Flinn ne s'était senti faire partie d'un tout, au point que ce tout puisse ne plus être entier sans lui. Voire même plus rien du tout, car les vies de tous ses compagnons dépendaient maintenant de lui. Et ça, c'était nouveau. Il avait une forte responsabilité dans le groupe... Mais c'était lui qui l'avait voulu, après tout ! Il n'était pas question de mal jouer son rôle. Le jeune chasseur se concentra.  
Bruissement. Pas feutrés. Respiration discrète. Quelque chose arrivait, mais le vent chantait sa noblesse. Mobilisant son odorat, Flinn put déterminer qu'il s'agissait d'un animal. Et là, quelques secondes avant qu'il n'apparaisse dans un rayon de Lune, la réponse se forma dans l'esprit du guerrier. Il savait, sûrement d'instinct, qu'une masse sombre et majestueuse, allait exposer son pelage de moire aux reflets de l'astre de la Nuit. Un Loup. Peut-être même était-ce ce Loup qui avait voulu qu'il sache ? C'était probable. Tout-à-coup il le vit. Le prédateur le plus mystérieux, mais le plus dangereux. Le plus craint, mais le plus noble. Le plus solitaire, celui qui chasse en meute. Le Fils de la Lune.
 
Il posait ses pattes l'une devant l'autre sur le sol rocheux, sans la moindre hésitation, sans la moindre agressivité. Il avançait d'un pas régulier et noble. Sous son pelage d'obsidienne, d'un noir sombre et profond, mais qui semblait tout de même pouvoir refléter le monde, roulaient des muscles puissants et souples. Des muscles capables de mouvoir cette masse d'un quintal sans un bruit, capables de suivre le vent et de parcourir la Terre des heures durant. Au-dessus de tout cela, une paire de yeux immenses et profonds, immensément profonds, le fixaient. Flinn plongea dedans.
 
Dans ses pupilles se reflétaient les étoiles.
Dans les étoiles se reflétaient ses pupilles.
 
Un prédateur sous la voûte nocturne,
Plus fort que la nature plus libre que le vent,
Chasseur de Nuit et vainqueur du Temps,
Il est le Loup, le Fils de la Lune.
 
Du ciel est descendue une étoile trop sombre
Un astre qui se fond parmi les ombres...
 
 
Il le salua en inclinant la tête. L'animal fit de même. Et entra dans la grotte.
 
Quelques minutes plus tard, Eldän sortit de la cavité rocheuse. Visiblement, certains ne comprenaient pas ce que signifiait "se reposer". Flinn ne fit aucun effort de courtoisie et son ton était assez sec quand il prit la parole :
- Je croyais avoir dit qu'il valait mieux pour tout le monde d'être reposé, et que je gardais la grotte.
- Oui, c'est vrai. Mais je n'ai pas l'habitude d'exécuter des ordres auxquels je n'ai pas envie d'obéir. Et puis, je crois que je suis celui qui a été le moins éprouvé et le moins blessé par cette bataille. Je n'ai même pas été touché, en fait.
Evidemment, il protestait... Flinn avait-il vraiment l'air de vouloir négocier ? Il s'empêcha au dernier moment de lui envoyer une réplique acerbe, et prit le temps de réfléchir. "Il a raison, il n'a pas vraiment subi de dégâts. Et surtout, finalement, j'ai pas vraiment envie qu'il m'obéisse. Il ne me considèrera pas comme son chef, dans tous les cas... Et c'est mieux ainsi." Non, vraiment, s'imposer en guide ou en chef était la dernière chose que Flinn souhaitait faire. Monter la garde, d'accord, aider Sèmil, oui, mais de là à donner l'ordre de se reposer à un guerrier qui n'était même pas blessé, sûrement pas. Il lui signifia d'un signe de tête qu'il comprenait.
 
Alors que l'archer venait de briser le silence par une remarque vantant la beauté des étoiles à l'apparition du jour (avis partagé par Flinn), un troisième membre de l'Ordre vint se joindre à eux. Zejalèa. Son rôle avait pris une importance considérable après la bataille. Ce qui était normal, après tout... Mais elle, le chasseur ne pourrait pas la laisser dehors. Elle devait absolument être dans la grotte, non seulement car elle avait eu beaucoup à faire et qu'elle devait maintenant se reposer, mais aussi parce qu'on pouvait avoir besoin d'elle au sein du groupe. La guérisseuse au grands yeux verts s'adressa à eux :
 
- J'aurais une faveur à demander à l'un de vous, peu importe lequel. Je dois aller soigner Syrian, mais Velk, l'inconnu au chien, m'a parlé d'une grosse sacoche d'une vingtaine de kilos qu'il a laissé sur le champ de bataille qui lui appartiendrait. Elle nous serait très utile car emplie de vivres. Donc si vous pouviez la trouver, ce serait vraiment bien. N'hésitez pas à vous servir de l'étalon de Syrian si vous pensez en avoir besoin, il ne lui servira pas à grand chose vu son état actuel.
 
Au grand soulagement de Flinn, il n'aurait donc pas à la renvoyer à l'intérieur, puisqu'elle y retournait d'elle-même. Il répondit :
- Bien, j'y vais. Eldän, tu es un archer, tu vois loin, je compte sur toi pour monter la garde. Préviens Sèmil s'il te plait, je ne serai pas long, je vais prendre le cheval.
 
Le jeune guerrier s'approcha de l'étalon. Il allait devoir monter ce truc... Il avait déjà du mal à croire que cet animal existe en ce monde, alors le monter ! Tout d'abord, il lui caressa l'encolure. Et s'assura par la même occasion qu'il le laisserait chevaucher. Ce geste-là, aucun souci. C'était facile. Et le cheval se laissait faire. Flinn observa les anneaux de métal qui pendaient de chaque côté de la selle. Comment cela s'appelait-il déjà ? Des estri... épris... étriers ! des étriers. Il sauta lestement sur le dos de l'animal, avant de se laisser le temps pour la moindre hésitation. Bon, il semblait bien réagir. Comprenant facilement comment mettre ses pieds dans ces fameux étriers, le chasseur eut cependant plus de difficultés à prendre en main l'animal. Théoriquement, selon ses maigres connaissances, le cheval devait tourner à droite lorsqu'il tirait les cordes (dont il avait oublié le nom) vers la droite, et de même à gauche. Il lui suffisait de tirer en arrière pour l'arrêter. Les directions ne posaient pas de réel problème, mais l'arrêter était impossible. Et pour cause : il était déjà immobile. Bon. Il allait devoir le mettre en route. Un coup de talon dans les flancs ? Un coup de talon. Un grand coup de talon. Trop grand ? Le fougueux étalon bondit en avant et se lança au grand galop.
 
Le monde défilait de tous les côtés autour de Flinn. La caresse du vent sur son visage le rafraichissait, et son chant dans ses oreilles n'étouffait pas le claquement clair et rapide des sabots de la bête. Il survolait le monde à présent. Et venait aussi de survoler son objectif. En faisant décrire à sa monture un large cercle, il parvint tant bien que mal à lui faire faire demi-tour. Maintenant il s'agissait de s'arrêter... Tirer les cordes. Suffisamment fort pour que le cheval comprenne. Le cavalier débutant faillit être désarçonné par le choc du freinage, mais ses réflexes de guerriers reprirent le dessus et il conserva son équilibre d'extrême justesse. Il aurait pu être projeté en avant, la prochaine fois il faudrait tirer moins fort et se préparer. Ne rencontrant aucun souci pour descendre de selle, Flinn mit pied à terre.
 
Le sol était encore jonché de cadavres et d'armes, de sang et de fer, voire même d'os et de chairs arrachés à leur propriétaires. Et autres boyaux, bien entendu, qui trainaient dans la poussière comme des serpents sans vie, laissant derrière eux des trainées de sang qui coupaient l'appétit. Posé par terre au milieu de cette scène de mort, trônait un sac. Un très grand sac, à peine tâché par l'hémoglobine. Enjambant un soldat dont la tête roulait quatre mètres plus loin - si c'était bien la sienne, ce qui n'était pas sûr - le fils de la Lune s'en saisit. Étonnant qu'il ait été si facile à trouver. Mais bon, il n'allait pas s'en plaindre. Ungh ! Il était pas léger, ce sac. Une bonne vingtaine de kilogrammes, minimum. Au moins, il était sûr de ne pas s'être trompé. Bah, en le mettant sur l'épaule, ça ne posait aucun souci de transporter un tel bagage, mais heureusement qu'il avait une monture, car cela lui aurait pris un temps fou de ramener ça à pied jusqu'à la grotte. Flinn posa le sac sur la selle et monta. Pied dans les étriers, cordes en main (vraiment, pas moyen de se souvenir du nom de ces trucs). Un grand coup de talon. Il commençait à s'y habituait. Il s'agissait maintenant de rentrer et ne pas traîner en route.
 
 
Regan 
Quand Sèmil eut finit de parler, pour éviter d'autres questions, Regan resta planté devant le feu, les yeux perdus dans les méandres sinueux des flammes. Il s'agitait, rougeoyant, flamboyant, comme les esprits errant, éphémères mais nombreux dans l'âme torturée du jeune homme. Elle resta immobile jusqu'à ce qu'il s'en aille, trainant les pieds. La jeune fille songea qu'il avait vu en elle tout l'Empire martyrisé, la mort lente de l'Humanité, écrasée peu à peu par le lourd fardeau pesant sur ses épaules, il avait surtout cet être fragile à qui on avait tout pris, qui ne possédait plus qu'une sombre existence. Regan compris qu’apparemment c'était cette facette d'elle-même qui avait été mise à jour par les yeux perçants de Sèmil. Avait-il essayé d'en voir plus?
La jeune fille était en proie à une grande perplexité. Elle avait bien vu que l'histoire qui lui avait été contée ne contenait que la façade des choses. La seule Vérité dans tout ça avait été la mort de son ami, Genghis..
Peut-être qu'ils ne lui demanderaient rien. Après tout, eux aussi avaient leur propre histoire, leur propre vengeance. A quoi leur servirait la sienne? L'adolescente s'arracha à la comptemplation des flammes, poussa un long soupir et pénétra dans la grotte à pas lents.
Les écorchures le long de son corps la brûlaient, et elle mourait d'envie de retourner dormir, pour chasser enfin les images sanglantes et mortelles de sa tête. Son regard fut attiré par deux jeune gens. Un adolescent était couché par terre, en très mauvais état. Il essayait désespérement de se lever, sous les protestations de la jeunes filles à ses côtés. Regan en resta bouche bée quand il rèussit finalement à se dresser sur ses jambes, l'air résolu et prêt à abattre des montagnes. C'est alors qu'en un éclair apparut une furie qui le plaqua à terre et se mit à l'eugueuler furieusement. Une drôle de lueur apparut dans les yeux du jeune homme, puis disparut tout aussi rapidement. Il marmonna même un mot d'excuse. Regan croisa son regard vert brillant et s'empressa de détourner les yeux.
- Hé, toi! L'interpela la furie, qui réagit vivement et lui attrapa le bras, réduisant ainsi à néant toutes chances de s'échapper.
- Ne t'en vas pas! Qui es-tu?
- Je ne suis pas un ennemi! Je suis de ton côté! Bégaya la jeune fille.
Regan respira un coup et mitrailla:
- Je ne suis pas un espion de l'Empereur! Je le hais!
La brunette l'observait attentivement.
- Il a tué ma famille. Je le hais, répéta-t-elle.
L'inconnue desséra légèrement son étreinte.
- Je m'appelle Regan Syl'fren. Je veux faire partie de l'Ordre. Mon frère..En fait...
Regan se tut. Elle ramassa son sac, toujours collé à une paroi et en sortit le morceau de pierre volcanique. Les yeux de son interlocutrice s'illuminèrent un bref instant et elle lâcha enfin son bras.
- Je suis Zéjalea. Lui, le crétin par terre, c'est Lifaen et elle, Eileen. Assieds-toi un moment, je vais te soigner.
Et ce fut tout. La jeune fille lui souriait, à présent, un sourire visiblement forcé, mais qui se voulait chaleureux. Regan comprenait parfaitement pourquoi et ne posa pas de question. Le corps au sol, le garçon sanguinolent, le désespoir de Sèmil, parlaient à sa place. La première bataille avait déjà prit fin, causant des dégâts immenses dans leurs coeurs à tous. Et rien ne garantissait que ça ne recommencerait pas, qu'il n'y aurait pas un nouveau massacre, comme à la Citadelle. Rien.
Pourtant, c'était la qu'elle habiterait désormais, et avec eux qu'elle se battrait. Pour être libre.
Alors, elle fit de son mieux pour rendre son sourire à Zèjaléa.
 
 
Frimain 
C'était la merde, une pure merde. Il y avait ce fichu mutisme, ces fichus soupirs, cette lente sensation de... rien. Quelque chose qui lui oppressait la poitrine ; car voilà qu'ils restaient là, qu'ils se laissaient un peu plus emporter sur la pente du désespoir. En ne foutant rien. En causant idiotement. Merde. Au-dessus du cadavre de leur défunt compagnon, petit à petit un peu plus dans cette chose qu'il ne fallait pas. Ils devaient pourtant bouger.
Cela, il en était certain.
 
Bouger. Dans un sens ou dans l'autre, pour fuir tout ce reste qui ne devait pas tarder à arriver, ce reste qui ne ferait d'eux, petites larves rompues, qu'une misérable bouchée. Frimain renifla, assis dans son coin, replié sur lui-même.
- Oh putain.
Un sourire.
- Je pue.
La mort, le sang, la merde. Il souriait inconsciemment, le cœur au bord des lèvres. Il était fini, il était mort à l'intérieur. Dans cette petite bulle qu'il s'était forgé, il était mort. Il avait mal au pied, au cœur, et partout. A l'âme. Ils devaient bouger, ils devaient faire quelque chose.
Sinon, il ne le supporterait pas.
 
 
Sèmil 
Sèmil considéra la poigne ferme de ce nouveau naufragé de la nuit avec scepticisme. Elle était vive, presque enthousiaste, mais le jeune homme ne semblait pourtant pas soulagé, heureux d'être rescapé, ou même reconnaissant envers Frimain. Était-il blessé du regard que lui avait lancé le doyen ? Sûrement. Il n'était probablement pas le premier à faire preuve d'un pareil comportement ; le physique de ce Velk avait de quoi surprendre. A coup sûr, c'était loin d'être la meilleur façon de le remercier pour l'aide précieuse qu'il leur avait apporté. Peut être Sèmil n'aurait-il pas été aussi sensible à cet apparent mutisme, si Velk était arrivé une autre nuit. Mais aujourd'hui, ce soir, il se sentait plus que jamais responsable du monde entier. Il ne voulait blesser personne, ne faire de mal à aucun d'autre eux, même à un parfait inconnu. Sa sensibilité avait été exacerbée depuis hier. Si son empathie était habituellement au dessus de la moyenne, elle avait désormais quelque chose de surnaturelle. Et de gênant : personne ne pouvait prendre tout à sa charge. Sèmil devait lutter contre lui même pour se souvenir qu'il n'était pas seul, et que le monde entier n'attendait pas de lui une attention sans faille. Il aurait voulu pouvoir panser chaque plaie d'Andore une par une. Mais cela n'arriverait jamais, car un seul homme ne pouvait se charger de tant de douleur, aussi acharné soit-il. Même à cette échelle minuscule de leur groupe, Sèmil n'arrivait pas jouer son rôle à temps plein. Il était débordé, la situation lui échappait à chaque bouleversement ; cette instabilité commençait à la rendre nerveux. L'arrivée de Velk n'arrangeait pas les choses, cela faisait une personne de plus à sa charge, un inconnu qui plus est. Voilà qui expliquait aussi sa réaction face à ce géant aux traits si doux... Bien que balafré, son visage restait d'une incroyable finesse. Cette étrangeté ajoutée au conteste, il avait réagit un petit peu trop spontanément pour ne pas être volontairement blessant. Un sourire et une poignée de main n'arrangerait pas les choses, et Sèmil se sentit déjà découragé à l'idée que Velk puisse garder envers lui une animosité tenace en raison de cet impair. Il n'avait vraiment pas le temps de s'inquiéter de choses pareilles, mais il ne pouvait pas s'empêcher de se projeter dans le futur. Il y'avait pourtant beaucoup à faire dans le présent... Le doyen ne se perdit donc pas en regrets inutiles et en spéculations tortueuses quant à la suite de leur voyage ; il recentra son attention sur le nouveau venu.
Celui-ci jeta quelques coups d'oeil à la grotte avec un semblant de lassitude. Tout deux laissèrent retomber leur bras, puis le géant baissa les yeux vers lui. Sèmil sentit de nouveau planer l'ombre de son père. Père haï, auquel il vouait tant de rancoeur, père admiré qu'il se sentait incapable d'égaler, père au regard froid qui l'observait toujours de haut, père qui semblait incapable d'aimer son fils. Il ne pouvait lutter contre cette impression. Ce soir, elle était irrépressible. Il voyait des fantômes partout, et ce n'était pas près de cesser.
Comme déjà pas moins de cent fois en à peine quelques heures, il dût se reprendre sans rien montrer de son trouble. Il était désespérant de constater comme le moindre petit choc pouvait le déstabiliser depuis peu. Il avait peut être atteint ses limites après tout...
 
-L’Empereur mourra...
...Ou peut être pas. Cette phrase le sortit de sa post-léthargie. Il fixa sur le géant un regard emprunt de compassion. Qu'avait-il vécut, lui aussi ? Quelles péripéties l'avaient menées jusqu'ici, dans le fracas d'une bataille au cœur de laquelle on avait souillé sa chair même ? Ils étaient deux désormais, que la nuit avait jetée dans ses bras douloureux. Avait-il encore la force d'enserrer tout ce beau monde qui attendait une étreinte chaleureuse ? Si son corps était bien enflammé, ce n'était pas d'un ardent enthousiasme. Chacun de ses muscles réclamaient le repos. Mais la fatigue physique se faisait douce plaisanterie face à celle de son esprit. Sèmil en était arrivé au point où la lassitude et les tortures de l'âme harassaient trop pour que quiconque y fasse face avec clairvoyance. A chaque silence, il se prenait à rêvasser, erratique dans sa pensée, passant d'un problème à un autre en surmontant son abattement pour n'y retomber que mieux ensuite. Il n'était plus si certain de tenir jusqu'à la fin du soir.
Ces paroles de Velk étaient si pitoyables. Elles le plongeaient dans un nouvel abîme de souffrances intérieur.
Car d'où lui venait une phrase si creuse ? D'où pouvait-elle venir sinon d'un esprit tourmenté ? Qui n'avait pas tenu une fois au moins à la laisser se glisser hors de ses lèvres, en sachant pourtant combien il était vain de nourrir un tel désir ? Oui, c'était un espoir fou que d'entrevoir la mort de l'Empereur. C'était une démence noble à laquelle on ne pouvait croire qu'une fois plongé dans la rage, la tristesse ou la folie. Et ce géant de porcelaine avait prononcé avec tant de fermeté, tant d'audace et d'impassibilité ces mots qui ne franchissaient jamais pourtant les lèvres closes de tout les autres... "L'Empereur mourra". Fol espoir. Qui n'était pas même fondé sur une once de réalisme. C'est de là que venait toute la dimension pitoyable de cette phrase pourtant louable ; Sèmil perçut avec tant de violence cette démence qu'il eut un brusque sursaut d'affection pour le jeune homme qui lui faisait face. L'ombre de son père s'envola de sa haute silhouette, et le doyen redressa imperceptiblement les épaules. Il était las et vide de courage, mais l'affliction le poussait à continuer jusqu'à l'impasse de sa volonté plutôt que de baisser les bras. Elle était le combustible qui laissait consumer sa détermination ; la douleur était flamme et l'obstination amadou. En lui, les rapports d'équilibres s'inversaient comme dans un autre monde. Plus le destin tapait sur son cœur, plus il s'acharnait à avancer droit vers le mur de ses limites. Marche stupide et vaine... Qu'il n'abandonnerait pas avant qu'une véritable rupture ne le fasse s'effondrer. Tant que quelque chose n'aurait pas céder au fond de lui, il ne cesserait pas de faire front avec l'audace imbécile de ceux qui refusaient la défaite de leur corps.
Sèmil pesa donc soigneusement ses mots avant de parler. Il ne voulait pas risquer de froisser le géant, et bien entendu, ne pouvait pas laisser échapper le fond amère de sa pensée. Il devait communiquer de la force aux autres, même si il s'en sentait vidé ; il devait donner le peu que son organisme voulait offrir. Si ses lèvres ne voulaient pas sourire, si ses épaules ne voulaient pas se redresser... Il leur imposerait sa volonté jusqu'à ce que son esprit soit incapable d'aligner deux pensées cohérentes à la suite. Pour le moment, ce n'était pas encore le cas. Il pouvait encore tenir debout et réfléchir logiquement.
Il surmonterait cet énième défi de la soirée.
Alors, que dire ? Que dire à ce jeune homme balafré accompagné d'un chien loup, qui avait désormais le poids des hommes qu'il avait tué sur les épaules ? Que répondre à sa folie, quelles paroles pour l'encourager lui aussi ? Oui, comme il l'avait pensé tout à l'heure face Regan, deux nouvelles vie venaient s'ajouter au groupe qu'il devait protéger. Protéger d'Andore, de l'Empereur, d'eux même... Elles pesaient lourdes, et un faux pas pouvait tout gâcher. Si il ne trouvait pas les bons mots maintenant, il aurait du mal à mettre Velk en confiance par la suite. Et tout simplement, il pourrait s'attirer son animosité... Il avait déjà commis une bourde en dévisageant ouvertement le jeune homme. En faire une deuxième par cette soirée sanglante, qui avait été harassante et douloureuse pour tous, serait malvenu, lourd de conséquences et surtout, indigne de lui. Il n'avait pas pour habitude de blesser les gens qui l'entouraient ; or, Velk l'avait été par sa franche surprise. Sèmil s'en sentait honteux. Il avait l'impression de perdre pied un peu plus à chaque instant. Alors même que l'arrivée successive de ses compagnons le rassurait, l'absence des autres le plongeait dans un tourment toujours plus profond. Arl, Fenant, Louve, Kaalan... Tout les quatre dehors, morts ou vifs, blessés peut être. C'était obsédant, insoutenable ; il devait savoir.
Il devait tant de chose, en réalité. Rester debout, marcher, parler, respirer, dieu, oui, respirer... Tout ces petits riens dont il n'avait jamais pris conscience qu'ils étaient tellement difficiles à mettre en marche et à maintenir. Il souffrait pour le moindre de ces petits riens. C'était insupportable. Ça devait cesser... Pas maintenant. Pas aujourd'hui.
Bien sûr. Quelque chose balaya tout cela, toute ses inquiétudes et ses doutes, dans une éruption illuminatrice.
Il avait trouvé ses mots. Dans tout ce chaos, il les avait trouvé. Un intense soulagement l'emplit soudain ; il n'avait pas perdu tout ses moyens. Il pouvait encore tenir, il pouvait encore remplir tout ses devoirs. Malgré la danse sauvage de ses pensées, ils avaient jaillis dans son esprit avec la clarté de fanaux. Ils éclairaient un nouveau chemin.
Sèmil prit une légère inspiration ; ses poumons le brûlèrent, mais il n'en tint pas compte. Cela durerait sûrement quelques jours... Autant s'y habituer maintenant. Pour le moment, des mots se bousculaient à la lisière de ses lèvres. Il les ouvrit pour libérer cette foule pressée.
 
-Désolé de t'avoir tiré une flèche tout à l'heure. Bon, tu l'as à peine senti apparemment mais tu as eu de la chance que pour la première fois de ma vie je rate ma cible. Sinon c'était la tête que le trait atteignait. Et là tu l'aurais senti. Mais bref. Excuse moi.
... Bien entendu, ce n'était pas sa voix. Ce n'était pas ses mots ; ce n'était même pas son audace. Tout ça appartenait à un unique effronté à la morgue malvenue, dont l'ironie et les sarcasmes étaient poudre sur une langue de feu. Forcément ; ça ne pouvait finir que d'une seule manière.
Par une explosion. Qui survint. Une explosion... De rire ?
Sèmil retint à grande peine un rictus furieux. Une partie de lui s'embrasa de colère, et il sentit un picotement frénétique se saisir de ses poings. Ils réclamaient une chair contre laquelle s'abattre, de os à briser sous leurs phalanges prisent de folie. Cette partie de lui voulait faire taire ce rire odieux qui résonnait sans pudeur aucune face à la mort. Genghis était couché à quelques mètres de là. Et ce sombre abrutit au visage balafré pouffait. Était-il donc heureux d'avoir sentit le sang d'autres hommes sur sa peau, sur sa langue ? La vision de ces corps amassés avait-elle éveillée en lui une joie perverse qu'il fallait endormir par le fer d'une épée en travers de sa gorge ? Il était immonde, exécrable ; de ce géant de porcelaine, il fallait faire un tas de viande froide... Un pulsion meurtrière traversa Sèmil de part en part. Durant un battement de coeur, elle empoisonna ses pensées et son regard. Un venin porteur de haine courut dans ses veines pour corrompre chaque recoin de son âme ; tout son être fut soulevé par le besoin irrépressible de tuer. Ses muscles ne brûlaient plus que de s'enflammer encore pour porter sa fureur à la gorge si pâle de Velk, son souffle douloureux n'aspirait qu'à prendre en puissance pour éclater en un rugissement impérieux.
Une seule seconde. Une haine farouche. Un seule seconde où il n'exista plus que le désir de le tuer pour rétablir un propre silence mortuaire. Une seule seconde avant de prendre conscience combien ce rire était nerveux. Comme l'était celui d'un personne à bout, fatiguée, inquiète, pleine de tensions et de doutes ; comme celui d'un jeune homme loin de chez lui qui venait de vivre une bataille, qui s'était fait tirer dessus par un allié dont il ne connaissait ni le nom ni le visage, et qu'une lame avait défigurée pour le restant de ses jours. Sèmil mit une terrible seconde à entendre vraiment le rire de Velk ; à entendre ce rire là, celui qui se cachait derrière le soubresaut de ses larges épaules et ses yeux plissés.
Une main énorme se posa sur ses lèvres convulsées par l'envolée de ses émotions négatives. Il les déchargea avec une telle violence que Sèmil se crut sur le point d'en chanceler. Il n'avait pas face à lui l'ombre de son père, froid, droit, fier et impassible. Ce n'était pas un fantôme qui avait surgit de la nuit... Juste un jeune homme égaré qui se retrouvait, de son côté à lui, face à de vrais spectres. Les Chevaliers du Feu. Une légende, un espoir... Et Sèmil ne lui avait offert qu'un regard choqué, la haine d'une seconde, une poignée de main et un remerciement qui manquait si cruellement de chaleur qu'il se demanda douloureusement pourquoi ses lèvres n'avaient pas gelées en le prononçant. Il se montrait trop étourdit et manquait à tout ses devoirs. En tant que chevalier, il devait offrir à Velk son soutient le plus ardent. Sèmil se jura qu'il le ferait... Plus tard.
Le rire du géant se tarit dans une rapide décadence du tressautement de ses muscles. Il rebaissa son bras épais avec un sourire amusé et légèrement tremblotant. Malgré son mètre quatre vingt et la balafre qui le défigurait, il avait l'air d'un gamin. Une incroyable candeur se dégageait de lui, seconde aura qui surpassait même celle d'intimidation qui accompagnait ses proportions hors normes. Le doyen en fut un instant désamorcé, à tel point qu'il ne réprimanda pas Eldän pour l'acide cynisme dont il avait fait preuve. Qui avait-il donc face à lui ? Un enfant ou un homme ? Il était couvert de sang, et pas seulement du sien. Sa musculature lui donnait l'air d'un guerrier aguerris, et sans regarder au dessus de ses épaules, il aurait été impossible de le penser si jeune. Alors quoi ? Étais-ce un enfant enfermé dans un corps d'adulte ? Ou un lunatique dont l'esprit possédait plusieurs personnalités distinctes les unes des autres ? Sans se l'avouer, Sèmil redoutait dans un coin de son esprit d'avoir affaire à un fou ou un être contre-nature. La pensée était cruelle et hautaine, emprunte d'une certaine hostilité. Il ne voulait pas la regarder, répugné qu'elle puisse seulement rôder sous son crâne comme une infection qui risquait de contaminer tout son jugement. Il ne voulait pas d'elle et de tout ce qu'elle sous-entendait. Il ne voulait pas devenir cette personne qui rejetait la différence, l'anomalie... Même si une infime partie de lui chuchotait l'hypothèse, il préférait la faire taire ou l'ignorer.
Le jeune homme l'étouffa impitoyablement, refusant catégoriquement de penser avec cette froide et implacable logique déshumanisante. Il carra les épaules plus fermement, posant sur Velk un regard plein de flammes. Il serait simplement un nouveau compagnon. Un petit frère de plus qu'il devrait bientôt aimer et protéger sans se poser d'autre question : c'était ainsi que ce devait être, et rien n'y changerait quoi que ce soit. Pour le moment, ce n'était qu'un inconnu singulier plein de secrets. Bientôt, il voyagerait sûrement avec eux, car il savait se battre et qu'il voudrait très certainement rejoindre leurs rangs. Si ce n'était pas un chevalier, il n'en deviendrait pas moins un de leur frère prochainement. Alors, toute différence n'aurait plus aucune importance. Cela ne vaudrait pas seulement pour lui, mais aussi pour tout les autres, tout ces apprentis qui n'avaient pas eu la même vie et qui n'avaient pas le même caractère, ni les mêmes aspirations, ni les même buts. Leur groupe se resserrerait et chacun apprendrait à connaître vraiment son frère, sa soeur. Ces petites choses qui les séparaient et mettaient une distance entre eux finiraient par disparaître.
Sèmil s'en convainquit et y puisa de la force ; tout s'arrangerait. Les barrières tomberaient entre eux tous.
Si Velk n'avait pas prononcé d'autres mots, si il n'avait pas été si candide et si franc... Le doyen aurait pu y croire encore un temps.
 
-T'es un rigolo, toi. Ta flèche m'a transpercée le bras ! Ça fait un mal de chien, ces machins-là ! J'ai pas bougé parce que j'étais en pleine crise, mais crois-moi que si je t'avais trouvé à ce moment-là, t'aurais jamais eu l'occasion de t'excuser...
Bien entendu, il n'en fut rien. Il les prononça, et alors qu'ils heurtaient l'esprit de Sèmil en mettant à mal son optimisme hardi, sa joie enfantine se mua en tristesse. Son sourire se perdit dans l'assombrissement qui saisit ses traits pour les rendre plus matures et faire écho à ses paroles. Velk posa sur Eldän un regard accablé.
Le doyen fronça les sourcils et ses lèvres se pincèrent. Sans le vouloir, il prit une expression dur qui ne seyait pas forcément à son inquiétude ; cependant, une froide logique lui dicta de se montrer implacable. Le géant venait de parler de crise... Sèmil avait-il donc vu juste ? Avait-il face à lui un schizophrène ou un fou dangereux ? Si tel était le cas, que ferait-il de Velk ? Pouvait-il vraiment se permettre de se montrer magnanime et laisser quelqu'un d'instable de les accompagner ? Evidemment, non. Il le savait pertinemment. Cependant, il ne pouvait pas abandonner Velk à son sort sans que ce dernier courre des risques. Les environs n'étaient pas giboyeux, et les villages de la vallée gardaient jalousement leurs bois ; ils ne pouvaient pas se permettre de laisser une proie à des étrangers. La chasse était devenu une affaire sérieuse en Andore, et les paysans veillaient désormais sur les animaux sauvages comme sur un héritage commun. Ils ne tuaient jamais plus que nécessaire, priant pour que les bêtes se reproduisent, laissant la faune en paix le plus longtemps possible en se nourrissant de ce que leur offrait la terre ou les rivières pour subsister. Velk ne survivrait pas longtemps, seul. Un affreux dilemme tordit les entrailles à Sèmil. Devait-il sacrifier ce jeune homme à la cause des Chevaliers ? Il avait, après tout, consentit à laisser mourir son père pour qu'Andore voit un jour le soleil illuminer ses cieux... Pourquoi pas un inconnu ?
Trop de sang a coulé ce soir et pour les soirs qui viennent.
La pensée siffla dans son esprit comme un coup de cravache réprobateur. Voilà donc pourquoi... C'était une bonne raison. En quelque sorte. Pas une raison de meneur ni même de valeureux chevalier ; c'était une raison d'homme fatigué et souffrant. Elle valait bien celle des deux autres.
Sèmil s'écarta de son combat intérieur. Le géant n'avait pas développé son discours, et ne semblait pas prêt à relancer la conversation. Il sauta sur l'occasion pour en apprendre plus par lui même.
 
-En pleine crise ? Intervint-il d'un ton pressant.
 
-J'ai... un problème mental, un traumatisme assez grave, en fait...
 
Ce n'était donc pas seulement une hypothèse. Sèmil eut l'impression qu'on lui remplissait l'estomac de pierres. Velk, lui, semblait plutôt égaré et profondément mal à l'aise, comme si on venait de le surprendre à observer sous les jupons d'une dame. Si il ne le poussait pas à se dévoiler, Sèmil n'en apprendrait pas plus. Avec le sentiment de remuer un couteau dans une plaie ancienne, il insista en posant une autre question sur le même ton aiguillonnant.
 
-Comment ça ?
Velk l'observa intensément pendant de longues et pesantes secondes. Le doyen attendit en essayant de brider son inquiétude ; le jeune homme semblait chercher ses mots, et Sèmil ne tenait pas le brusquer. Il se montrait déjà bien assez pressant, d'autant qu'il avait froissé le géant peu de temps auparavant. Aucun d'eux ne l'avait oublié, et il avait gardé la résolution de choisir ses mots avec soin pour ne pas blesser Velk une autre fois.
"Surtout si il peut entrer en crise." Souffla une voix perfide dans un coin de son esprit. Sèmil s'horrifia de nourrir une telle pensée. Il mit ce murmure calculateur sur le compte de sa fatigue.
 
-Je deviens une machine à tuer à la vue du sang... Et Kire aussi.
Le chien loup couina misérablement. Le doyen lui jeta un coup d'oeil, désemparé. La situation empirait à chaque révélation. Une boule se forma dans sa gorge. Il devenait impossible d'ignorer la menace que représentait Velk. Si le sang le plongeait dans une folie meurtrière, comment pourrait-il participer à leur périple ? Car à n'en pas douter, il serait sanglant. Déjà en cette soirée, ils en étaient tous couvert ; lui plus particulièrement. La cape déchirée dont on avait entouré son torse était encore humide, poisseuse, et la flèche qui avait traversée sa jambe n'avait pas fait que déchirer un muscle. Sans oublier l’estafilade de son épaule, et la coupure qui barrait son front, dont il garderait probablement une cicatrice. Sèmil se demanda fugitivement combien de litres de sang il avait perdu et comment il pouvait encore tenir debout malgré ses blessures.
Velk avait tout cela devant les yeux, mais il ne réagissait pourtant pas. Comment fallait-il donc prendre sa déclaration ? Était-il dangereux quelle que soit la situation, ou seulement pendant un combat ? La frénésie guerrière emportait certaine personnes, comme Ezraël dont le sang se mettait à bouillir dans ses veines quand il tenait une arme ; étais-ce de cette sensation dont parlait Velk ? Peut être ne faisait-il qu'extrapoler le ressentit qu'il avait d'une chose qu'il ne maîtrisait pas, sans qu'elle soit pour autant relative à la démence, auquel cas un le doyen pourrait apprendre au jeune homme à canaliser sa fureur. Sinon... Personne ne serait en mesure de l'aider. Et il devrait rester ici, seul, ou les quitter près d'une grande ville. Le risque était trop grand qu'il devienne une menace à leur prochain combat.
Mais peut être y'avait-il encore un espoir d'échapper à cette solution radicale qui mettrait la vie de Velk en danger. Il serait sûrement plus en sécurité à leurs côtés que perdu dans la nature ou laissé à lui même dans une ville, nid de vipères tortueux où la corruption et la violence avaient atteint leur paroxysme. Si il menait bien le groupe, Sèmil n'aurait pas à craindre d'autres combats. Ils seraient discrets et rapides, et seul l'infiltration de la citadelle impériale se révélerait périlleuse. Néanmoins, ils n'étaient pas à l'abris d'un imprévu, d'une catastrophe ; cette soirée l'avait prouvée... Si il pouvait écarter un danger du groupe, Sèmil ne devait pas s'en priver. Sous aucun prétexte. Pas même celui d'une philanthropie malvenue.
Il posa la question qui pouvait tout changer.
 
-Et... Tu peux te contrôler ?
 
-Jusqu'à un certain point, à peu près. Quelques gouttes, ça me rend colérique. Un filet, et j'ai envie de tuer.
Sèmil hocha lentement la tête, ombrageux. Sa bouche était sèche. Le problème de Velk était bien différent de la frénésie qui saisissait Ezraël face à l'enjeu d'un combat. Ce n'était pas la perspective de se battre qui l'emplissait d'énergie, mais le sang, juste le sang. Le jeune homme ne précisa pas son aveux, laissant un flou sur les situations qui provoquaient ainsi sa colère. Le doyen ne l’interrompit pas, las et glacé jusqu'à la moelle par la déclaration du géant.
Le problème, c'est que je suis comme anesthésié. Je sens plus rien jusqu'à ce que j'ai tué tout le monde. Et après, les douleurs me prennent.
Une fois de plus, Sèmil ne put s'empêcher de comparer le ressentit de Velk à celui d'Ezraël. Là ou le flamboyant chevalier était emporté par la valse de son feu intérieur, propulsé dans un état sans précédant d'excitation par l'idée de se battre, lui semblait devenir totalement insensible au monde extérieur, uniquement préoccupé par la mort de ses opposants. Il réagissait comme un animal enragé plutôt que comme un guerrier avide de faire ses preuves. Seul l'intéressait le sang de ses ennemies.
C'était un coup de plus porté à son optimisme ; chaque phrase soutenait l'autre, proclamant à Sèmil de se montrer implacable et granitique. Lui hurlant d'écarter ce géant sanguinaire des autres apprentis au plus vite.
C'est pour ça que je suis autant amoché, je prend de gros risques en pleine crise. Et là, je suis crevé... vous savez pas comme c'est douloureux de marcher alors qu'on s'est fait transpercer le mollet par une dague... Et, je sais pas si c'est normal, mais mon visage me brûle.
Le doyen hocha la tête une fois encore, effondré. Il avait maintenant face à lui un adolescent geignard et couvert de blessures. Velk n'était décidément pas décidé à lui faciliter la tâche ; comment pouvait-il envisager d'abandonner un jeune homme blessé et défiguré dans la nature ou la jungle urbaine ? Le géant sanguinaire semblait tout d'un coup bien moins menaçant, ainsi de nouveau ancré dans son personnage d'adolescent plaintif secoué par une bataille récente. D'autant plus qu'il les avait aidé durant cette même bataille, comme le lui rappela une pensée accusatrice.
Le doyen capitula. Il abandonna pour l'heure ses ruminations quant à ce qu'il devrait faire de Velk.
 
-Notre guérisseuse est encore dehors, elle te soignera quand elle reviendra. Murmura t'il en se retenant à grande peine de se masser les tempes. Une migraine pulsante était revenue le hanter, écho de sa fièvre et fruit du combat silencieux qu'il venait de mener dans son esprit.
 
-C'est... la petite brune avec de beaux saphirs à la place des yeux ?
Allons donc ! Qu'on l'achève ! Pire qu'un adolescent geignard et blessé, il avait désormais sur les bras un jeune homme amoureux. Velk tenait-il donc tant à l'écarteler entre deux choix ? Une improbable innocence émanait de lui, troublante et fourbe, qui le convainquait un peu plus à chaque instant d'abandonner sa froide logique.
Maudite soit son empathie.
 
-Ouais. Lâcha Eldän d'un ton nonchalant teinté d'une pointe railleuse.
Sèmil laissa passer. Il se sentait soudain trop las pour réprimander Eldän de son comportement ouvertement provoquant. Velk, lui, ne répondit rien.
Il fit l'effort de se présenter, tardivement, en essayant de trouver un sourire aux coins de ses lèvres pour rendre son accueil plus chaleureux, mais sans réussir à dénicher quoi que ce soit qui put accompagner ses paroles que sa mine fatiguée.
 
-Va te reposer à l'intérieur. Mon nom est Sèmil. Je suis le doyen du groupe.
Velk garda le silence en entrant dans la grotte. Il le laissa passer en s'écartant légèrement, trop conscient de toute les douleurs de son corps. Ses muscles n'aspiraient qu'à prendre du repos- son esprit aussi. Mais il n'avait pas terminé de faire des efforts pour ce soir.
Le doyen se tourna vers Eldän, un air inquisiteur sur le visage. Le chevalier rebelle lui rendit son regard, adossé à une paroi, mais il le prit de court en lui posant une question.
 
-Tu comptes faire quoi, demain ? Marcher ? Notre petite troupe est en piètre état, elle va souffrir.
Sèmil retint un grimace. Oui, ils allaient souffrir. Pas seulement physiquement, mais aussi moralement. Leur optimisme aussi bien que leur corps avaient pris des coups durant cette nuit sanglante. Cette bataille avait giflée la flamme qu'un beau discours emprunt d'espoir avait allumée en eux ; ils ne s'en remettraient pas de sitôt.
Même toi. Et...
 
-Sèmil !
Le doyen sursauta, les nerfs à vif. Il jeta un regard frénétique autour de lui, une main tâtonnant sa hanche avec fièvre sans y trouver la poignée de son épée. Quand ses yeux se posèrent sur Zejaléa, une expression bouleversée se peignit sur ses traits.
Il ne l'avait pas entendu approché. Si son arme avait été pendu à sa hanche, dans son fourreau... D'un geste, un seul, fluide et irraisonné, il l'aurait faîte tombée comme Genghis s'était effondré plus tôt. Il avait été à deux doigts de tuer la jeune femme. La fatigue avait émoussé ses sens, mais la tension accumulée au fil de la soirée était encore plus dangereuse qu'elle, et pour eux tous.
Il sentit la dernière étincelle d'énergie qui l'animait s'éteindre. Un vide se fit dans sa poitrine, et il resta hébété face à la guérisseuse, anéantit.
J'avais si peur que la nuit ait eu raison de toi...Heureusement tu es encore des nôtres. Pense tout de même à te reposer, ta blessure n'est pas une simple entaille, et se faire transpercer de part en part est toujours une expérience très affaiblissante en plus d'être pénible, si tu vois de quoi je parle.
Elle souriait, radieuse, fanal de bonheur qui s'était allumé à sa misérable vue. Elle semblait soulagée et trépignait face à lui, paraissant vouloir se jeter dans ses bras ou se mettre à danser en lui volant une main pour l'entraîner dans une ronde. Sèmil aurait voulu lui rendre son sourire et lui exprimer toute la joie que lui inspirait sa présence, mais il sentait brisé et creux. Il se contenta de la fixer avec un air abattu, le teint cireux, une peine sans nom voilant ses traits et son regard.
Mais elle se détourna sans le voir, par miracle peut être, adressant un salut à Eldän avant d'aller rejoindre les autres. Il l'observa un instant encore, regrettant avec une lancinante douleur de ne pas trouver la force de l’accueillir comme il l'aurait dû... Ni même de s'excuser. Il s'était découvert tout à coup vidé, incapable de faire preuve de la moindre combativité. Dépouillé, brisé, il n'était plus rien que cette carcasse douloureuse à laquelle s'accrochait le lambeau d'un esprit. Découvrir combien il était à bout avait fini de lui ôter l'énergie qui le maintenait debout. Tout en lui n'aspirait plus qu'à se fondre puis à tomber. Il avait atteint une limite, un point de non retour. Trop enclin à se défier lui même, il avait aperçut quelque chose qui aurait dû, pour le bien de tous, n'être q'une simple craint.
Le meneur, le guide, n'existait pas. Ce n'était qu'un homme parmi d'autre, qui croyait que l'amour qu'il portait aux siens pouvait lui permettre d'endosser un rôle dont ses épaules ne pouvaient pas supporter le poids. Il n'était plus rien. Cette ultime faiblesse dont Zejaléa avait faillit être la victime le rejetait au loin, là où il avait sa place. Dans l'ombre, derrière eux tous qui malgré cette soirée avaient encore la force de tenir debout et de garder le dos droit, dans la boue là où le déshonneur deviendrait un habit. Ils étaient tous blessés, tous exténués. Mais c'était lui qui avait crut pouvoir le mener, lui qui s'était seul permis d'assumer cette charge, qui avait faillit et était tombé. A l'issu de ce geste fou, Sèmil avait compris.
Il ne pouvait plus rester debout ce soir. Ce soir, il ne pouvait soutenir personne. Tout ce en quoi il croyait lui avait été enlevé, et peu à peu, il avait sombré pour finir sa lente décadence ici, au milieu de ses compagnons, mur qu'on eut cru inébranlable qui s'était révélé fêlé et d'une solidité trompeuse. L'évidence lui apparaissait. Il n'aiderait aucun de ceux qu'il aimait, et ne sauverait pas d'apprentis. Il n'en était pas capable. Il n'y pouvait rien.
Toute force l'avait quittée. Dépouillé. C'était le mot qui s'imposait à lui. On l'avait dépouillé de son identité. Sèmil n'était plus lui ; il n'était plus rien en réalité. Mais il y'avait pire encore : tous pourraient le voir. Il suffirait qu'un regard se fixe sur lui pour que la vérité s'impose à eux également. Un regard, et sa faiblesse exposée sauterait aux yeux de tous comme une flamme dangereuse dansant près d'une pile de vieux parchemins. Ils le sauraient alors, qu'il n'avait pu tenir, même pour eux, qu'il s'était heurté au mur de la fatigue et n'avait pas réussit à se relever malgré la confiance que tous avaient placé en lui. Ils sauraient qu'en cette soirée, il les abandonnait à leur sort pour panser ses plaies, incapable d'avoir la stature d'un meneur.
C'était intolérable, et il ne pouvait rien y changer. Il était trop faible.
Il ne ressentait rien d'autre qu'un néant dans son cœur. Pour l'heure, il ne subsistait plus rien de lui. Il en avait trop subit, trop enduré, et il lui semblait que jamais plus une émotion ne traverserait son corps pour l'animer de quelque chose. Plus de passions, plus de douleurs. Il était au delà de tout ça, dégoûté de lui même, de sa faiblesse, de son incapacité à faire front ; cette dernière gifle avait éteint l'étincelle qui subsistait au fond de lui.
Sèmil se tourna vers Eldän avec l'impression d'entendre le vide qui résonnait en lui à ce mouvement. Il ne sut pas d'où lui vinrent les paroles, mais elles s'échappèrent d'entre ses lèvres avec une intonation ferme qui le surprit ; elles maintenaient l'illusion. Sûrement étais-ce un mécanisme défensif qu'il avait finit par développer, ou alors une partie de lui, tenace, continuait de s'accrocher à ce mensonge fou qui lui prêtait une force qu'il ne possédait pas.
 
-Nous allons attendre les derniers retardataires, ou les chercher pour ceux qui sont en état de le faire.
Même à ses propres oreilles, sa voix était rauque. Une nouvelle vague de désespoir le traversa, mais dans son sillage, elle apporta de la colère. Une colère né d'un sursaut de révolte, dirigée contre sa faiblesse. Il s'en saisit et la fit sienne avec la voracité d'un prisonnier auquel on aurait jeté un morceau de pain. Elle combla le vide qui l'habitait pour un instant, et il put reprendre d'une voix posée, claire.
Cependant, comme tu l'as soulevé, nous ne pourrons pas avancer demain ; il n'est pas question de risquer la santé d'un de nos frères. Nous avons déjà un blessé grave étendu près du feu, et Syrian ne pourra pas faire un pas sans clopiner. Il faudrait le porter. Mais pour avancer à travers le terrain irrégulier, enjamber les crevasses... Ce ne serait pas possible. Nous serions trop lents, et ce serait dangereux. La marche est donc proscrite. Un, deux, voir trois jours ici me semblent un délais acceptable pour reprendre des forces. Conclut-il en sachant pertinemment que c'était faux ; ils passeraient au moins une semaine dans le repère de l'Ordre. Néanmoins, le dire n'aurait arrangé le morale de personne : ils étaient pris entre leur foyer détruit et un champ de bataille tapissé de cadavres.
Une fois fermée, la caverne est imprenable et impossible à détecter. Je doute que nous ayons à nous cloîtrer, car les soldats survivants vont retourner au palais Impérial, mais dans un cas extrême, nous serons en sécurité pour un temps ici.
Encore une fois, il n'en était pas si sûr. Le souvenir de rumeurs inquiétantes revint le hanter pour la deuxième fois de la soirée. Les patrouilles annuelles de l'Empereur qui surgissaient du néant prêt d'une ville, laissant des enfants morts-nés sur leur passage, les créatures immondes qui parcouraient les montagnes, les villages fantômes ou détruits, les éléments qui s'acharnaient sur un lieu de rébellion... Tout cela les mettaient clairement en garde. Un danger pouvait encore survenir, de n'importe où, n'importe quand. Ils ne faisaient pas face qu'à la folie d'un homme, mais aussi à son inique magie. L'oublier pourrait leur être fatal.
Quant à ce que nous ferons après, cela me parait évident : enterrer Genghis.
Une boule se forma dans gorge.
Il m'avait... Demandé une faveur, avant que nous partions de la Citadelle. Si jamais il venait à mourir, il ne voulait pas être brûlé, mais mis en terre, près de son seul foyer. La tombe de nos maîtres. C'est là qu'il m'a demandé de l'enterrer. Et je compte accéder à cette demande. Avant de marcher vers l'Empereur, nous allons retourner une dernière fois à la Citadelle. Pour Genghis.
Et il se tut, son souffle s'étranglant à la mention de la dernière volonté de son ami. La colère le quitta avant qu'il puisse la retenir, le laissant de nouveau vide et dépouillé. Il ne put supporter le regard d'Eldân et lui tourna le dos avec honte. Il savait que le jeune archer n'était pas dupe. Ses yeux pâles voyaient tout de sa faiblesse, plus perçants qu'ils ne le semblaient. Le mépris qu'il craignait d'y lire l'aurait achevé. Sèmil ne se cachait pas ce qu'il aurait pu voir dans le regard d'Eldän : une froide logique comme celle dont il avait lui même fait preuve plus tôt face à Velk, une analyse calculatrice de la situation qui l'aurait vite désignée comme un danger pour eux tous. Eldän n'aurait eu aucune pitié. Son regard aurait fini de le mettre à terre, mais sans dignité aucune. En le faisant s'effondrer à genoux... Et il ne supporterait pas cette dernière faiblesse.
Le doyen ne se retourna pas, glacé à la perspective de voir sur le visage du jeune homme une résolution implacable à l'écarter du rôle qu'il avait tant cru pouvoir jouer, pour le bien de tous. Eldän ne s’embarrassait pas de remords. Quand il agissait, c'était pour s'assurer que sa situation n'en pâtirait pas. Si jamais il le considérait comme trop faible, si jamais il décidait que l'état dans lequel était Sèmil ce soir le désignait comme un danger pour le groupe qu'il était censé mené, alors il n'hésiterait pas à une seconde à contester son autorité ou... A faire pire. Le doyen n'était pas certain de savoir jusqu'où le jeune archer serait capable d'aller. Désertion, agression, complot ; il n'était pas machiavélique à proprement parler, juste doté d'un instinct de conservation qui pouvait le pousser à commettre à peu près n'importe quoi en cas de situation dangereuse. C'était inquiétant.
Pourtant, tout cela éveilla à peine la crainte dans l'esprit de Sèmil. Après tout, cela vaudrait peut être mieux pour tous. Peut être, serait-il dans l'intérêt des apprentis qu'il meurt ce soir de ses blessures. Il se sentait prêt à trépasser dans son sommeil, comme un lâche, ayant perdu trop de sang, trop d'espoir ; ayant consumé trop d'énergie et trop de rêves. Et si il fallait continuer de dépeindre la situation de manière dramatique, c'était trop pour trop peu de temps. La seule chose qu'il n'avait pas en trop était, en fin de compte, la force. Elle, lui avait échappée.
Sèmil marcha lentement vers un coin sombre de la grotte, comme nu sous le regard de tous. Il se sentait vulnérable, et cela le ralentissait plutôt que de l'empresser. Il ne quitta pas des yeux sa parcelle d'ombre à l'écart des autres, l'idée fixe de s'y effondrer pour dormir ancrée dans son esprit. Une partie de lui, toujours la même qui s'accrochait à l'illusion, se lamentait d'une voix accusatrice.
Que faisait-il donc ? Pourquoi n'allait-il pas réconforter ses camarades, leur arracher un sourire ? N'y avait-il pas des apprentis à rassurer, des jeunes gens qui comptaient sur lui malgré tout ? Ne fut-il pas un temps, si proche, où il aurait été voir chacun en boitant sur sa jambe douloureuse ?
Mais non. Il n'aspirait plus qu'à laisser le sommeil happé le vide qui l'habitait. Il ne pouvait rien apporter à tout ceux qu'il aimait. Sa faiblesse les aurait affligés. Sa faiblesse n'aurait rassurée personne.
Quelque chose interrompit le fil de ses pensées. Sèmil mit quelques secondes à comprendre qu'on lui parlait, et que Flinn se tenait face à lui. Il le fixa sans entendre ce qu'il disait, ébahi. C'était lui. Il se tenait droit. Sa voix était calme et posée. Son ton ferme. Les paroles n'avaient pas d'importance ; la force qui se dégageait de lui se passait de mots. Oui, c'était lui. Il était fait pour cela.
Pour être le meneur.
Il était jeune et distant, mais pourtant, cela lui parut évident tout à coup. Si il succombait, ou si Eldän réagissait violemment à sa faiblesse, ou si il ne se remettait jamais de la venue du vide qui habitait sa poitrine ; si il restait cet être détruit et dépouillé, ce devait être Flinn. Il était celui qui leur fallait. Il était fort. Il pouvait devenir leur guide.
Le doyen le suivit des yeux alors qu'il partait. Une sérénité emprunte de fatalisme l'emplit. Il avait un successeur, ou peut être n'avait-il jamais été fait pour être meneur, et étais-ce Flinn qui était destiné à prendre sa place.
 
-Merci. A nouveau merci pour ton soutien. Murmura t'il en sentant qu'il s'écroulerait bientôt.
Il ne pouvait plus tenir. Quelques ultimes pas le guidèrent vers sa parcelle d'ombre. Sèmil posa son dos contre la paroi, et s'y laissa glisser sans égard pour sa peau que la pierre irrégulière écorcha. Pendant une seconde, il vit tout ce qui se passait dans la grotte.
Zejaléa épuisée était roulée en boule dans un autre coin de la caverne, Regan penchée sur elle. Lifaen était soutenu par un loup, un animal qui l’accompagnait toujours dans les couloirs de la citadelle. Eileen s'inquiétait pour lui, bien sûr ; elle l'aimait, simplement. Velk ne savait pas quoi faire de sa peau, ou peut être songeait-il à la belle guérisseuse qui avait ravi son cœur de ses prunelles limpides dans lesquelles il voyait deux saphirs. Syrian... Syrian dormait, Lehana veillant sur lui. Ezraël n'avait pas bougé. Genghis aussi.
Il manquait toujours trois apprentis, trois absences béantes et douloureuses.
Mais dans un petit coin de la grotte, avec insolence, quelqu'un les éclipsait tous. Frimain. Qui souriait.
Une seconde. Pendant une seconde. Une réponse au sourire du chevalier aveugle se dessina sur les lèvres du doyen, et peut être, une larme glissa t'elle sur sa joue crasseuse. Ou deux. Plusieurs sûrement.
Tout allait bien. Ils n'avaient pas besoin de lui.
Sèmil sombra quelque part, dans un sommeil qui ne tolérait aucun rêve.
-Fin du prologue. 
   
 
 
-Chapitre 1 : Premier pas vers la lumière- 
  
  
  
Sèmil 
Le vent jouait innocemment avec les feuilles mortes de l'arbre. Il se dressait au milieu des décombres, son armure d'écorce éclatée par endroit. Lambeaux épars d'un brun grisâtre, elle jonchait l'herbe brûlée et la terre nue, sèche. C'était tout ce qu'il restait du jardin ; autour de lui, la citadelle n'était plus qu'un tas de gravats. La grande partie de leur foyer était souterraine, enfouie dans les montagnes, habilement confondue à la roche. Les grottes qui permettaient autrefois d'accéder aux salles austères de la citadelle étaient désormais bouchées. Seules des parcelles de ce qui avait été la cache régulière de l'Ordre pouvaient encore être foulées. Le jardin était une d'elle.
Il était coincé entre deux grands prémonitoires, sorte de minuscule vallée perdue dans l'immensité rocheuse des montagnes. Toujours à l'ombre, scruté par la pierre qui se penchait au dessus de lui comme pour garder son existence secrète. Aujourd'hui, elle n'avait plus rien à protéger.
Sèmil avança sur le chemin pavé qui une semaine plus tôt, était encore bordé d'herbe. Il n'y avait plus désormais pour escorter ce dernier qu'une terre formée de caillot secs où plus rien ne pourrait pousser. Ses pas soulevèrent une poussière grise, évanescente. Il ne quitta pas l'arbre des yeux.
Le corps de Genghis reposait entre ses bras, enveloppé d'un linceul. Il avait commencé à se décomposer, malgré tout leurs efforts pour ralentir la corruption des chairs. Mais ça n'avait aucune importance. Ce n'était pas encore un tas d'os dénudé ; il restait assez de Genghis dans les traits de la dépouille pour qu'ils aient tous l'impression qu'ils n'avaient pas tant tarder avant de l'enterrer.
Une semaine était passée depuis la chute de la citadelle. Ils étaient resté sept jours terrés dans la grotte, à panser leurs plaies. Leurs cœurs n'avaient pas guérit, mais les blessures physiques s'effaçaient lentement. Personne ne s'était vraiment remis de la bataille... Cela viendrait. Avec le temps, et peut être, cette page qu'ils s’apprêtaient à tourner. Si ils avaient été plus raisonnables, ils auraient patientés encore une semaine à l'abris du repaire ; seulement, ils ne pouvaient plus supporter l'idée que Genghis pourrissait lentement à leurs côtés. Ils s'étaient mis en marche un jour auparavant, mais n'arrivaient que maintenant que la Lune se couchait. Cheminer à travers les montagnes leur avait coûté a tous sueurs et vertiges, mais ils y étaient arrivés, résolus à enterrer leur frère d'arme avant qu'il ne soit plus qu'une charogne méconnaissable. Envers leur douleur, ils étaient là désormais. Prêt à rendre un dernier hommage à leur compagnon tombé.
Sèmil n'avait pas demandé à quelqu'un d'autre de porter Genghis jusqu'à sa tombe, ni même à ce qu'on la creuse. Il voulait s'y atteler seul. Ils prieraient tous pour lui, et brûleraient un bout de leur cape au dessus de sa dépouille, mais les autres ne feraient rien de plus. C'était sa responsabilité de l’inhumer, comme le voulait la coutume : un seul, au nom de tous, devait enterrer le chevalier tombé au combat. Son frère ou sa soeur le plus proche, souvent... Une tâche aussi morbide n'aurait pas dû être exécutée par des apprentis, mais ils ne restaient qu'eux. Dans le cas présent, ils auraient dû être soulagés qu'un seul d'entre eux soit morts, alors qu'ils avaient combattu tant d'ennemies. Mais comment auraient-ils pu se réjouir de cette tragédie ? Ils avaient perdu quelqu'un qui leur était cher, et se dire que la bataille aurait pu leur ravir plus encore ne soulageait en rien le poids de leur peine. Que y'avait-il de rassurant à savoir qu'ils avaient tous frôlés la mort le soir même où leurs maîtres l'enduraient ? Ils n'en parlaient pas, mais leurs espoirs quant à la réussite de la quête qu'on leur avait confiée s'étaient presque éteints. Le silence qui s'installait parfois entre eux en était la preuve involontaire... D'autant plus qu'ils étaient tous marqués dans leur chair par la bataille de la première nuit. Il suffisait à chacun de porter un regard sur les corps convalescents de ses compagnons, pour que l'horreur de cette soirée sanglante n'envahisse de nouveau les esprits.
Sept jours après avoir été transpercé par une épée, Sèmil avait toujours du mal à respirer. L’ascension avait été au moins aussi difficile pour lui que pour Lifaen, qui était couvert de blessures se calfeutrant de croûtes protectrices. Ses poumons avaient peinés à supporter la rigueur d'une marche à travers le terrain caillouteux des montagnes, et malgré tout les soins de Zejaléa, respirer constituait encore pour lui un véritable calvaire. Le doyen avait foi en les connaissances de la jeune guérisseuse cependant, aussi ne doutait-il pas de sa parole quand elle lui disait que la douleur finirait par passer. Son organisme ne pouvait pas se remettre d'une atteinte si grave en une semaine ; de même que la tristesse ne cesserait de le ronger durant encore longtemps. Enterrer Genghis ne représentait qu'un pas vers un deuil laborieux. Un deuil qui ne se ferait pas en sept jours de souffrances, et de lents rétablissements. Combien de temps pour que la douleur de cette perte ne quitte son coeur ? Sèmil ne se sentait pas disposé à répondre à la question. Elle perdurait sûrement jusqu'à la fin de sa vie, atténuée peut être, mais toujours présente.
Le doyen s'arrêta face à l'arbre mourant. Il contempla longuement le dernier vestige tangible de la citadelle, ultime souvenir que la roche n'avait pas enfouie, et le feu dévoré jusqu'à satiété.
Sous ces branches charbonneuses, il avait épancher le poison qui le rongeait. Les feuilles brunes et sèches qui rampaient sur le sol autour de lui, animées sordidement par le vent, avaient veillées sur son âme tourmentée bien des nuits. Quant à ce tronc mutilé, attaqué à coups de haches, léché par des flammes, puis laissé ainsi à son agonie, il avait soutenu son dos trop de fois depuis son enfance pour qu'il puisse seulement les compter. Sèmil n'avait jamais pu imaginer son monde étriqué sans cet arbre, mais aujourd'hui, alors que l'horizon gris tendait ses bras poussiéreux vers lui, sa mort n'éveillait en lui qu'un vague regret. Il s'était résigné. A ne jamais revoir son père... Ni le reste de sa vie.
Sept jours, s'était bien peu pour faire le deuil d'un ami et d'une vie ; il avait pourtant réussi à surmonter une de ces deux épreuves que lui imposait le destin, peut être la plus difficile, étrangement. Il ne lui restait plus qu'à parcourir assez de chemin pour que l'autre le soit également.
Sèmil se baisa doucement. Il posa ses genoux contre la terre brûlée, et soudain, un haut de coeur de le saisit. Le corps flasque de Genghis le dégoûta. L'air sec lui griffa le visage ; le monde entier l’assaillait. Il ferma les yeux et inspira profondément, la gorge nouée. Il devait le faire. C'était son devoir en tant que doyen, en tant que meneur... En tant qu'ami, surtout.
Il posa le corps enveloppé de tissu au sol. Ses mains tremblèrent, et il se demanda si le reste du groupe le voyait.
Laisser à la terre la dépouille de Genghis fut encore plus douloureux qu'il s'y attendait. Il crut un instant ne pas pouvoir détacher son regard du corps voilé par son linceul, comme attiré par la vision de cette chose pâle qui enveloppait la mort dans une ridicule tentative d'atténuer son horreur. Mais il ne resta pas à accroupis, la tête penchée vers elle. Sèmil se détourna, le coeur battant à la chamade, crispé. Il fit face aux apprentis. Leurs regards le frappèrent de plein fouet. Ils n'attendaient sûrement rien de lui pourtant. Tous avaient pu voir, sept jours plus tôt, qu'il avait malgré toute son obstination des limites qui une fois dépassées, le laissait pantelant et dangereusement larmoyant. Personne n'en avait parlé, mais Sèmil ne se faisait pas d'illusion. Il n'était pas un roc, et chacun ici le savait. Même Velk et Regan, qui avaient rejoint leur groupe suite à une décision collective. Tout le monde s'était accordé sur l'évidence qu'ils ne pouvaient les abandonner ici. Les deux âmes égarées que leur avait envoyée la nuit resteraient sous leur protection jusqu'à ce qu'elles décident de rester dans un village de passage. Et quoi qu'il en soit, ils les laisseraient avant de s'infiltrer dans la forteresse de l'Empereur. Ce n'étaient pas des chevaliers ni même des apprentis qui avaient surgis de nul part, mais de simples Andoriens. Que Velk sache se battre ne faisait pas de lui pour autant un compagnon fiable. Il n'avait pas reçu d'enseignement fiable, et surtout, persistait le problème que posait cette maladie qui l'emplissait d'une fureur meurtrière à la vue du sang. Le jeune homme ne pouvait pas les accompagner autrement qu'en tant que fardeau, malgré toute sa bonne volonté et son humeur joyeuse qui mettait un peu de gaieté dans leurs coeurs fissurés. Quant à Regan... Ce n'était qu'une enfant. Elle parlait peu et ne leur serait d'aucune aide. Ils ne savaient toujours rien de son passé ; elle restait distance et ne pipait mot à propos de qui l'avait poussée à errer seule dans une des régions les plus sèches d'Andore. Sèmil était presque certain que la jeune fille avait échappé des négriers. Les rapts qui s'organisaient sur les côtes d'Ambropho n'étaient plus un secret pour personne. Si on en parlait peu, l'esclavage n'en restait pas moins de plus en plus présent, et la notion même de domestiques se perdait, occultée par ce terme qui désignait désormais une grande partie des serviteurs de riches maisons. Les hommes à la peau sombre qui habitaient le continent sauvage de l'ouest se voyaient régulièrement attaqués par des commerçants aux abois, prêts à braver l'océan et la Passe de Brumes, archipels mouvantes responsable de biens de naufrages. Si les voyages étaient longs, ils rapportaient également beaucoup ; même en engageant des mercenaires pour l'aider dans sa tâche, un commerçant faisait sans peine des profits.
En ces temps où survivre était devenu le maître mot d'un vocabulaire duquel s'effaçait tout ce qui était relatif à la justice, les scrupules n'avaient plus leur place dans les esprits. Mais comment reprocher à ces gens qui n'avaient plus l'espoir d'une ère nouvelle de se vautrer dans la cruauté et l'égoïsme ? Ils ne voyaient pas plus loin que le jour d'après, et ce jour là était aussi sombre que les précédents. Ils ne croyaient plus en rien. L'Empereur avait rendu la terre aride, mais les coeurs de ceux qui la foulaient avaient pâtis également de son règne... Et cela ne changerait pas après le retour du soleil. Un travail de longue haleine attendrait ceux qui désireraient fondés une société nouvelle. Un monde dans lequel les enfants grandissaient à la lumière d'un astre flamboyant, où l'amitié et l'amour pouvaient s'épanouir sans crainte que la mort ou la trahison ne les étouffe. Cet avenir pouvait devenir une réalité.
Il ne dépendait que de leurs choix ; de ses choix à lui. Le futur jaillissait de sous leurs pas. Encore fallait-il marcher, lestement et sans ralentir.
Sèmil fit face aux autres apprentis. Ils mettaient en branle le changement, à chaque battement de coeur. Leur simple existence modifiait tout le futur tel qu'on l'avait crut tracé. Ils ajoutaient de nouvelles courbes, d'autres motifs, des déviations et des zigzags sur le vaste parchemin de l'avenir, tous plumes et encres à la fois, pointes humides qui traçaient des chemins autour d'une ligne droite. Tous ensemble, ils créaient une autre voie, une nouvelle ligne où l'Empereur n'avait plus mot au chapitre ; où sa plume était sèche et brisée.
Les voir alignés, le ciel noir dans le dos, les étendues grises s'étalant derrière eux en contrebas, l'ébranla profondément. Il avait l'impression d'être rappelé brutalement à ses responsabilités. Des larmes lui piquèrent les yeux ; mais elles ne coulèrent pas. Il les réfréna, inspira profondément... Puis connut un instant de vertige. L'ampleur de leur tâcha le frappa de plein fouet.
Son esprit tituba, et il resta silencieux une seconde de trop, les lèvres entrouvertes, fixant ses frères et soeurs d'armes d'un regard vague. Il cligna des yeux et masqua son trouble en parlant. D'où venaient tout ces coups soudains, pourquoi le frappaient-ils maintenant ? Au mauvais moment...
 
-J'honore ce soir la Tradition Mortuaire.
Sèmil se tut un instant. Il balaya du regard tout les apprentis, son coeur battant frénétiquement, la gorge serrée. Il essaya de garder une voix ferme.
L'Ordre, le foyer qui nous unit tous, à fait de nous des frères et de soeurs. Il nous a inculqué des principes et apprit à percevoir le monde avec clarté, ainsi qu'à porter des jugements impartiaux. Nos coeurs battent à l'unisson pour la cause à laquelle nos Maîtres ont guidés nos esprits. Mais parfois, l'un de nous tombe. Un de ces coeur cesse de pulser. Et alors, en tant que Chevalier du feu, il se doit...
Son visage se crispa. Il inspira trop fort.
D'être immolé par les flammes. Nous sommes étincelles d'un brasier, et quand l'un de nous s'éteint, alors il est temps de laisser son corps au feu de sa propre pierre, emblème de l'Ordre, incendie minéral jaillit des tréfonds des volcans. Ce soir, ce temps est venu. Notre frère, Phillipides Gengis, deviendra cendres, porté par les Auraftines qui parcourent le ciel, et sera déposé en manteau sur la Terre pour lui rendre sa vie et renaître en son sein. Sa flamme ira brûler dans les veines de notre Mère, il deviendra son sang. Phillipides Gengis irriguera les sous-sols du monde et réchauffera nos nuits en rejoignant le feu liquide qui coule dans les veines de la Terre. Il dansera parmi les Zomas premiers nés en répandant la chaleur du sang Maternelle jusqu'à la surface, où ses frères et ses soeurs continueront à porter leurs lames et leurs voix à travers tout Andore. Ce soir, Phillipides Gengis sera le foyer du feu qui consumera son corps, et nous nourrirons ce foyer de nos capes en gardant l'esprit éveillé afin de le voir rejoindre les bourrasques. Ce soir, nous mettrons en terre ses os nus, laissant notre frère libre de cette charpente, baptisé de son entrée en ce nouveau cycle par les vents nés de la Mère. De ses restes, je me fais le dernier contact. Je me fais le garant. Moi, Sèmil Calum, je mettrais feu à la dépouille de notre frère Phillipides Gengis, Chevalier de l'Ordre, puis laisserai ses os à l'étreinte de la Terre. De ma main, je prendrai sa pierre et le baignerai de flammes, puis je prendrais la terre à mains nues et creuserai sa tombe, le rendant à la Terre, à la Mère.
Le doyen baissa les yeux ; puis les releva. Il s'obligea à soutenir le regard de chacun des apprentis avant de continuer, les poings serrés.
C'est ainsi que les choses devraient se passer. J'ai prononcé les paroles de la Tradition... Et nous devrions faire ainsi qu'elle nous le dit. Laisser au feu et au vent la dépouille de Gengis, veiller sur les flammes que nourrissent sa chair, puis brûler une parcelle de nos capes au dessus de ses os, avant de le mettre en terre. Mais les choses ne seront pas telles que le veux la Tradition. Pas ce soir. Pas pour Gengis.
Il sentit une volonté nouvelle l'emplir. Il voulait en finir. Offrir Gengis à des bras qui sauraient le bercer, toucher une dernière fois son corps glacé, puis faire son deuil, lentement, au fil même de ce voyage qui commençait dés maintenant.
Vous le savez tous, Gengis m'a demandé de le mettre en terre. Il ne voulait pas être brûlé. Son corps ne se fera ni cendres ni volutes ; il restera tel qu'il l'est maintenant jusqu'à se délier pour nourrir le sol qui se fera son dernier foyer. Si nous sommes ici ce soir... C'est car ce foyer a aussi été celui de sa vie. Gengis aurait aimé vivifier la terre de ce jardin. Malgré le peu qui en subsiste, il aurait aimé donner ce qui restait de lui à ce sol ci. En tant que frère, mais aussi en ami, et non en tant que Chevalier, j’accéderai à sa volonté. Comme le veut la Tradition, je creuserai seul sa tombe, et nous brûlerons un morceau de nos capes au dessus de son corps. Mais il ne brûlera pas.
Sèmil se tut. Un instant de silence suivit son discours. Il laissa son regard errer sur les passages bouchés de la citadelle, les murs écroulés, les cendres et la terre grise. Il n'y avait aucun corps ici, étrangement.
J'assumerai seul la responsabilité de cette offense à la Tradition. C'est moi qui ait décidé de la transgresser. Si jamais la Terre et ceux de ses enfants qui veillent sur l'Ordre, devaient décider de punir mon affront, alors je me désigne en tant que seul fautif.
Il se détourna d'eux. Tout était dis. Il ne se sentait plus la témérité de leur faire face pour parler encore. Ils savaient tous combien il était faible. Ils l'avaient entrevus. Un discours ne changerait pas cet état de fait. Sèmil n'avait pas le coeur à les bercer d'illusions. Ni eux, ni lui d'ailleurs. Il avait conscience de ses faiblesses et connaissait désormais ses limites... L'une d'elle portait le nom de Gengis. S'infliger la torture inutile d'un plus long monologue n'aurait servit qu'à s'y heurter pour laisser de nouveau la fatigue et la douleur le rattraper. C'était une vaine et stupide bravade que celle qu'il s'était imposé une semaine plus tôt. La honte l'avait maté ; le lion ne rugissait plus. Il avait perdu sa crinière et en regardait le tapis pouilleux étalé sur le sol avec désolation. Il marcherait sans elle désormais.
Sèmil retourna près du corps de Gengis. Il s'agenouilla devant l'arbre, et sans un mot, commença à creuser.
La terre sèche s'incrusta sous ses ongles et mordit sa peau de mille crocs minuscules. Elle n'était que cailloux, coagulums pierreux et poussières. Il la jeta derrière lui en serrant les dents, des larmes prisonnières de la lisières de ses prunelles. Il ne creusait pas que la tombe d'un ami. C'était son passé qu'il allait enterrer, des rires, des pleurs... Tout ses doutes, toute ses douleurs. Il allait devoir se délester du pire, l'abandonner dans le trou d'où Gengis nourrirait la terre de ce jardin qu'il avait tant chéris. Il n'avait pas le choix. Il devait le faire pour les autres apprentis, ses frères, ses soeurs ; de lame, d'esprit et de sang. Le sang des soldats qu'ils avaient fait couler ensemble. Ils étaient unis par cette débauche de mort et de flot sanguin. Ils s'en était couvert, enfermés entre les jambes croisée de la faucheuse qui les observait avec curiosité, braves Chevaliers qui abattaient leurs semblables pour sauver leurs vies. Braves idiots en vérité, de combattre un adversaire dont ils ne connaissaient rien hormis ce que des rumeurs leur en avaient appris... Ils n'avaient pas la moindre chance de vaincre l'Empereur. Sa longue mainmise ne touchait pas à son terme. Elle n'aurait de fin que celle là même du monde, et celui-ci agoniserait longtemps encore. La Terre était peut être déjà morte. Peut être avaient-ils déjà échoués avant même de le savoir, et ne faisaient-ils que se précipiter aveuglements, en vérité désarmés, vers une mort qui signerait la fin de tout espoir pour la Terre de regagner un jour son corps mourant. Leur génération verrait s'éteindre les derniers Chevaliers du Feu ; les légendes que l'on comptait sur l'Ordre pourraient enfin se targuer d'en être véritablement. Ils marquaient la fin d'un cycle de transmission, précipitaient dans l'oublie des connaissances accumulées au fil de six milles années d'une clandestinité farouchement utilisée pour en apprendre plus sur les changements subis pas le monde... Ils formaient à eux tous une impasse, et ne pouvaient pas revenir en arrière. Ils fermaient tout les chemins vers l'espoir, barraient les routes qui menaient à un futur ensoleillé.
Ils auraient mieux fait, en vérité, d'abandonner tout de suite... De s'établir ailleurs pour creuser une nouvelle citadelle, prendre des apprentis et transmettre à leur tour les connaissances de l'Ordre... Ils pouvaient tout recommencer. Être un nouveau départ plutôt qu'une fin.
Sèmil s'arrêta de creuser. Il haletait. La Lune s'était levée, pâle ciselure blanche dans un ciel assombris de nuages gris qui cachaient les étoiles.
Ces pensées n'étaient pas les siennes. Ce n'était pas son esprit qui doutait. On voulait le piéger. Comment ? Cela n'avait aucune importance. Il le sentait. Tout son être se rebellait contre cette fatalité soudaine. Ce n'était pas naturel. On avait ensorcelé cette terre. Elle avait but du désespoir, de la crainte, et la sombre magie dont on l'avait abreuvée, dans sa perfide empathie, avait sut glisser en lui les bonnes pensées, amères, acerbes, moroses. Elle lui avait même offert une échappatoire aux responsabilités qu'il craignait tant de ne pouvoir endosser.
De même, cette prise de conscience n'était pas de son fait. Deux puissances, semblables, et pourtant étrangement opposées, combattaient pour dominer son esprit, et lui insuffler des choses différentes. Une magie qu'il ne comprenait pas était à l'oeuvre. Une étourdissante énergie dont les sources étaient situées à des lieux du champ de bataille qu'elles avaient choisis.
Sèmil se crispa. Il fixa sans le voir le trou qu'il avait creusé une heure et demie durant avec frénésie, incapable de penser par lui même alors que les deux puissances furieuses luttaient pour prendre le contrôle de son esprit. Quelqu'un posa une main sur son épaule et lui dit quelque chose, mais il ne tourna vers lui qu'un regard vitreux. On le laissa seul.
Sèmil se tourna vers le trou et commença à trembler. Les voix hurlaient à l'intérieur de lui. Elles balayaient ses idées pour implanter les leurs, déchirant l'une et l'autre le tissu de pensées de chacune. Il se sentait attiré vers la terre, vers le troue, comme si toute d'eux venaient de lui. Il paniqua quand son corps se mit à pencher.
Dans un sursaut de volonté désespérée, Sèmil bondit sur ses pieds, arrachant ses poings à la terre. Ses phalanges étaient rouges et fumaient, comme si sa peau venait d'être brûlée et que la chaleur qu'elle dégageait asséchait l'air autour de ses mains. Il hurla de douleur en sentant les deux présences se retirer de lui en claquant comme deux fouets dans son crâne. Une vive douleur explosa sous son front. Deux personnes virent le soutenir, mais le doyen n'arrivait pas à savoir lesquelles. Il avait l'impression d'être aveugle, tout était trop lumineux.
On le posa dos au tronc, prêt du trou, haletant et tremblant. Quelqu'un s'horrifia de sa pâleur et de son air hagard.
Mais il n'en entendit pas plus. Car sa nuque nue reposait contre la pulpe de l'arbre... Et qu'une des deux voix venait d'ici.
La présence le trouva. Et s'empara de lui. Soudain, ce fut le noir le plus totale. Pour lui, et pour tout les autres. Ils tombèrent dans le néant, et virent défiler des étoiles. Tous aspirés autre part. En hauteur...
 
Vers la Lune.
 
 
Lifaen 
Tout comme la pluie cède sa place au soleil, après la bataille vint le repos. Une douce quiétude où chacun léchait ses blessures pour les panser, une paix toute relative dans ce monde déchiré. Déchiré, les cœurs des compagnons de Lifaen l’étaient. La mort de Genghis les avait tous traumatisés. Un lourd voile planait au dessus d’eux et l’ambiance était plus que morose. Aucun de ces appentis n’était habitué aux horreurs de la mort, l’assassin avait l’impression de se revoir plus jeune, après son premier meurtre.
Déchiré il l’était aussi, mais au sens propre du terme. Son corps avait rompu, déchiqueté par la violence de la guerre. Ses muscles ne répondaient plus, son sang jusque là bouillonnant n’émettait plus qu’un léger couinement, sa respiration était laborieuse. Le jeune homme serait déjà mort sans les soins de Zejaléa.
Lifaen en était réduit à rester pitoyablement au sol à méditer et cela l’énervait au plus haut point.
Le premier jour après la bataille passa. Rien n’avait bougé. Ils restaient tous amorphes, comme s’ils étaient morts avec Genghis. L’assassin explosait intérieurement. Les regards navrés que ses camarades lui lançaient le dégoutaient. Les chuchotements discrets concernant son état où celui de Sémil lui donnaient envie de se lever et de partir en courant.
Dommage qu’il ne puisse pas.
Le second jour passa lui aussi. On l’avait bougé, Sémil aussi. Les deux grands blessés, placés comme de vulgaires chiffons à l’écart de la grotte. Le Doyen du groupe alternait entre sommeil agité et crises de démence, tous le fixaient avec des larmes dans les yeux. Lifaen lui se contentait de sourire. Le meneur s’en sortirait. C’était une certitude. Personne n’osait sortir de la grotte, par peur de nouvelles patrouilles. Les vivres commençaient à manquer cruellement et ils contemplaient leurs maigres rations avec des yeux désespérés. Le loup, qui n’avait toujours pas quitté son ami panthère, décida soudainement de s’occuper d’eux. Il disparut et revint quelques heures plus tard, quatre gros lapins dans sa gueule. Pourquoi faisait-il cela ? Désirait-il s’occuper du jeune homme et de ses amis pour s’acquitter d’une quelconque dette ? Il vint juste se lover entre Lifaen et Sémil, pour leur tenir chaud.
 
Le troisième jour passa. L’état de Sémil n’avait pas changé, et celui des membres de l’ordre non plus. Ils semblaient tous prendre conscience de ce qui les attendait, de l’immensité de la tâche qui leur incombait. Etait-ce de la… Peur ? Oui, certainement. Lifaen pouvait le voir dans leurs regards. Ils étaient effrayés. Effrayés à l’idée de perdre un autre de leur proche, de devoir de nouveau tuer. L’assassin eut envie de rire. Une bande de jeunes naïfs, voilà ce qu’ils étaient ! Bercés par des principes ancestraux, dorlotés par leurs maîtres. Le maître de Lifaen, son VRAI maître celui qui l’avait élevé et façonné, avait été plus réaliste avec lui. Il l’avait jeté à la face du monde, il l’avait laissé se faire rouer de coups avant de le récupérer en petits morceaux. Les apprentis de l’ordre n’étaient pas prêts à ça. Pourtant il était si agréable d’être en leur compagnie. Le jeune homme ne pouvait le nier, il s’était attaché à eux. Et c’était pour cela qu’il ne pouvait supporter l’illusion dans laquelle ils se muraient.
Quatrième jour. Leur meneur s’était réveillé en plein milieu de la nuit, en sueur et braillant qu’ils allaient tous mourir. Cela avait jeté un froid et même si Sémil avait repris ses esprits aussitôt après, son moment de défaitisme planait sur le groupe. Le moral était au plus bas. Et Lifaen n’en pouvait plus. Il n’en pouvait plus de rester allonger comme une loque, sans pouvoir se battre contre ce monde. Il n’en pouvait plus de ne rien faire, de contempler les autres se morfondre toute la journée. Il allait de mieux en mieux, grâce aux bons soins de Zejaléa et à un apport régulier, et discret, en sang. Ses blessures avaient commencé à cicatriser, il respirait plus facilement et reprenait des forces.
Non, il ne pouvait définitivement plus rester allonger.
Alors il se releva.
Ahanant, sous le regard inquiet de Sémil, Lifaen commença par se mettre en position assise. Ses os protestèrent et sa peau se tendit dangereusement mais ne rompit pas. Le doyen ne put que lever une main pour essayer de l’arrêter, impuissant. Le jeune homme entreprit de se mettre à genoux. Les différentes croutes qui s’étaient formées sur sa peau commencèrent doucement à se fissurer, elles n’étaient pas loin de rompre. Certains des apprentis accoururent pour l’aider mais l’assassin leur jeta un regard d’une telle férocité qu’ils reculèrent instantanément. Personne ne l’empêcherait de se relever. Semblable une bourrasque, Zejaléa sortit de sa torpeur et se dirigea vers lui. Elle était furieuse de voir son patient se mettre en danger et s’apprêtait à l’envoyer bouler au sol. Mais le loup l’en empêcha. Il se plaça devant Lifaen et gronda sourdement, défiant quiconque d’interrompre la panthère. Résignée, la jeune femme se contenta de fixer l’assassin avec un regard noir. Continuant sa pénible tâche, il parvint finalement à se remettre debout avec un râle de douleur.
Mais il n’avait pas fini. Lifaen fit un premier pas. Puis un second. Il mobilisait toutes ses forces pour cet exploit, faisant fit de sa souffrance. Il ne pouvait pas rester sans rien faire. Il devait se battre.
Lentement, il atteignit l’ouverture de la grotte. Sous les yeux horrifiés des autres apprentis, il sortit dehors, étendit les bras et regarda le ciel. Il eut l’impression que la Dame Sélène lui souriait, comme pour lui souhaiter un bon retour parmi les vivants. Puis le jeune homme se retourna, faisant face à ses camarades. Cynique, il s’exclama.
-Vous voyez ? Je n’ai pas été foudroyé sur place, non ?
Il fit un sourire ironique.
-Bougez-vous un peu. Si moi et Sémil devons faire tout le travail et aller seuls jusqu’au palais de l’empereur, je ne pense pas que nous irions bien loin. Alors arrêtez de rester stupidement assis à vous lamenter ! Le soleil ne reviendra pas tout seul.
Lorsqu’il eut fini de parler, il s’adossa pantelant à la paroi de la grotte. L’effort qu’il avait fait l’avait laissé vidé. Il accepta cette fois l’aide des autres pour rentrer à l’intérieur mais refusa de s’allonger.
Il resterait debout. Qu